Depuis plusieurs jours, Étienne narrivait plus à trouver le repos. Linquiétude le rongeait à propos de sa femme, Camille, qui devait passer une série dexamens médicaux à Paris. Resté seul dans leur village de Bourgogne, il attendait fébrilement la moindre nouvelle, partagé entre langoisse et un étrange espoir.
Camille navait jamais été du genre à se plaindre, si bien quÉtienne vivait dans la conviction quelle était inébranlable. Trente ans quils partageaient leur vie et avaient vu grandir leurs deux enfants dans leur maison. Le foyer tournait autour de Camille : la cuisine, le ménage, la lessive cétait elle qui faisait tout cela couler, silencieuse et efficace. Étienne, pour sa part, avait toujours estimé que les tâches ménagères nétaient pas de son ressort. Passer laspirateur ou éplucher les légumes ? Non, décidément, ce nétait pas une affaire dhomme.
Pourtant, Camille nétait pas femme au foyer : comptable dans la même coopérative viticole quÉtienne, elle rentrait à la maison bien après lui. Lui, en rentrant, se plaignait machinalement de la journée harassante, puis saffalait devant la télévision, tandis que Camille se pressait dans la cuisine, préparant le dîner, lançant déjà le repas du lendemain, avant de ranger, laver, repasser Le temps paraissait couler comme un ruban infini quelle sefforçait de dompter, sans jamais rien exiger en retour, telle une ombre discrète dans le ballet quotidien.
La maison était toujours propre, baignée dune atmosphère douillette. Étienne, qui naimait pas manger deux fois de suite la même chose, condamnait implicitement Camille à passer des heures supplémentaires derrière les fourneaux. Jamais elle ne gémissait, jamais elle ne lui réclamait un geste ou un mot dassistance. Cela allait de soi, pensait-il.
Un matin, Camille demanda un jour de congé chez le caviste pour aller consulter un médecin. Étienne avait levé un sourcil, incrédule.
Une visite ? Mais tu es malade ? demanda-t-il, surpris.
Je lespère que non, murmura Camille. Je me sens juste un peu fatiguée.
Peut-être te faut-il des vitamines, proposa Étienne, regardant le ciel printanier par la fenêtre. Cest le changement de saison
Oui, cest peut-être ça, souffla-t-elle, indéchiffrable.
Le soir venu, quand il rentra, Camille portait une gravité nouvelle dans sa voix.
Je dois aller à Paris pour des examens complémentaires, Étienne.
Paris ? Mais pourquoi ?
Les médecins du coin ont quelques doutes ils mont donné une lettre pour lhôpital Georges Pompidou.
Tu veux dire cest grave ? Comme ta mère ?
Pour linstant, ce ne sont que des soupçons, rassura Camille, même si elle avait pleuré tout son saoul avant son retour. Jai mon billet de train, je pars demain à huit heures. Tu nas quà réchauffer le gratin et il y a du rôti, du riz, et une salade sur la table. Je dois encore préparer ma valise, je voudrais me coucher tôt.
Tu as déjà soupé ? demanda Étienne.
Je nai pas faim, dit-elle simplement, son dos tourné alors quelle empilait les vêtements dans le sac bleu.
Il la contemplait, incrédule devant la perspective que Camille puisse être fragile, elle, la personnification même de la vigueur silencieuse Cela semblait impossible, et pourtant
Je pense navoir rien oublié, dit-elle soudain.
Prends ton chargeur de portable, suggéra Étienne.
Ah oui, le chargeur merci, Étienne. Tu ne manges pas ?
Je nai pas très faim non plus
Je tai miné ?
Un peu, marmonna-t-il.
Son regard erra sur le sac qui autrefois contenait les deux maillots bigarrés, la robe vaporeuse et le chapeau de paille achetés dans une boutique de Dijon. Cétait il y a quatre ans, quand ils avaient rêvé dun séjour au bord de lAtlantique Camille rayonnait alors, pleine dallégresse en simaginant sur la plage. Mais le voyage avait été annulé : son patron lui avait proposé une prime pour remplacer un collègue malade et il avait accepté sans vraiment consulter Camille. Agrandir la chambre ? Cétait là une occasion à ne pas manquer. Camille paraissait avoir consenti de bon gré, mais plus tard, Étienne lavait entendue pleurer doucement dans la nuit. Elle avait prétendu avoir fait un mauvais rêve, et ce nest quà présent quil comprenait la vraie raison de ses larmes.
Ils navaient jamais eu loccasion de tenter à nouveau le voyage ; peu à peu, Camille nen parlait même plus, ce qui soulagea Étienne en secret. Pourquoi partir ? Ils avaient une petite maison de campagne, un jardin, des amis, des grillades lété, la rivière toute proche pour nager La mer, à quoi bon ?
Et maintenant, Camille faisait sa valise, non pas pour le rivage iodé, mais pour un hôpital parisien, et une brume de craintes obscures envahit lesprit dÉtienne.
Il ne toucha pas à son dîner ce soir-là. Dans la nuit, il veilla sous les draps, écoutant les sanglots étouffés de Camille qui lui brisaient le cœur. Il voulut la prendre dans ses bras, mais quelque chose dopaque le retint.
Au petit matin, Étienne conduisit Camille à la petite gare. Devant la locomotive, ils sétreignirent. Étienne sentit ses doigts se crisper sur elle, comme si relâcher son étreinte lemportait vers une absence irréversible. Le train séloigna, glissant dans la brume, laissant Étienne, yeux embués, chuchoter :
Camille, mon trésor, pourvu que tout se passe bien
Le cœur ratatiné, il dut cependant sarracher à sa torpeur pour aller travailler. Une sorte de torpeur le gagna, un automatisme qui laida à traverser la journée. Mais en rentrant chez eux, le silence le happa. Sans Camille, le logis résonnait vide, chaque objet lui semblait étrange. Il se força à réchauffer le dîner, mastiquant à peine, avant dabandonner sa fourchette.
Il chercha à sétourdir devant la télévision, puis, lassé de lécho lancinant, léteignit. Il fouilla dans larmoire, en sortit lalbum photo, et se mit à feuilleter ces images flottantes, souvenirs dun autre temps : Camille et lui, jeunes mariés, les enfants, toutes ces années volées au temps. Camille, menue, lumineuse, dune beauté diaphane qui le faisait frissonner. Ils sétaient connus à la fête dun ami commun à Chalon-sur-Saône Camille était venue avec un autre, et lui aussi, dailleurs. Mais il avait suffi dun regard, dun seul, écrire le début de leur histoire. Si on lui avait décrit cette scène de coup de foudre, il aurait ri au nez du prophète. Et pourtant. Ce soir-là, il sétait disputé avec son amie, Delphine :
Ça tombe bien, on aurait dû se séparer depuis longtemps, je ne tai jamais aimée.
Delphine avait claqué la porte. Rapidement, elle était heureuse avec un autre, et la vie avait continué.
Mais conquérir Camille avait été tout sauf simple : même célibataire, elle sétait fait désirer, gardant une distance mystérieuse. Finalement, il avait gagné sa confiance et son cœur.
En regardant les photographies défiler, Étienne re-savourait les moments les plus heureux de son existence. Mais un grondement sourd naissait en lui : quand avait-il dit « je taime » pour la dernière fois à Camille ? Quand avait-il complimenté sa cuisine, son sourire ? Avait-il même seulement remercié pour le dîner ? Non. Il avait toujours cru que lamour maternel, lattention, étaient une évidence depuis toujours. Il navait jamais remarqué le fardeau porté par Camille, sans jamais se plaindre, sans jamais fléchir.
Lorsquil tombait malade, Camille veillait sur lui, préparait des tisanes, écoutait patiemment ses lamentations ; mais quand elle, elle flanchait, cétait un comprimé et un retour au bureau sans broncher.
La peur de perdre Camille devint alors terrifiante, comme un linceul enveloppant sa conscience. Les jours suivants, Étienne fonctionna comme un somnambule, passant ses journées rythmées par les appels brefs de Camille, qui navait toujours rien dassuré à lui annoncer.
Il se mordait de remords : pourquoi avait-il été si peu attentif, si replié sur lui-même ? Si seulement il pouvait tout recommencer
Un soir, alors quil tournait en rond, le téléphone vibra. La voix de Camille glissa, légère, par lécouteur :
Étienne jai de bonnes nouvelles ! Ce nest pas ce que lon craignait. Jai des soucis, mais rien de catastrophique.
Vraiment ? sécria-t-il, presque ahuri. Camille, tu ne peux pas imaginer comme tu me rends heureux !
Quelques jours plus tard, Étienne attendait Camille à la gare, un bouquet de lys blancs dans la main ses préférés.
Étienne, tu exagères avec ces fleurs ! Mais merci, ça me touche vraiment.
Jai tellement eu peur pour toi, murmura-t-il en la pressant contre lui. Je taime Pardonne-moi
Pourquoi donc ? Quest-ce que tu racontes, Étienne ?
Jai été un mari moyen, tu sais
Tu ne me trompais pas, au moins ?
Jamais ! protesta Étienne. Mais jaurais pu être plus attentionné, plus présent. Oui, désormais, ce sera différent. Et jai une surprise pour toi.
Une surprise ?
Jai acheté deux billets pour la Méditerranée. Dans un mois, on part tous les deux.
La mer ? Quid du potager ?
Oublions le potager pour une fois. On pourra toujours acheter nos tomates à Beaune.
Tu nes plus le même, Étienne
Et non ! Jai eu trop peur de te perdre. À partir de maintenant, tu seras mon trésor le plus précieux Je taime tant
Oh, Étienne Cest peut-être ce quil fallait pour tentendre dire tout cela. Rentons Moi aussi, je taimeUn sourire trembla sur les lèvres de Camille, alors quelle lui prenait la main. Sa paume était si chaude, si vivante. Ils sortirent de la gare, enveloppés par la lumière dorée du soir, tandis que, sur le quai, un vent léger soulevait la robe écrue de Camille comme une promesse de renouveau.
Étienne, maladroit, tenta de porter son sac, et Camille le laissa faire, émue de cette attention nouvelle. Son regard trouvait du réconfort dans la silhouette familière dÉtienne, et, pour la première fois depuis longtemps, elle se permit de sabandonner, simplement, à la douceur dêtre accueillie.
Le chemin du retour parut plus court ; les arbres alignés bordant la route jetaient leurs ombres complices sur le couple qui avançait cote à cote. La maison souvrit à eux, paisible, mais, ce soir, elle était différente, peuplée de promesses et de gratitude. Camille sattarda dans le vestibule, inspira profondément, puis glissa, mi-sourire, mi-larme :
Jai cru, tu sais, que javais tout donné. Mais il me reste encore tant à vivre à tes côtés
Étienne déposa tendrement le bouquet sur la table, lembrassa sur les cheveux et murmura :
Tant à vivre et tout à recommencer, nest-ce pas ? On peut apprendre, même à notre âge.
Camille hocha la tête, un éclat nouveau dans les yeux :
Oui, reprenons depuis le commencement mais cette fois, main dans la main.
Alors, dans leur vieille demeure, sous la lumière douce du printemps, ils se lancèrent ensemble dans une vie nouvelle, où chaque jour aurait le goût dune seconde chance et chaque étreinte la force tranquille dun amour qui sait, enfin, dire merci.






