Je navais jamais vraiment saisi pourquoi ma femme craignait tant la visite de sa mère jusquau jour où elle a débarqué et a pris le contrôle de notre existence.
Lorsque ma belle-mère, Françoise, nous a appelés pour annoncer quelle viendrait passer quelques jours chez nous, jai vu ma femme, Sidonie, devenir raide comme une planche.
Javoue, je ne comprenais pas trop après tout, Françoise vivait seule à Dijon et ne mettait jamais les pieds chez nous, dans notre petit cocon paisible à Aix-les-Bains. Je me suis dit que ça changerait un peu, tiens, et que ça mettrait un peu danimation. Famille, rigolade, le tout accompagné de savoureux petits plats, pourquoi pas ?
Mais plus on approchait de la date fatidique, plus Sidonie faisait des grimaces de tragédienne.
« Sérieux, pourquoi tu stresses autant ? » je lai taquinée, sourire en coin. « Elle va juste passer quelques jours, prendre des nouvelles des petits Ça va pas nous tuer ! »
Elle ma regardé avec la lassitude dune Parisienne un lundi matin sous la pluie.
« Il faut la vivre pour comprendre » a-t-elle soufflé, le regard perdu sur la table.
À ce moment-là, naïf comme une brioche tout juste sortie du four, je croyais quelle exagérait.
Ah, si seulement javais su ce qui nous attendait
Le jour J, Françoise a débarqué avec deux valises plus grosses quun coffre de TGV, bien décidée, on dirait, à passer lhiver chez nous. Elle a à peine eu le temps de nous frôler la joue quelle inspectait déjà la maison, lair de chercher un manquement au règlement Airbnb. Je la soupçonne davoir pris des notes mentales.
Au début, tout sest bien passé elle a embrassé les enfants, distribué des cadeaux, puis nous a sorti un panier garni : confitures maison, sablés, terrines Jai pensé que Sidonie en faisait un peu trop. Franchement, qui se méfierait dune grand-mère qui arrive avec de la confiture de mirabelles ?
Mais au réveil, le lendemain
La maison nétait plus la nôtre.
« Ça, cest votre café ? Mais quelle horreur ! Et vous buvez ça tous les matins ? » sest-elle écriée alors que je savourais paisiblement mon arabica.
Je pensais quelle blaguait.
Mais non, le spectacle nétait quà lentracte.
« Ces rideaux, cest une punition visuelle. Il faudrait en acheter des neufs, franchement. »
« Le canapé ? Pourquoi il est ici ? Il casserait le feng shui dun bunker. »
« Tu fais la vaisselle comme ça, toi ? Il faut laver, rincer, relaver, re-rincer ! Je texplique »
En quatre heures, cétait devenu la maison de Françoise, régentée, réarrangée, redécorée à sa sauce bourguignonne.
Sidonie restait muette, mais je voyais bien quelle rêvait dun bouton éjecter la belle-mère sous la table.
Mais Françoise nen avait pas fini.
Ce petit air de déjà-vu me rappela vaguement ce qui était arrivé chez Églantine, la petite sœur de Sidonie, quelques mois plus tôt.
Françoise était censée rester deux semaines chez elle à Nantes. Bilan : après quatre jours, elle montait dans le TER retour, direction Dijon.
On sétait demandé pourquoi, Églantine étant aussi docile quun chaton au soleil. On a vite compris : mêmes critiques, mêmes leçons de rangement, mêmes jugements sentencieux sur la vraie cuisine française.
Églantine avait craqué. Discrète, elle avait réservé un train à Françoise, lui avait tendu sa valise et bonne route, Maman !.
Et là, même topo mais en version pas moyen de sen dépêtrer.
Après le quatrième jour, lambiance aurait pu faire pleurer une statue.
En rentrant du boulot, jai trouvé Sidonie assise, figée devant son bol de tisane.
Je me suis assis en face delle.
« Je ne peux plus » a-t-elle murmuré avec la voix de quelquun qui a épongé une inondation à mains nues.
La goutte deau ? Ce matin-là, Françoise avait franchi la ligne rouge.
« Tu appelles ça un petit déjeuner ? Des Chocapic, pour ton mari ? Il va rester nain toute sa vie ! »
« Tu ne mappelles presque jamais ! Une fille doit prendre soin de sa mère, non ? »
« Jy réfléchissais justement et si je venais minstaller ici ? Après tout, vous êtes tout ce qui me reste ! »
Cest là quon a compris : si on ne disait rien, elle sinstallait pour de bon.
Le lendemain, nous avons trouvé le courage de lui annoncer quil était peut-être temps de rentrer à Dijon.
Instantané : Françoise transformée en statue de sel.
« Ah. Donc jembête tout le monde, je dois dégager ? Vous faites comme Églantine, cest ça ? »
On a tenté de lui expliquer quon tenait à elle, mais quon avait besoin de notre espace.
Rien à faire. Elle a fermé ses valises, a filé vers la porte dentrée telle une tragédienne, sans un regard en arrière.
Ce qui suivit fut irréel : plus un bruit. Juste le clapotis du thé dans nos tasses et le souffle long de Sidonie.
« Tu crois quelle va nous pardonner un jour ? » chuchota-t-elle.
Jai haussé les épaules. « Aucune idée. »
En vrai, cétait la première fois depuis une semaine où respirer semblait facile.
Une semaine plus tard, Églantine a débarqué au téléphone, indignée.
« Jarrive pas à croire que vous ayez osé faire ça à Maman ! »
Sidonie et moi nous sommes jeté un regard mi-moqueur, mi-épuisé.
Ironique : quand Françoise était chez Églantine, elle navait pas tenu plus de quatre jours avant de la renvoyer se faire cuire un œuf en Bourgogne.
Et maintenant, cétait à nous quon en voulait davoir survécu à peine plus longtemps.
Long silence après son appel. Sommes-nous tous condamnés à finir comme ça ? Un peu plus envahissants avec lâge, à imposer nos recettes de blanquette et notre sens du rangement même là où on nest pas invités ?
Et la question la plus effrayante de toutes Est-ce quon deviendra, un jour, comme Françoise ?





