On ne commande pas à son cœur

Au cœur, nul commandement

En marchant dun pas vif à travers le village jusquà sa maison, Thibault poussa la petite barrière de bois et pénétra dans la cour. Sa mère surgit de la maison, lenlaça avec ardeur, essuyant ses larmes du revers de la main.

Mon fils, te voilà revenu ! Quelle prestance, tu ressembles tant à ton père Dommage quil ne puisse te voir, soupirait Françoise, sans finir ses caresses et ses mots.

Maman, tu vas métouffer ! samusait Thibault. Allez, viens à lintérieur.

Thibault, jai mal dormi toute la semaine, tattendant nuit et jour Maintenant que tu es rentré, je vais enfin retrouver la paix.

Thibault était revenu du service militaire, épaules robustes, regard tendu par les horizons traversés. Déjà bien bâti jadis, il était désormais encore plus résolu. Avant son départ, il n’avait jamais vraiment fréquenté aucune fille, bien que certaines eussent nourri lespoir.

Je préfère ne pas mengager avant larmée, disait-il à ses amis. Si jamais la fille ne mattend pas, ça me travaillera trop Pas question, mieux vaut plus tard. Je servirai, je tomberai amoureux et je me marierai

Cest sans doute la sagesse, opinait son camarade Luc, tu es trop sérieux, toi ! Même pour ce genre de choses, tu cogites disait-il en lui tapotant lépaule.

Mon fils, viens manger, tu te reposeras plus tard le soir Mais elle neut pas le temps de finir ; Luc surgissait déjà dans la maison, bondissant sur Thibault pour lembrasser, toutes dents dehors.

Tu as pris du coffre ! Le service a fait de toi un homme, plaisantait-il.

Prends place avec nous, Luc, proposa Thibault.

Ma mère, elle ta vu passer devant chez nous, elle disait Thibault est de retour !. Alors aussitôt, jai accouru.

Toute la journée, les amis, jeunes et moins jeunes, défilaient chez Thibault pour le revoir, discuter, rire ensemble.

Plus tard, Thibault et Luc rejoignirent la salle des fêtes, doù résonnaient déjà des basses trépidantes, en pleine effervescence du bal. Avide de revoir des filles, Thibault les dévisageait tous azimuts, incertain vers qui aller. À peine songeait-il encore, quun slow fut annoncé ; Camille sapprocha de lui, décidée.

Viens danser, cest moi qui tinvite ! lança-t-elle en lui attrapant la main.

Il dansa avec Camille, mais les mots manquaient ; elle le fixait en silence, il transpirait, détournant souvent son regard.

Je ne sais plus parler aux filles, se morigéna-t-il intérieurement. Mais Camille prit linitiative et la conversation se mit doucement en place.

Il connaissait Camille ; elle avait trois ans de plus, vive, avenante, tout sourire. Elle resta toute la soirée à ses côtés, et il dut la raccompagner. Ils marchaient sans mot dire, puis à limproviste, Thibault se lança sur les souvenirs de son service. Mais elle sarrêta net et lembrassa à pleine bouche ; il en resta pétrifié, le souffle coupé, pendant quelle riait aux éclats.

Il se sentit gêné par tant dassurance, ne savait sil devait apprécier ou être troublé par la spontanéité de Camille. À vrai dire, cette liberté lui convenait sans tout à fait lui plaire.

Quest-ce que tu es coincé ! sesclaffa-t-elle. On ta rendu farouche, à larmée ?

Cest cette même nuit quil comprit que Camille nétait pas de celles qui rougissent. Il rentra à la maison au petit jour. Dès le lendemain, elle débarqua elle-même chez eux, abordant Françoise comme une vieille connaissance. Ce nétait pas faux : tous dans le village se connaissaient.

Sa mère perçut aussitôt lintention de Camille : la jeune femme déployait gentillesse et entrain, proposant tout de suite son aide pour la maison.

Ensuite, elle revenait, balai en main, sactivant à prouver son efficacité, sa vivacité et son à-propos. Françoise lappréciait déjà, mais Thibault restait perplexe.

Pourquoi Camille vient-elle le jour alors que le soir on se croise au bal ?

Un matin, le vieux Roger, le voisin de lautre côté de la haie, fit irruption. Il scrutait chaque matin le jardin des voisins depuis son perron, poussant un soupir satisfait si tout semblait en ordre. Indécrottable curieux, ce Roger.

Ce matin-là, Thibault chargeait du foin dans la grange quand soudain Roger glissa, discret, derrière lui.

Salut le voisin ! sécria-t-il, faisant sursauter Thibault.

Bonjour ! Roger, tu mas presque fait peur ! rigola Thibault.

Pauvre vieux, tu crois vraiment que je pourrais teffrayer répondit-il en roulant sa moustache. Je vois que Camille passe souvent chez toi Elle ne ta pas déjà mis la corde au cou ? Elle est du genre à te faire tourner en bourrique, la Camille ! Moi, jai dû le mériter, avec ma Germaine, mais ta Camille, elle, elle se débrouille seule : elle charmera ta mère à grands coups de miel, et hop !

Thibault écouta le vieil homme en silence. Il sentait lui-même que lassiduité de Camille lépuisait, que sa présence avait anéanti tout désir. Son cœur et son âme restaient fermés.

Mais Roger insista :

Tu nas pas lair dun amoureux, Thibault Elle te serre le cou, cette passion qui nen est pas une ! Tire-toi de là, va retrouver ta liberté !

Thibault admit que Roger avait raison. Il confia à sa mère :

Maman, il faut que je mette un terme avec Camille. Cette histoire me pèse. Ce soir je lui dis.

Tu es fou, Thibault ! Cest une brave fille, elle maide tant, elle est vive et débrouillarde Que veux-tu de plus ?

Je veux une femme qui soit une énigme, avec qui ce soit une aventure Là, tout est trop simple.

Françoise haussa les épaules, sans comprendre ce mystère recherché. Le soir, Camille accrocha de nouveau Thibault à la sortie du bal, couvrit ses propos de baisers brûlants. Mais cette nuit-là, il finit par lui dire que cétait leur dernier soir ensemble.

Dès lors, il déserta le bal, préféra rester couché à lire. Camille passait, il sortait se promener ; parfois, il partait pêcher avec Luc ou filait à la ville voir un ami du service. Il évitait Camille, fuyait ses assauts. Elle, pourtant, ne désarmait pas.

Le temps filait. Un soir, le village séveilla à la nouvelle : une jeune infirmière venait darriver. Pauline, toute frêle, sans make-up, discrète, délicate mais décidée. Ses yeux, deux lacs dazur. Pas damies, elle ne venait pas au bal.

Mais Roger le dos fourbu alla consulter Pauline. Après sa visite, il en tomba amoureux et racontait partout :

Elle est menue, la petite infirmière, mais quelle autorité ! Elle ma filé une liste de pilules et ma menacé : À la moindre incartade, je vous remets au lit ! Et ces yeux On sy noierait.

Thibault navait jamais croisé Pauline, lui qui passait ses jours à travailler aux champs. Mais le sort sen mêla : un matin, il se bloqua le dos, incapable de se redresser. Roger fut au courant dès laube.

Ne ten fais pas, jirai voir Pauline pour quelle vienne, promit-il à Françoise. Après tout, Thibault sest fait mal à force de sagiter !

Pauline arriva fidèlement. Thibault, la découvrant, douta quune si frêle créature puisse soigner quoi que ce soit.

Dun regard sévère, mais avec des reflets de ciel dans les yeux et une voix de velours, elle lui toucha le dos du bout des doigts : un frisson lui parcourut le corps.

Je repasserai avec les piqûres et les cachets, annonça-t-elle, sérieusement.

Thibault attendit chaque jour Pauline, jetant des coups dœil fébriles à lhorloge. Un matin, sa santé revenue, il tenta de la saisir pour lembrasser. Elle lui asséna une gifle magistrale : son oreille tinta.

Dans les yeux de Pauline, la foudre, le tonnerre. Elle ramassa ses affaires, disparut sans un mot.

Quelle absurdité ! se désola Thibault, pourquoi croire que tout peut se régler dun baiser ? Je lai mérité, au fond

Pauline, vexée, continuait ses injections sans un mot, indifférente. Thibault sexcusa, mais elle resta muette. Malgré tout, elle sentait, à son regard, à ses pardons, ses sentiments sincères et croissants.

Les soins prirent fin. Thibault, rétabli, traîna encore à la maison, la moisson terminée sur les grands champs dorés, nayant plus durgence au travail.

Un soir, il revint au bal. Camille accourut aussitôt, mais Thibault vit Pauline, son cœur vacilla. Elle discutait avec une collègue, toute en délicatesse. Sur la piste, il linvita à danser. Sa silhouette fine, cambrée, presque en apesanteur, ses yeux Thibault se sentit planer, pris dune légèreté nouvelle.

Viens, fuyons ! murmura-t-il à loreille de Pauline. Un sourire malicieux, un hochement de tête.

Bientôt, tout le village festoya à leur noce. On riait, on chantait jusquau matin, seule Camille rongeait sa rancœur, tentant lambeau après lambeau de salir Pauline, mais rien natteignait la jeune épouse.

Ce matin, Thibault sétait éveillé dès laube, sorti sur le seuil, écoutant la fraîcheur mordiller sa chair. Il voulut courir pieds nus dans lherbe, puis changea davis, préféra se glisser de nouveau contre Pauline. Elle sursauta au froid de sa peau, puis se colla fort à lui.

Il la serra de toutes ses forces, mais Pauline, en riant, le gronda :

Doucement, il faut y aller moins fort, maintenant

Et pourquoi ça ? Naie crainte, je ne vais pas te casser ! plaisanta Thibault.

Elle murmura, toute douceur :

Parce que je ne suis plus seule, nous attendons un bébé

Thibault bondit :

Quoi ? Tu es sérieuse ? Cest vrai ?

Oui, oui, riait-elle, tandis quil nen revenait pas. Allez, lève-toi ; je vais traire la vache, et toi tu la sortiras au pré.

Plus tard, le petit-déjeuner attendait Thibault : une pile de crêpes dorées nappées de crème, un thé parfumé. Un baiser sur la joue, un clin dœil vers le lit, histoire de suggérer que le temps nétait pas tout à fait épuisé.

Pauline laccompagna dans la cour. Brusquement, Thibault la prit dans ses bras et la fit tournoyer. Roger, du pas de sa porte, contemplait la scène, ravi.

Mignon à croquer, la vie sucrée dun jeune marié

Et toute la journée, Thibault travailla dans un bonheur envahissant, la sensation quil voulait enlacer la terre entière et crier au monde quil serait bientôt père.

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On ne commande pas à son cœur
— Mais comment tu m’énerves !!! … Je ne mange pas comme il faut…, je ne m’habille pas comme il faut…, en fait, je ne fais jamais rien comme il faut !!! — la voix de Paul finit par crier. — Tu ne sais rien faire !!! … Même pas gagner de l’argent correctement ! … À la maison, je n’ai jamais ton aide ! … — éclata Marina en sanglots, — …Et il n’y a pas d’enfants…, — ajouta-t-elle à peine audible. Belka — chatte blanche et rousse d’une dizaine d’années, perchée sur l’armoire, observait en silence la nouvelle « tragédie » familiale. Elle savait bien, elle *sentait* même, que Papa et Maman s’aimaient, profondément… Elle ne comprenait donc pas pourquoi ils se disaient tant de paroles amères qui faisaient mal à tout le monde. En pleurs, Maman s’enfuit dans la chambre, et Papa se mit à fumer cigarette sur cigarette. Belka, comprenant que la famille se brisait sous ses yeux, se dit : « Il faut qu’il y ait du bonheur dans cette maison… et le bonheur, ce sont les enfants… Il faut trouver des enfants quelque part… » Belka, elle, ne pouvais pas avoir de petits — elle avait été stérilisée il y a longtemps, et Maman… les médecins disaient que c’était possible, mais quelque chose « ne collait pas… » Ce matin-là, lorsque les parents partirent travailler, Belka, pour la première fois, passa par la fenêtre et alla rendre visite à Lapka la voisine, pour discuter et demander conseil. — Mais pourquoi tu veux des enfants ?! — siffla Lapka. — Regarde, les nôtres viennent avec les petits — on se cache d’eux…, ils nous barbouillent le museau de rouge à lèvres, ou te serrent si fort que tu n’arrives même plus à respirer ! Belka soupira : — Nous, on voudrait des enfants *normaux*… Mais où en trouver ? — Eh bien… La chatte de la rue, Macha, en a eu toute une portée… cinq petits… — répondit Lapka après réflexion. — Tu n’as qu’à choisir… Prise d’audace, Belka s’aventura à descendre dans la rue, sautant de balcon en balcon. Nerveuse, elle se faufila à travers les barreaux de la grille de la cave et appela : — Macha, sors, s’il te plaît, une minute… Du fond de la cave, des petites plaintes désespérées montèrent. Belka, s’approchant prudemment, et méfiante, s’allongea à côté d’eux. Sous le radiateur, sur le gravier, cinq chatons aveugles de toutes les couleurs, le nez en l’air, appelaient leur mère à grands cris. Belka comprit que Macha n’était pas revenue depuis au moins trois jours, et les petits mouraient de faim… Contenant ses larmes, elle transporta soigneusement un à un les chatons devant l’entrée de l’immeuble. Allongée près d’eux et tentant de les maintenir près d’elle malgré leurs miaulements, elle guettait, inquiète, le fond de la cour d’où devaient arriver Papa et Maman. Paul, qui accueillit Marina au retour du travail, rentrait en silence à la maison. En arrivant devant l’immeuble, tous deux restèrent pétrifiés : sur le perron, leur Belka (qui n’était jamais sortie seule de l’appartement) était allongée et cinq chatons multicolores tentaient de téter. — Mais qu’est-ce que c’est que ça ?! — s’étonna Paul. — Un miracle… — murmura Marina, et tous deux, prenant la chatte et les petits dans leurs bras, coururent à la maison… Alors qu’ils observaient Belka ronronner dans la boîte entourée des petits, Paul demanda : — Qu’est-ce qu’on va faire d’eux ? — Je les nourrirai au biberon… On les donnera quand ils seront plus grands… Je passerai des coups de fil à mes copines… — répondit doucement Marina. Trois mois plus tard, encore bouleversée par la nouvelle, Marina caressait la « meute » féline et répétait en regardant dans le vide : — Ce n’est pas possible… ce n’est pas possible… Ensuite, ils pleuraient de joie, Paul la soulevait dans ses bras, et ils se répétaient, l’un et l’autre… — Je n’ai pas construit cette maison pour rien ! — Oui, ce sera parfait pour un enfant, et les chatons y courront aussi ! — Il y aura de la place pour tout le monde ! — Je t’aime !!! — Oh, moi aussi, je t’aime !!! La sage Belka essuya une larme — la vie commençait à sourire à nouveau…