Et tu cuisines sans amour : le quotidien d’Olga, les attentes de Misha, et le goût amer d’un mariage…

Camille, cest quoi ce plat ? Laurent eut une grimace de martyr, repoussant son assiette comme si elle menaçait sa survie. Encore des steaks hachés, encore de la purée. Mais franchement, tu penses à quoi quand tu cuisines ?

Camille resta figée, fourchette suspendue. Toute la journée à courir derrière les dossiers, à faire les courses au Franprix, les bras chargés, pour finir devant la casserole pour ça ? Merci bien.

Je suis censée penser à quoi ? Elle posa sa fourchette avec précaution. Cest le dîner, Laurent. Un dîner classique, un repas de Français moyens.
Classique ? Il haussa les épaules avec un soupir tragique. Je ne sais même plus à quoi ressemble un vrai bon dîner. Tu sais, un repas avec du cœur dedans ? Jaimerais rentrer chez moi et sentir que ma femme a fait un effort. Quelle maime, et que ça se sente dans lassiette.

Camille sadossa lentement à sa chaise. Une boule chaude et piquante lui montait dans la poitrine.

Tu es sérieux, là ? Sa voix était basse, mais Laurent, en mode monologue, ne perçut rien.
Tout à fait. Moi, je rêve dun bon bœuf bourguignon comme faisait ma mère, dune tarte maison De sentir lodeur de la bouffe dans lappartement, pas celle de la patate triste !

On arrête tout leva-t-elle la main. Tu nes pas au bistrot, mon cher. Et je ne suis pas la cheffe trois étoiles du coin.

Laurent fronça les sourcils et séloigna de la table :

Je veux juste un repas normal, cest trop demander ?
Et moi, je veux bien quon soit DEUX à sinvestir dans cette famille ! Camille se leva dun bond et la chaise gronda. Deux, Laurent ! Pas toute seule !
Je bosse, MOI ! Il monta en régime. Je rapporte largent à la maison, tout de même !
Et je fais quoi là, selon toi ? Je regarde Plus Belle la Vie toute la journée, cest ça ? Je travaille aussi. À temps plein. Puis je rentre, je cuisine, je range, je lave, en solo.

Laurent ouvrit la bouche, mais Camille le stoppa net :

Létagère, elle désigna le couloir du doigt. Tu vois de quoi je parle ? Celle que tu devais accrocher ?
Quelle étagère ?
Celle qui campe contre le mur depuis un mois et ramasse la poussière. Un MOIS !

Il grimaça :

Mais jai pas de vrais outils
Tu AS des outils, arrête.
Jai été débordé, jai pas eu le temps
Parce que moi, je croule sous les heures libres ? Camille lança un rire amer. Évidemment, je passe mes journées à bronzer devant Netflix.

Laurent croisa les bras, regardant la fenêtre.

Tu retournes tout contre moi.
Moi, je te retourne ? Camille secoua la tête. Je te prépare à dîner tous les soirs. Crevée après la journée. Et toi, tu mexpliques que mes steaks sont sans âme et sans sentiments.

Le silence tomba. Laurent fixait le mur, la mâchoire dure.

Tu sais quoi, il repoussa sa chaise brusquement, jai pas faim.
Ben tiens.
Voilà.

Il se leva, se dirigea vers la chambre. Camille le regarda séloigner, sans trop savoir si elle devait en rire ou en pleurer.

Une minute plus tard, elle attrapa son portable.

Clara ? Salut. Tu es chez toi ? Je peux passer ?

La voix de son amie au bout du fil, et déjà, Camille se sentit plus légère.

Non, tout va bien Javais juste besoin de prendre lair, tu vois.

Elle enfila sa veste sans un regard pour la porte de la chambre (où Monsieur vivait sa crise existentielle). Elle ferma la porte sans brusquer, pas par élégance, juste parce quelle nen avait même plus la force.

Clara versa le thé en silence, poussa une coupelle de petits LU sous le nez de Camille, s’installa en face, la joue appuyée sur sa main. Elle ne coupa pas la parole, pas un soupir, rien juste une oreille attentive pendant que Camille vidait son sac : steaks, étagère, limpression que le soir, tout ce quelle voulait, cétait le silence, parce quil ny avait plus rien à dire.

Camille, Clara posa sa tasse, tu comptes supporter ça encore longtemps ?

Camille haussa les épaules. La vraie réponse flottait, indécrottable, entre ses côtes.

Elle rentra tard. Laurent dormait ou faisait semblant. Camille s’installa au bord du lit, dos à lui, des heures à fixer les ombres sur le papier peint.

Lamour ? Elle essaya de se souvenir du dernier moment où le retour de Laurent lui avait fait plaisir. Quand elle lavait attendu, ou regretté son absence. Elle remonta loin trop loin. Il ne restait plus quune habitude : comme le café du matin, ou le trajet jusquau métro. Un truc de routine, automatique.

Les jours suivants sétirèrent dans un silence polaire. Si Laurent parlait, ce nétait que pour un « oui », « non », « pff ». Camille laissa le froid sinstaller ni force, ni envie de briser la glace.

Avant la fin de la semaine, elle remarqua les regards de Laurent : furtifs, lourds de reproche, genre « tu veux pas texcuser la première, non ? » Elle fit la fille qui ne voyait rien. Pourquoi sexcuser ? Pour avoir trop donné ? Pour ne pas être Wonder Woman ?

Le vendredi, Laurent débarqua avec une boîte plate et une bouteille de Bordeaux.

Jai pris une pizza annonça-t-il en la sortant avec grandiloquence , ta préférée, aux champignons.

Camille leva à peine les yeux de son téléphone.

Voilà, lança-t-il en servant le vin, tu vois, moi aussi je fais des efforts, pour toi, pour NOUS.

Satisfaction blessée dans la voix. Camille prit son verre sans un mot.

Et tu ne sais même pas texcuser ! Laurent savacha sur sa chaise. Tu fais la gueule toute la semaine. Moi je prends sur moi, et toi
Attends, Camille reposa son verre. Texcuser ? De quoi ?
Ben de tout ! il ouvrit ses bras. Tes jamais là quand jai besoin. Tu passes ton temps à râler. Je rentre tas une tête denterrement !
Quelle tête ?
Celle de « tout ménerve, tout le temps ! »

La colère monta en elle, la vague de la semaine dernière prête à revenir.

Létagère, reprit-elle calmement.
Hein ?
Létagère. Toujours par terre.

Laurent serra les poings.

Encore avec ton étagère ! Je parle de couple, tu me parles détagère !
Mais létagère, cest LE couple, Laurent. Je demande. Tu ignores. Un mois ! Après, tu réclames mon soutien.

Il bondit, sa chaise manqua de tomber.

Tu sais quoi ? Jen ai ras-le-bol. Je me casse.
Laurent
Non, cest fini. Je pars.

Camille regarda son mari prendre sa valise, entasser rageusement ses fringues. Quelque chose se déchira en elle mais pas comme elle l’imaginait. Pas de douleur. Juste le vide.

…Une semaine plus tard, lavocat lui envoyait les papiers du divorce

Trois mois passèrent, à la fois vite et lentement. Camille shabituait à sa nouvelle existence.

Ce soir-là, elle rangeait sa chambre sur fond de Stromae, chantonnant, quand elle entendit un bruit tenace à la porte. Faible, insistant. On grattait.

Camille baissa la musique, attendit. Encore un petit coup, puis un autre.

Elle alla jeter un œil au judas, et, là, elle fut stoppée net.

Laurent. Qui piétinait devant la porte, un sac en plastique à la main. Camille ouvrit, resta sur le seuil, bloquant le passage.

Tu fais quoi ici ?
Ecoute, Camille tenta-t-il, avançant dun pas. Mais Camille ne bougea pas. Laisse-moi entrer, faut quon parle.
Parle ici.

Laurent soupira, main dans les cheveux ce geste quelle connaissait si bien.

Jai réfléchi Bref, jai décidé de te pardonner. Je veux quon se remette ensemble.

Camille, dabord silence. Puis, le fou rire. Vrai, bruyant, la tête renversée. Laurent tressaillit.

Me PARDONNER ? Elle sessuya une larme. Toi, tu ME pardonnes ?
Ben oui. Je comprends, tétais sur les nerfs, tas dit nimporte quoi
Laurent, le coupa-t-elle avec un sourire, garde tes pardons, franchement. Garde-les, ça pourra toujours te servir.

Il resta bouche bée. Manifestement, il sattendait à une scène de réconciliation au violon. Il balaya le couloir du regard et soudain, fronça les sourcils.

Cest quoi, ça ? Dun mouvement du menton, il désigna le sol. Qui cest, ces chaussures ?

Camille ne se retourna pas. Elle savait : les baskets de Hugo, taille 44, posées bien en vue.

Cest pas ton problème.
Comment ça pas mon problème ? On est encore mariés, je te signale !
Jusquà demain répondit Camille, bras croisés. Demain, dernier rendez-vous chez le juge. Ensuite, chacun sa route.
Tu tes déjà trouvé quelquun, cest ça ? Dans NOTRE appart ?
Mon appartement.
Pff, ça change quoi ! Il haussait le ton. On est pas encore divorcés !

Camille ? appela alors une voix douce du fond. Le dîner est prêt. Tu veux de laide avec ton invité ?

Hugo apparut dans lembrasure de la cuisine, détendu, t-shirt de rugby, torchon à lépaule. Il jeta un regard à Laurent neutre, presque amusé. Le genre de regard quon réserve aux plantes dintérieur.

Camille fit non de la tête :
Merci, je gère.

Hugo repartit vers la cuisine. Laurent fulminait, le visage parsemé de taches rouges.

Rapide, quand même. Trois mois et déjà un remplaçant. Quest-ce quil a de plus que moi, celui-là ?

Camille observa ce type quelle avait côtoyé cinq ans. Un inconnu. Complètement.

Il maime, dit-elle simplement. Et il le montre. Tous les jours. Par des actions, pas des discours sur lâme du steak haché.

Laurent voulut objecter mais Camille referma la porte. Le verrou cliqueta.
De la cuisine venait une odeur à tomberCamille resta une seconde, main sur la porte, dans la lumière tiède du couloir. Dehors, tout était calme ou bien était-ce elle qui, pour la première fois, goûtait un silence paisible, débarrassé du poids des attentes. Elle inspira profondément, réalisa quelle pouvait respirer sans demander pardon.

Dans la cuisine, lodeur du curry embaumait lair. Sur la table, une assiette attendait, jolie, un brin de coriandre posé en cœur sur le riz. Hugo leva les yeux en souriant. Elle sentit ses épaules se détendre.

Ça va ? demanda-t-il en douceur.

Camille répondit dun regard rayonnant, plus éloquent que mille phrases. Elle prit place à table, leva son verre.

À nous, dit-elle. À la vraie vie. Celle où lon est heureux dêtre rentré chez soi.

Hugo acquiesça, et ils burent à petites gorgées. Un rire léger monta, se glissa dans la pièce, souleva la nappe, se faufila dehors, sur le palier où lancien monde de Camille venait de séteindre.

De lautre côté de la porte close, la vie continuait mais ce soir, dans ce deux-pièces inondé dune lumière douce, Camille avait rendez-vous avec le présent. Pas de scénario écrit davance. Pas de comptes à rendre.

Juste le fumet dun dîner préparé à deux, et limmense, effrénée certitude que, parfois, lamour commence quand on a trouvé la force de fermer la porte.

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Et tu cuisines sans amour : le quotidien d’Olga, les attentes de Misha, et le goût amer d’un mariage…
La porte reste fermée – Maman, ouvre la porte ! Maman, je t’en supplie ! – les poings de son fils frappaient avec force sur la porte métallique, comme s’il allait l’arracher de ses gonds. – Je sais que tu es là ! La voiture n’est pas dans le jardin, tu n’es donc pas sortie ! Viorica-Marie restait dos à la porte, serrant une tasse de thé froid entre ses mains. Ses doigts tremblaient si fort que la porcelaine cliquetait contre la soucoupe. – Maman, qu’est-ce qui se passe ? – la voix de Thomas devenait de plus en plus désespérée. – Les voisins disent que depuis une semaine tu ne laisses entrer personne chez toi ! Même pas Camille ! En entendant le prénom de sa belle-fille, Viorica-Marie eut une moue. Camille. La précieuse Camille, pour qui il aurait fait n’importe quoi. Même ce qui s’était passé jeudi dernier. – Maman, j’appelle un serrurier ! – menaça Thomas. – On va forcer la serrure ! – N’ose pas ! – finit par crier Viorica-Marie, sans se retourner. – N’ose pas me toucher ! – Maman, pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe ? Parle-moi ! Viorica-Marie ferma les yeux, essayant de rassembler ses pensées. Comment expliquer à son fils ce qu’elle avait entendu ? Comment lui dire ce qu’elle avait deviné par hasard, en attendant dans le couloir de la polyclinique ? – Maman, je t’en prie… – la voix de Thomas rétrécit, suppliante. – Je m’inquiète pour toi. Et Camille aussi s’inquiète. Camille s’inquiète. Bien sûr. Elle a sûrement peur que ses plans tombent à l’eau. – Pars, Thomas. Pars et ne reviens plus. – Maman, tu es malade ? Tu as de la fièvre ? Veux-tu que j’appelle un médecin ? – Je n’ai pas besoin de médecin. J’ai besoin qu’on me laisse tranquille. Viorica-Marie se leva et s’approcha de la fenêtre. Dans le jardin, Thomas parlait au téléphone. Probablement pour dire à Camille que sa mère faisait encore des histoires. Son fils leva les yeux et la vit. Il lui fit signe qu’il montait. Elle recula et s’assit à nouveau dans le fauteuil. Une minute plus tard, il frappa à nouveau. – Maman, c’est moi avec Camille. Ouvre, s’il te plaît. Viorica-Marie serra les dents. Il l’avait donc amenée. Sa femme, si attentionnée à planifier leur avenir. – Viorica-Marie – la voix douce de Camille –, c’est moi, Camille. Ouvre, s’il te plaît. Thomas est très inquiet. Quelle excellente comédienne. Elle sait changer de ton quand il faut. – On t’a apporté à manger – continua-t-elle. – Du lait, du pain, du pain d’épices aux noix, comme tu aimes. Pain d’épices. Viorica-Marie eut un rictus amer. Il y a un mois, Camille avait appris que sa belle-mère adorait la tarte aux noix, et depuis, elle lui en rapportait sans cesse. Quelle bonne belle-fille. – Viorica-Marie, dis-nous au moins un mot – la voix de Camille semblait inquiète. – On se fait du souci. – Vous vous faites du souci – répéta Viorica-Marie, mais si bas qu’ils ne l’entendirent pas. – Maman, je ne partirai pas tant que tu n’auras pas ouvert ! – déclara Thomas. – Je resterai là toute la nuit, s’il le faut ! Elle savait qu’il ne plaisantait pas. Il avait toujours été têtu, même enfant. Quand il décidait quelque chose, il n’abandonnait jamais. – D’accord – dit-elle finalement. – Mais toi seul. Uniquement toi. – Quoi ? – Thomas ne comprit pas. – Camille doit rentrer. Je veux te parler seul à seul. Elle entendit leurs chuchotements dans le couloir. – Maman, pourquoi ? Camille aussi s’inquiète. – Parce que je l’ai décidé. Soit tu viens seul, soit aucun. Des chuchotements, puis la voix de Camille : – D’accord, Viorica-Marie. Je m’en vais. Thomas, appelle-moi quand tu sauras. Elle attendit que les pas s’éteignent dans l’escalier, puis s’approcha lentement de la porte et tourna la clé. Thomas entra comme un ouragan, la serra dans ses bras et la regarda inquiet. – Maman, tu as maigri ! Tu es pâle ! Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu es malade ? – Je n’ai pas été malade – se dégagea-t-elle et alla à la cuisine. – Tu veux du thé ? – Oui – il s’assit à table, la scrutant. – Dis-moi ce qui se passe. Pourquoi restes-tu enfermée depuis une semaine ? Viorica-Marie posa la bouilloire sur le feu et se tourna vers lui. – Pourquoi devrais-je ouvrir la porte ? Qu’est-ce que j’ai à attendre de bon ? – Maman, quel rapport ? Tu ne peux pas rester enfermée toute ta vie. Il faut bien faire des courses, aller chez le médecin… – Ma voisine, Zoé, va faire les courses pour moi. Je lui donne la liste et l’argent. Et chez le médecin, je n’y vais plus. – Pourquoi pas ? Elle versa de l’eau bouillante dans les tasses, ajouta du sucre. – Parce que la dernière fois, j’y ai entendu des choses que j’aurais préféré ignorer. Thomas fronça les sourcils. – Qu’as-tu entendu ? – Ta femme. Elle parlait avec une amie au téléphone. Elle ne savait pas que j’étais là. – Qu’est-ce qu’elle disait ? Elle s’assit en face de lui et le fixa dans les yeux. Ses yeux, comme ceux de son père – bons, sincères. Cet homme était-il capable d’une telle chose ? – Elle parlait de me vendre l’appartement. De m’envoyer en maison de retraite. De dépenser l’argent. Thomas pâlit. – Maman, tu as mal compris. Camille ne ferait jamais… – J’ai très bien compris – le coupa-t-elle. – Mot à mot. Elle disait : “Thomas est déjà d’accord. Il dit que maman ne peut plus vivre seule, que c’est dangereux à son âge. On la mettra dans une maison de retraite convenable, on vendra l’appartement. L’argent servira d’apport.” – Maman, je n’ai jamais… – Ne m’interromps pas ! – éleva-t-elle la voix. – Et elle ajoutait : “Heureusement qu’elle est douce, elle ne se doute de rien. Elle croit qu’on l’aime. Mais elle nous barre la route.” Thomas baissa la tête. Il serra les poings. – Maman, je te jure, je n’ai jamais été d’accord avec ça. Camille peut toujours rêver. – “Rêver” ? – elle ricana amèrement. – Alors pourquoi tant de détails ? Sur la maison de retraite… Et ainsi, le cœur lourd mais le front haut, Viorica-Marie poursuivit seule sa soirée, certaine que, quoi que son fils décide, elle garderait sa dignité et sa maison jusqu’à la dernière seconde.