— Mon fils, as-tu déjà “annoncé la bonne nouvelle” à Anouck ? Tu lui as dit que tu as demandé le div…

Mon fils, tu as déjà “annoncé la bonne nouvelle” à Élodie ? Tu lui as dit que tu as demandé le divorce ? siffla la voix de la belle-mère au téléphone.

Claire resta figée près de la fenêtre, le portable à la main. Lécran sétait éteint depuis un moment, mais elle continuait de fixer la surface noire, comme si une solution allait surgir du reflet. Derrière la vitre, les flocons tombaient paresseusement, recouvrant le rebord dun manteau blanc. Nous étions le 31 décembre. Il était cinq heures et demie. Dans six heures, on serait en 2024, et Claire avait limpression que le monde avait basculé, était resté bancal, en équilibre instable.

Mon fils, tu as déjà « ravi » Élodie ? Tu lui as dit que tu as lancé la procédure ? La voix de sa belle-mère était si acide que Claire écarta instinctivement le téléphone de son oreille.

Ensuite, silence. Une courte pause, suffisamment longue pour quun nœud se forme dans son ventre. Puis le clac distinct. La belle-mère avait raccroché. Simplement balancé cette petite bombe et disparu, laissant Claire plantée au milieu du salon avec le téléphone inerte au creux de la main.

Divorce ? Quel divorce ?

Claire se dirigea vers lentrée, jeta un œil au miroir. Une femme de trente-huit ans la contemplait : pull en laine, cheveux attachés à la va-vite, rien de remarquable. Pas un mannequin, mais pas un épouvantail non plus. Juste normale. Fatiguée. Avec ces rides au coin des yeux, quelle ne se souvenait même pas avoir vues apparaître. Voilà, cest ça, Claire Vasseur : lépouse de Marc, maman de deux enfants. Et très probablement bientôt lex-épouse.

Claire traversa lentement lappartement et rejoignit la cuisine. La salade de pommes de terre était filmée et attendait sagement. La terrine reposait au frigo. Le magret cuisait encore pour une heure. Rien que du banal : le remue-ménage de la veille de fête, lordinaire du dernier de lan. Tout avait lair normal, sauf la nouvelle, justement, qui ne létait absolument pas.

Divorce.

Elle sassit à la table, les yeux perdus dans la montagne de bols et dassiettes quelle venait dentasser. Ses mains reprirent le chemin de la planche à découper, où attendaient les cornichons pour la salade. Un couteau, un cornichon, un autre. Mécaniquement, sans vraiment penser à ce quelle faisait.

Marc a demandé le divorce.

Quand ? Pourquoi elle ne savait rien ? Hier encore, ils choisissaient des décorations de Noël à Monoprix. Il riait, quand la petite, Lise, voulait à tout prix acheter un immense Père Noël gonflable. Il était lui-même. Fatigué, peut-être, mais dhumeur normale.

Le téléphone vibra sur la table. Claire jeta un regard : cétait son fils aîné, Baptiste. Seize ans, des écouteurs greffés aux oreilles, toujours dehors avec ses amis.

« Mman, je dors chez Charly ce soir. Cest ok ? »

Cest ok. Tout est normal. 31 décembre, et son fils ne songe même pas à rentrer réveillonner en famille. Avant avant, ils étaient toujours ensemble. Elle préparait sa tourte aux champignons, Marc sabrait le champagne à minuit, et les enfants hurlaient de bonheur. Quand tout cela avait-il changé ?

Claire répondit : « Bien sûr », et rien dautre. Son doigt resta suspendu sur lécran. Écrire à Marc ? Lappeler ? Demander : « Cest vrai ? Tu as demandé le divorce, et je suis la dernière au courant ? »

Elle reposa le téléphone et retourna à ses cornichons.

La porte grinça dans lentrée. Claire neut pas besoin de se retourner : cétait Lise qui rentrait de chez une copine. La fillette de neuf ans débarqua en trombe dans la cuisine, sa doudoune rose sur le dos, les joues rouges de froid.

Maman, tu as acheté des pétards ? Chez Julie ils en avaient, cétait trop chouette ! Et des cierges magiques aussi ?

Claire la regarda. Les joues rebondies, les tresses blondes, les yeux irradiant de joie. Lise ne savait rien. Pour elle, cétait toujours la fête, les cadeaux, les mandarines, les sketchs du Réveillon à la télé.

Bien sûr, répondit Claire. On a tout ce quil faut.

Lise confirma dun signe sérieux et fila dans sa chambre. Au loin, sa voix chantonnait une chanson denfant. Linsouciance de lenfance Claire sentit brusquement, non sans une petite amertume, que bientôt sa fille comprendrait aussi. Comprendrait que papa sen va. Que la famille seffiloche. Que les fêtes ne seraient plus comme avant.

Le four sonna : le magret était prêt. Claire sortit le plat, le posa sur la table. La peau dorée, les effluves dépices tout semblait parfait. Sauf que la table allait être trop grande. Marc nétait pas encore rentré. Dhabitude, la veille du Nouvel An, il arrivait plus tôt pour installer les verres, mettre un peu de musique. Aujourdhui aucun signe de vie, pas même un SMS. Comme sil nexistait plus.

Claire reprit son téléphone et composa le numéro de son mari. Longs bips. Puis la boîte vocale. Elle ne laissa pas de message et raccrocha. Essaya encore. Nouvelle boîte vocale.

Bon. Sil veut jouer à ça

Claire ôta son tablier, fila dans la chambre, sortit de larmoire une petite robe noire, achetée il y a deux ans pour les 40 ans dune copine et jamais remise depuis. Elle se changea, lâcha ses cheveux, se fit une bouche rouge à la va-vite. Son reflet lui montra une femme pas vraiment ravagée. Peut-être juste à bout, mais debout.

Lise, maman sort cinq minutes, lança-t-elle dans le couloir. Tu restes là, tu regardes un dessin animé, je reviens vite.

Ok, résonna-t-il de la chambre.

Claire enfila son manteau, attrapa son sac et sortit dans le couloir gelé. Elle appela un taxi depuis le hall à Paris, il y en a partout. Trois minutes plus tard, la voiture arrivait.

Où on va, madame ? demanda le chauffeur, un papi à la moustache grise.

À la rue Poincaré, numéro dix-sept.

Ladresse de la belle-mère. Madame Monique Vasseur. Celle-là même qui venait de balancer sa bombe.

Le trajet prit vingt minutes. La ville brillait, illuminée de guirlandes, les vitrines scintillaient, les passants, chargés de victuailles, se hâtaient. Tout le monde se préparait à faire la fête. Sauf Claire, qui allait essayer de comprendre ce que diable il se passait.

Immeuble daprès-guerre, crépi fatigué, ascenseur dépoque. Claire gravit les escaliers, sarrêta au quatrième, et sonna.

Monique ouvrit la porte et écarquilla les yeux. Sur son visage, un mélange détonnement et de jubilation mauvaise.

Tiens, cest toi. Quest-ce que tu viens faire ?

Vous avez appelé, répondit calmement Claire. Je veux juste comprendre.

Monique renifla :

Y a rien à comprendre. Cest trop tard.

Laissez-moi entrer.

La belle-mère hésita, grogna, mais finit par sécarter. Claire entra. Ça sentait loignon frit et le parfum bon marché. Dans le salon, Marc était assis sur le canapé. Il leva les yeux vers elle, et Claire y lut un malaise immense. Il ne sattendait visiblement pas à ce quelle débarque.

Claire commença-t-il.

Épargne-moi ça, coupa-t-elle. Cest vrai ? Tu as demandé le divorce ?

Silence. Marc baissa les yeux. Monique, campée près de lui, bras croisés, avait tout de la mère protectrice. Claire manqua den éclater de rire.

Cest vrai, souffla enfin Marc. Je je ne savais pas comment te le dire.

Alors tu préférais que ta mère sen charge ? Un 31 décembre. Quelques heures avant minuit.

Je voulais pas gâcher la fête, balbutia-t-il.

Tu voulais pas gâcher la fête ?!

Claire éclata de rire. Un rire creux, sans joie, sans colère. Juste le réflexe nerveux, sorti tout seul.

Marc, tu te rends compte de ce que tu fais ? On a deux enfants, un appartement, une histoire ! Tu ten souviens ?

Ce nest plus une histoire, intervint Monique. Ça fait longtemps que vous nêtes plus sur la même longueur donde. Moi je vois mon fils qui souffre !

Votre fils a trente-neuf ans, rétorqua Claire. Il serait temps darrêter de le materner.

Tu as toujours eu du culot, toi, gronda Monique. Tu jouais les douces, mais au fond tu es une vraie

Une quoi ? reprit Claire en savançant. Votre petit seigneur a envie de changer de vie ? Ou bien cest vous qui le poussez ?

Marc se leva :

Arrête ! Ce nest pas la faute de maman. Cest ma décision.

Ah ouais ? Et tu las prise quand, ta grande décision ? Quand hier tu mas aidée à choisir les huîtres ? Ou quand jinstallais la nappe ? Ou alors pendant que tu lisais une histoire à Lise avant daller dormir ?

Jy pense depuis longtemps.

Depuis longtemps

Claire sentit monter une vague en elle. Pas de la colère. Ni même de la peine. Autre chose. Une fatigue, mâtinée dun sentiment dévidence. Elle le regarda, ses épaules voûtées, ce regard fuyant. Cétait la fin, voilà tout. Cétait déjà la fin depuis longtemps, elle ne voulait juste pas voir.

Très bien, souffla-t-elle. Si cest comme ça. Mais dis-moi juste une chose. Y a quelquun dautre ?

Marc se mordit la lèvre. Pas un mot. Cétait suffisamment parlant.

Je vois, murmura Claire. Eh bien, bonne année.

Elle tourna les talons et sen alla. Ses jambes ne tremblaient pas. Son corps la portait sans faiblir. Au creux de sa poitrine, la douleur se resserrait, mais tant pis, elle la remettrait à plus tard.

Claire, attends ! cria Marc. Mais elle avait déjà claqué la porte sur le palier.

Lascenseur était pris. Elle descendit lescalier, main sur la rampe, croisant son souffle chaud avec les volutes de lhiver. Les premiers feux dartifice pétaradaient au loin impatients, ces Parisiens ! Il nétait même pas minuit.

Claire commanda un taxi. En attendant, elle écrivit à Baptiste : « Amuse-toi bien chez Charly, tinquiète pas pour moi. » Puis à Lise : « Maman rentre vite, mon cœur. »

La voiture se présenta tout de suite. Jeune conducteur cette fois, tatouage au poignet, œil dans le rétro.

On rentre ?

Oui, retour à la maison.

En route, elle laissa défiler la ville : ses rues familières, ses carrefours, ses façades. Combien de fois était-elle rentrée par ce trajet, après le boulot, après les courses, après les cafés avec les copines Elle savait quà la maison on lattendait. Maintenant, il ny aurait plus que les enfants. Et toute une montagne de problèmes à régler.

Que dire à Lise ? Comment expliquer à Baptiste ? Et depuis quand était-elle redevenue seulement quoi ? Maman ? Fée du logis ? Ombre delle-même ?

Elle monta au septième, ouvrit la porte.

Maman, tes là ! Lise fila dans le salon. Regarde, jai branché la guirlande !

Effectivement, le petit sapin synthétique brillait de toutes ses led colorées, la pièce était parsemée de guirlandes et de coussins brodés, souvenirs dun autre temps.

Cest superbe, ma chérie, répondit Claire en sasseyant.

Lise se colla contre elle, sentant le shampoing à la fraise.

Maman, papa va revenir ?

Je ne sais pas, ma puce. Je ne sais pas.

Claire serra sa fille, ferma les yeux. Des pensées en vrac lui passaient en tête : appeler Judith demain, régler les papiers, comprendre comment rebondir. Mais là, maintenant, elle voulait juste savourer ce moment, tenir sa fille contre elle et prétendre que tout allait bien.

Parce quil ny avait pas dalternative.

Il était huit heures. Il restait quatre heures avant la nouvelle année. Et Claire, à sa propre surprise, réalisa que ce moment là, assise par terre à enlacer Lise , cétait peut-être son vrai nouveau départ. Pas demain, ni après-demain. Là tout de suite, pendant quelle choisissait davancer.

Le téléphone vibra à nouveau. Sur lécran : « Marc ».

Claire le fixa, puis le posa, face sur la table basse.

Dis Maman, on regarde « Le Père Noël est une ordure » ce soir ? demanda Lise.

Bien sûr, répondit Claire, un grand sourire forcé. On ne va pas manquer ça.

Elle marcha vers la cuisine. Les salades patientaient. Le magret refroidissait, mais ce nétait pas grave. La fête aurait tout de même lieu. Sans Marc, certes, et avec un drôle de poids au ventre. Mais elle aurait lieu.

Vers neuf heures et demie, la sonnette retentit. Trois coups secs, nerveux. Claire finissait de mettre la table ; Lise somnolait déjà sur le canapé sous un plaid.

Jy vais, dit Claire.

Devant la porte, Monique. Paquet sous le bras, rouge du froid et sûrement de colère.

Il est où Marc ?! lança-t-elle, sans dire bonsoir.

Je ne sais pas, répondit Claire. Il est parti tout à lheure, non ? Chez vous ?

Comment ça, tu sais pas ?! Monique entra sans invitation, lâcha ses bottes dans lentrée. Il a filé dici il y a une heure, il disait quil venait parler avec toi !

Claire ferma la porte, fixa sa belle-mère.

Il nest pas là. Je vous assure.

Tu mens ! Monique fit le tour du salon, inspecta la cuisine, pointa sa truffe vers la chambre ; Claire réussit à larrêter, la main au bras :

Vous faites quoi, là ? Cest chez moi, ici !

Chez NOUS ! vociféra Monique. Tas oublié que cest au nom de Marc, lappart ? Que cest moi qui ai versé lapport !

Vous avez filé une avance il y a quinze ans et on vous a tout remboursé. Lappartement est à nos deux noms. Alors, merci de sortir de chez moi.

Monique vint lui faire face. Son regard lançait des éclairs mesquins.

Tu as toujours voulu me le prendre, hein ! Je lai bien vu que tétais pas nette, à faire linnocente, mais en fait Tas sûrement un amant, hein ?

Quoi ?! bafouilla Claire.

Mais oui ! La robe neuve, le rouge à lèvres, tu crois que je vois rien ? Marc en a eu marre de toi, tas tout fait pour, cest pas étonnant ! Il mérite une vraie femme, pas une sorcière de salon comme toi !

Une vraie femme, genre qui ?! Tu dis quil voit quelquun ?!

Monique ricana :

Bien sûr. La petite Élodie. Une gentille fille de son bureau. Elle a dix ans de moins, elle. Elle est belle, pas comme certaines quon ramasse à la supérette Tas cru quoi, avec ton air de bonniche et tes restes de grossesses ?

Claire sentit quelle suffoquait. Dindignation, mais aussi détonnement devant la violence de ce déversement de fiel.

Sortez, souffla-t-elle. Immédiatement.

Non ! Monique jeta son sac. Des oranges roulèrent sur le tapis. Je viens récupérer les affaires de mon fils ! Y a plus rien pour lui ici !

Maman, pourquoi tu cries ? Lise apparut dans lembrasure, les cheveux en bataille, dans les bras son lapin en peluche. Les yeux écarquillés, pleine dinquiétude.

Claire reprit sa respiration, vite :

Ce nest rien, ma chérie. Mamie repart tout de suite. Retourne voir ton film.

Elle ne bougera pas ! hurla Monique. Lise, viens avec mamie ! Y aura du gâteau, des surprises ! Ta mère, elle

STOP ! rugit Claire, dune voix si forte quelle se fit peur elle-même. Ne mêlez pas ma fille à ça ! Vous vous rendez compte de ce que vous faites ?!

La belle-mère réagit au quart de tour :

Oh, moi je sais ce que je fais ! Toi, en revanche, timagines que tu vas divorcer tranquille ? Je vais te faire la misère ! Tauras plus rien, tu mentends ? Plus rien !

Claire sapprocha, les poings serrés. Cette envie de gifler sa belle-mère la surprit presque. Mais elle tint bon. Juste, elle la fixa dans les yeux et sentit quelque chose changer, dedans. Quelque chose se casser, et autre chose prendre la place. Plus dur. Plus déterminé.

Vous avez pourri ma vie, lâcha-t-elle dune voix calme et claire. Toujours à critiquer, me dire que je fais mal ci, mal ça. Je me suis tue. Pour la famille, pour Marc. Mais vous savez quoi ? Stop. Je nécoute plus jamais vos conseils.

Non mais tu

Maman, sors.

Marc était dans lentrée. Son manteau ouvert, ses cheveux garnis de neige fondue. Il fixait sa mère, comme sil la voyait enfin en 4K après des années de noir et blanc.

Marc chéri ! sécria Monique. Merci Dieu que tu arrives, jétais morte dinquiétude !

Maman, pars. Tout de suite.

La belle-mère resta bouche bée.

Quoi ?

Tu mas entendu. Pars. Cest entre Claire et moi.

Mais

Sil te plaît. Pars !

Monique chercha un regard chez son fils, chez sa belle-fille, en vain. Elle ramassa son sac, enfila son manteau par-dessus son peignoir et quitta lappartement, la porte claquant sèchement derrière elle.

Le silence retomba brutalement. Lise restait debout dans le couloir, serrant son lapin comme une bouée de sauvetage. Marc retira son manteau, laccrocha.

Claire, il faut quon parle, dit-il dune voix blanche.

Maintenant ? Il reste vingt minutes avant minuit.

Oui. Maintenant.

Elle fit signe à Lise :

Va dans ta chambre, chérie. Mets-toi un dessin animé.

La petite obéit. Marc sassit dans la cuisine. Claire resta debout, dos à la porte, hors de question de sasseoir en face.

Élodie, donc ? Dix ans de moins ?

Marc grimaça :

Ma mère naurait pas dû te

Mais elle la fait. Et cest vrai ?

Il acquiesça, minuscule.

Depuis quand ?

Depuis lété

Été. Claire fit le calcul les vacances à Annecy, leur « dernier » séjour en famille, les photos sur la plage, les sourires stupides quelle croyait sincères.

Tu laimes ? osa-t-elle.

Je crois pas Non, je sais pas. Avec elle, tout est simple. Elle rit à mes blagues. Elle me prend pas la tête si joublie la poubelle. Elle

Elle nest ni ta femme, ni la mère de tes enfants. Cest facile dêtre légère quand on na ni crédit, ni réunions de parents délèves, ni RTT à négocier. Facile de rire quand on na que toi à penser.

Marc se tut, penaud.

Je suis fatiguée, lâcha Claire. Jusquà la moelle. Mais je ne mérite pas ça. Personne ne mérite dapprendre son divorce par belle-maman, le soir du 31 décembre.

Il releva les yeux :

Je suis désolé. Jétais paumé.

À lextérieur, de nouveaux feux dartifice claquèrent. Minuit arrivait.

Claire sapprocha de la fenêtre, contempla les explosions multicolores. Dans la rue, des gens sembrassaient, sexclamaient, levaient leurs coupes. Ici, au septième étage, une vie sachevait et une autre commençait.

Tu sais ce qui est pire ? murmura-t-elle sans se retourner. Ce nest pas que tu maies trompée, ni que tu sois tombé amoureux. Cest ta lâcheté. Laisser ta mère tout faire à ta place.

Marc voulut approcher, hésita.

Non, dit-elle, la main levée. Cest fini. Va retrouver Élodie. Ou ta mère. Peu mimporte. Mais avant le 1er, je veux que tu prennes tes affaires. Toutes tes affaires.

Il la regarda longtemps, hocha la tête et partit. Claire entendit sa voix basse dans la chambre de Lise, puis la porte de lappartement claqua.

Elle alla chercher une bouteille de champagne, se versa une flûte. Sapprocha de la fenêtre en feu dartifice pour trinquer à elle-même.

Bonne année, Claire, murmura-t-elle. Bienvenue dans ta nouvelle vie.

Elle vida dun trait la coupe, le vin frais lui brûlant la gorge. Sannonçaient des lendemains corsés : enfants à rassurer, paperasse, avocats, nuits blanches. Mais à ce moment précis, elle néprouvait quune chose : du soulagement. Tout était dit. Enfin.

Lise surgit, tout sourire :

On fait un vœu, maman ?

Claire la prit dans ses bras :

Oui, mon amour. Fais ton vœu.

Alors que sa fille fermait fort les yeux, chuchotant son souhait, Claire regardait la ville en fête, se promettant que, quoi quil arrive, elle tiendrait bon. Elle tiendrait le coup. Parce que cétait sa vie, désormais.

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— Mon fils, as-tu déjà “annoncé la bonne nouvelle” à Anouck ? Tu lui as dit que tu as demandé le div…
Les mamies toujours disponibles Élise Martin se réveilla en entendant des éclats de rire. Pas un petit rire discret, ni un gloussement retenu, mais un grand rire sonore, presque indécent pour une chambre d’hôpital, ce genre de rire qu’elle n’a jamais supporté toute sa vie. C’était sa voisine de lit qui riait, le téléphone collé à l’oreille, gesticulant de la main libre comme si son interlocutrice pouvait la voir. — Hélène, tu exagères ! Non, sérieux ? Il a vraiment dit ça ? Devant tout le monde ? Élise regarda l’heure. Il était sept heures moins le quart. Il restait encore un quart d’heure avant le lever. Un quart d’heure de silence qu’elle aurait préféré passer à rassembler ses pensées avant l’opération. La veille au soir, quand on l’avait installée, la voisine était déjà allongée, tapotant vivement sur son smartphone. Elles avaient échangé un bref salut. « Bonsoir », « Bonjour », puis chacune s’était repliée sur ses pensées. Élise avait apprécié ce silence-là. Mais maintenant, c’était le cirque. — Excusez-moi, dit-elle doucement mais distinctement. Pourriez-vous baisser d’un ton ? La voisine se retourna. Un visage rond, une coupe de cheveux argentés qu’on n’essayait même plus de teindre, une pyjama criarde à pois rouges — à l’hôpital, tout de même ! — Oh, Hélène, je te rappelle, j’suis en train de me faire gronder, — elle coupa son téléphone et se tourna vers Élise en souriant. — Excusez-moi ! Je m’appelle Catherine Morel. Vous avez passé une bonne nuit ? Moi je stresse trop avant une opération, alors je passe des coups de fil à tout le monde. — Élise Martin. Ce n’est pas parce que vous ne dormez pas que les autres ne souhaitent pas se reposer. — Bah, maintenant vous êtes réveillée, non ? — fit Catherine avec un clin d’œil. — Bon, je vais chuchoter, promis. Mais elle ne chuchotait pas. Avant le petit-déjeuner, elle avait déjà passé deux autres appels, et chaque fois plus fort. Élise se tourna vers le mur, la couverture remontée sur la tête. Ça ne changea rien. — C’était ma fille au téléphone, expliqua Catherine pendant le petit-déjeuner — qu’elles ne mangeaient pas, opération oblige. Elle est inquiète, la pauvre. J’essaie de la rassurer comme je peux. Élise se tut. Son fils, lui, n’avait pas appelé. Elle s’y attendait : il avait prévenu, réunion importante tôt le matin. Elle l’avait bien élevé : le travail, c’est une affaire sérieuse, une vraie responsabilité. On vint chercher Catherine la première. Elle salua le service d’un geste enjoué dans le couloir, tout en lançant une blague à l’infirmière qui en riait. Élise se surprit à souhaiter qu’on change sa voisine de chambre. On vint la chercher une heure plus tard. L’anesthésie, elle y était sensible. Elle se réveilla nauséeuse, douloureuse sur le flanc droit. L’infirmière expliqua que tout s’était bien passé, qu’il fallait patienter. Élise patientait. Elle avait appris à le faire. Ce soir-là, revenue dans la chambre, Catherine était déjà là, pâle, les yeux clos, perfusion au bras. Silencieuse. Pour une fois. — Comment ça va ? demanda Élise, même si elle n’avait pas vraiment envie de parler. Catherine ouvrit les yeux. Un sourire las. — Je suis en vie. Et vous ? — Moi aussi. Silence. Le soir tombait dehors. Les perfusions tintaient doucement. — Désolée pour ce matin, dit Catherine. Quand je suis nerveuse, je parle, je parle… Je sais que ça agace. Je n’arrive pas à me contrôler. Élise voulut répondre quelque chose de sec, mais elle n’avait plus la force. Elle murmura simplement : — Ce n’est rien. Cette nuit-là, aucune d’elles ne dormit. Toutes deux souffraient. Catherine ne passait plus d’appels, mais Élise sentait qu’elle se tournait, soupirait. Une fois, elle crut même l’entendre pleurer, doucement, dans son oreiller. Le lendemain, la médecin fit sa tournée. Examina les points de suture, la température. « Bravo mesdames, tout va bien. » Catherine se rua alors sur son téléphone. — Hélène, c’est bon, je suis entière, ne t’en fais pas ! Comment vont mes petits ? Théo a eu de la fièvre ? Et tu… Quoi ? C’est déjà passé ? Tu vois, il fallait pas s’inquiéter ! Élise écoutait malgré elle. « Mes petits », donc des petits-enfants. Sa fille faisait le rapport. Son propre téléphone, à elle, restait muet. Deux SMS de son fils. « Maman, ça va ? » et « Dis-moi quand tu pourras répondre ». Envoyés la veille au soir, quand elle dormait encore sous l’anesthésie. Elle répondit : « Tout va bien. » Ajouta un émoji sourire. Son fils aimait les émojis, il disait qu’un message sans ça faisait sec. Réponse trois heures plus tard : « Super ! On t’embrasse. » — Vos proches viennent vous voir ? demanda Catherine plus tard. — Mon fils travaille. Il vit loin. Pas vraiment utile, je ne suis pas une enfant. — Exactement, acquiesça Catherine. Pareil : ma fille me dit « maman, t’es grande, tu t’en sors ». A quoi bon venir, si tout va bien, pas vrai ? Dans sa voix il y avait quelque chose qui poussa Élise à la regarder de plus près. Catherine souriait, mais ses yeux n’étaient pas joyeux. — Vous avez combien de petits-enfants ? — Trois. Théo, le grand, huit ans. Puis Marion et Léo, trois et quatre ans. — Catherine sortit son téléphone. — Vous voulez voir les photos ? Vingt minutes durant, elle montra des clichés. Les enfants au jardin, à la mer, à l’anniversaire. Sur toutes, elle figurait, enlacée, souriante, grimaces complices. La fille n’était jamais sur les photos. — C’est elle qui prend, expliqua Catherine. Elle n’aime pas être sur les images. — Les petits sont souvent chez vous ? — Non, c’est moi qui habite chez eux, en fait. Ma fille bosse, mon gendre aussi, alors j’aide… Je vais les chercher, je fais les devoirs, la cuisine… Élise hocha la tête. Pareil pour elle, au début. Elle avait gardé son petit-fils tous les jours, puis moins souvent, maintenant une fois par mois, le dimanche. Si les agendas concordaient. — Et vous ? — Un petit-fils. Neuf ans. Bon élève, sportif. — Vous vous voyez souvent ? — Parfois le dimanche. Ils sont très occupés. Je comprends. — Oui… occupés. Silence. Il pleuvait dehors. Le soir, Catherine souffla : — J’ai pas envie de rentrer chez moi. Élise releva la tête. Catherine était assise, les bras serrant les genoux, le regard fixé au sol. — Honnêtement, non. J’ai réfléchi, et… non. — Pourquoi ? — A quoi bon ? Je vais rentrer, Théo n’aura pas fait ses devoirs, Marion aura encore renversé son chocolat, Léo troué son pantalon. Ma fille rentrera tard du bureau, le gendre sera reparti. Je vais laver, ranger, cuisiner, surveiller. Et eux… — Elle hésita. — Même pas un merci. Parce qu’une mamie, c’est fait pour ça. Élise ne répondit pas. Une boule dans la gorge. — Désolée… Je me fragilise. — Ne soyez pas désolée. Moi aussi, il y a cinq ans, quand j’ai pris ma retraite, j’ai voulu penser à moi. Aller au théâtre, voir des expos. Je m’étais inscrite à des cours de… d’italien. Deux semaines tenues. — Et alors ? — Ma belle-fille a eu son bébé. Demandé de l’aide. Je ne travaillais plus, facile. Je n’ai pas pu refuser. — Et alors ? — Trois ans tous les jours. Après la maternelle, tous les deux jours. Puis l’école, une fois par semaine. Maintenant… — Elle s’interrompit. — Maintenant ils ont une nounou. Moi j’attends leur appel. S’ils y pensent. Catherine acquiesça. — Ma fille devait venir me voir en novembre. J’ai briqué l’appart, fait des tartes. Elle a appelé : Maman, désolée, Théo a sport, on peut pas. — Elle n’est pas venue ? — Non. Les tartes, je les ai données à la voisine. Silence. La pluie s’intensifiait. — Ce qui fait mal… dit Catherine, ce n’est pas qu’ils ne viennent pas. C’est que je continue à espérer. Chaque coup de fil, j’imagine que ce sera juste pour entendre ma voix, pas pour demander un service. Élise sentit ses yeux la piquer. — Moi aussi. Dès que ça sonne, j’espère que ce sera juste pour discuter. Mais non. Toujours parce qu’il y a un problème. — Mais nous, on dépanne, fit Catherine. Parce qu’on est des mères. — Oui. Le lendemain commencèrent les soins douloureux. Après, elles gardaient le lit en silence, jusqu’à ce que Catherine reprenne : — J’ai toujours cru que j’avais une famille heureuse. Fille chérie, gendre sympa, petits-enfants adorables. Que j’étais indispensable. Que sans moi, rien ne tournait. — Et ? — Et je réalise ici qu’ils s’en sortent très bien sans moi. Ma fille n’a même pas eu l’air inquiète ces quatre jours. Elle est même pleine d’énergie. C’est juste pratique, une mamie-gratuit-nounou. Élise se redressa. — Vous savez ce que j’ai compris ? C’est que c’est moi qui ai habitué mon fils : maman est toujours là, prête à aider, à tout sacrifier. Mes projets passent après. Les siens, c’est sacré. — Pareil pour moi. Ma fille appelle, je laisse tout. — On leur a appris qu’on n’a pas de vie à nous, murmura Élise. Catherine confirma, songeuse. — Alors, on fait quoi ? — Je ne sais pas. Au cinquième jour, Élise se leva sans aide. Au sixième, elle remonta tout le couloir et retour. Catherine suivait, un jour de retard, mais volontaire. Elles marchaient ensemble en s’appuyant contre le mur. — Depuis la mort de mon mari, j’étais perdue, confia Catherine. Ma fille m’a dit : Maman, ton nouveau but, ce sont les petits. Vis pour eux. J’ai obéi, mais… ce but est à sens unique. Je donne tout, mais eux, ils ne me voient que quand ça les arrange. Élise raconta son divorce, trente ans plus tôt. Elle avait tout sacrifié pour son fils, deux emplois, des études le soir. — Je croyais qu’en étant parfaite, j’aurais un fils parfait. Qu’il m’en serait reconnaissant. — Et maintenant il vit sa vie, ajouta Catherine. — Oui. C’est normal, j’imagine. Mais je ne pensais pas ressentir une telle solitude. — Moi non plus. Au septième jour, le fils d’Élise vint la voir. Inattendu. Grand, manteau chic, sac de fruits à la main. — Salut Maman ! Tu vas mieux ? — Ça va. — Super. Le médecin m’a dit qu’on te sortirait dans trois jours. Tu veux venir chez nous ? Il y a la chambre d’amis. — Merci, je préfère chez moi. — Comme tu veux. Mais si tu veux, appelle, on viendra. Il resta vingt minutes. Parla boulot, petit-fils, nouvelle voiture. Questionna sur ses besoins d’argent. Proposa de revenir dans la semaine. S’en alla vite. Catherine faisait semblant de dormir. Quand il partit, elle demanda : — C’était lui ? — Oui. — Bel homme. — Oui. — Froid comme la glace. Élise ne répondit pas. Sa gorge se noua. — Vous savez, fit Catherine, je me dis qu’il faudrait peut-être arrêter d’attendre de l’amour. Les laisser vivre, et se retrouver soi-même. — Facile à dire… — Difficile à faire. Mais on n’a pas d’autre choix. Sinon, on attendra toujours qu’ils pensent à nous. — Et tu lui as dit quoi, à ta fille ? demanda Élise, tutoyant à son tour. — Que j’avais besoin d’au moins deux semaines de repos après la sortie. Que le médecin avait interdit de garder les petits. Que je ne pouvais pas. — Elle l’a mal pris ? — Grave ! — Catherine eut un petit rire. — Mais tu sais quoi ? Je me suis sentie plus légère. Élise ferma les yeux. — J’ai peur… Si je refuse, s’ils se vexent, ils n’appelleront plus du tout. — Ils t’appellent beaucoup maintenant ? Silence. — Tu vois. Ça ne peut qu’aller mieux ! Au huitième jour, on les fit sortir ensemble. Elles rangeaient leurs affaires, le cœur serré. — On échange nos numéros ? proposa Catherine. Élise acquiesça. Elles entrèrent leur contact. Restèrent debout, un moment, à se regarder. — Merci, dit Élise. D’avoir partagé ces moments. — Merci à toi. Tu sais… Ça fait trente ans que je n’ai pas parlé ainsi avec quelqu’un. De tout mon cœur. — Moi non plus. Elles s’enlacèrent, maladroitement, prudemment. L’infirmière leur remit leur dossier, appela un taxi. Élise partit la première. Elle retrouva son appartement silencieux. Défit ses bagages, prit une douche, s’installa sur le canapé. Sur son téléphone, trois messages de son fils. « Maman, t’es rentrée ? », « Appelle quand tu arrives », « N’oublie pas tes médicaments ». Elle répondit : « Je suis rentrée. Tout va bien. » Puis posa le téléphone. Elle ouvrit l’armoire, sortit un dossier qu’elle n’avait pas touché depuis cinq ans. Dedans, une brochure de cours d’italien, le programme imprimé de la Philharmonie. Elle resta un moment à les contempler. Le téléphone sonna. Catherine. — Salut ! Désolée, je t’appelle vite, mais… j’en avais envie. — Ça me fait plaisir. Vraiment. — Dis, on se voit ? Quand on ira mieux. Dans deux semaines ? Au café ? Ou juste se balader, si tu préfères. Élise regarda la brochure, puis son téléphone, puis la brochure encore. — J’aimerais bien. Même plus tôt, samedi. Je ne veux plus rester enfermée. — Samedi ? Sérieux ? Mais les médecins… — On m’a dit d’y aller doucement. Mais ça fait trente ans que je prends soin de tout le monde. Il est temps de penser à moi, non ? — Alors c’est dit. Samedi. Elles raccrochèrent. Élise reprit la brochure. Les cours reprenaient dans un mois. Les inscriptions étaient encore ouvertes. Elle alluma son ordinateur, entra ses coordonnées dans le formulaire. Ses doigts tremblaient, mais elle poursuivit jusqu’au bout. Dehors, il pleuvait. Mais le soleil perçait à travers les nuages. Timide, automnal — mais bien réel. Et Élise pensa tout à coup que la vie, peut-être, ne faisait que commencer. En envoyant sa demande d’inscription.