Des gens différents
Éléonore nétait pas une enfant facile. Jean et Pauline savaient quils étaient en partie responsables : ils cédaient à tous les caprices de leur fille. Mais comment ne pas la gâter ? Elle était si jolie, si douce, et ils avaient traversé tant dépreuves pour lavoir. Pauline narrivait pas à tomber enceinte, malgré tous leurs efforts : ils avaient consulté les médecins du coin, puis étaient même allés à Paris. Tous leur disaient la même chose : tout allait bien.
Mais alors, pourquoi navaient-ils pas denfant ? Un vieux médecin leur conseilla de voir une guérisseuse. Ils suivirent le conseil : la vieille femme donna à Pauline une infusion à lodeur infecte, lui disant den boire quelques gouttes chaque jour. Pauline obéit, grimaçant chaque fois, et, quelques mois plus tard, elle tomba enceinte. Leur bonheur fut sans limite. Jean était si heureux que tout le quartier lentendait rire à pleins poumons.
La grossesse fut très difficile ; Jean craignit plusieurs fois que Pauline narrive pas à terme. Elle était constamment nauséeuse, réagissait mal à la moindre odeur, ses mains et pieds étaient tellement gonflés quon aurait cru des bûches. Elle dormait mal, sortait à peine. Quand les contractions débutèrent, Jean poussa un soupir de soulagement, mais les soucis ne faisaient que commencer. Laccouchement dura plus de dix heures et se termina par une césarienne. La petite fille naquit faible, épuisée, et Pauline, ayant perdu beaucoup de sang, resta deux jours entre la vie et la mort. Heureusement, tout finit par sarranger. Pauline récupéra, et après un mois à lhôpital avec le bébé, elle rentra enfin à la maison. Jean, qui avait tant attendu ce moment, était fou de joie à lidée de pouponner sa fille.
Ils étaient persuadés que le bonheur était enfin à portée de main ; une vraie famille, solide comme Jean en avait toujours rêvé.
Lorsque Éléonore eut 5 ans, Jean rentra un soir, sassit face à sa femme et déclara :
Pauline, il faut quon construise une maison. On ne peut plus continuer à vivre tous les trois dans ce petit deux-pièces. Éléonore grandit ; elle mérite sa propre chambre.
Pauline soutenait toujours son mari, mais là, elle hésita. Doù viendraient largent ? Jean avait déjà tout planifié : en construisant petit à petit, sans se précipiter, ils finiraient bien par y arriver. Pauline comprit quil avait raison chaque famille rêve dun chez soi spacieux et accueillant.
Mais leur rêve tourna court. Six mois plus tard, Éléonore tomba gravement malade. Dabord un simple rhume, puis une infection à loreille, puis dautres complications Pauline ne quittait plus lhôpital, dormant sur des chaises du service pédiatrique. Les dépenses les écrasèrent, ils durent emprunter partout. Mais au bout de trois longues années, la fillette put enfin guérir.
Jean mit de côté le projet de la maison. Les dettes le hantaient, et Pauline savait quil en rêvait toujours, mais il nen parlait plus.
Lorsque Éléonore devint plus indépendante, Pauline trouva un emploi à lusine. Avec deux salaires, ils espéraient pouvoir, un jour, voir Jean réaliser enfin son rêve.
Ils remboursèrent leurs dettes alors quÉléonore avait déjà 14 ans. Mais les besoins de ladolescente augmentaient : une robe par ci, un manteau comme celui de Claire par là Lannée du bac approchait, ils mettaient de largent de côté en pensant : « Éléonore partira bientôt faire ses études, la vie sera plus simple, nous recommencerons à rêver. » Mais encore une fois, la réalité sinvita dans leurs plans. Éléonore réussit son entrée en faculté à Lyon, et partit vivre sa vie détudiante. Jean profita des deux années suivantes pour ériger les murs de la maison. Certes, aux fenêtres et portes, seuls de simples panneaux de bois remplaçaient les huisseries, mais pour eux, cétait déjà un foyer.
Deux ans plus tard
Un samedi, en revenant tous deux du chantier, fatigués mais fiers davoir posé deux fenêtres, la sonnette retentit. Pauline ouvrit la porte, poussa un cri. Devant elle, Éléonore, ventre énorme, accompagnée dun grand jeune homme aux cheveux longs.
Éléonore, quest-ce que cest que ça ?
Pauline regardait le ventre arrondi.
Maman, ce nest pas compliqué. Il y a un bébé ici, avec Hugo. Je te présente Hugo, mon compagnon. On va vivre ici, et on va se marier.
Hugo fit oui de la tête avant de reprendre consciencieusement sa mastication de chewing-gum.
Pauline sentit Jean sapprocher derrière elle. Ils accueillirent les jeunes, sassirent autour de la table. Jean prit la parole :
Éléonore, pourquoi ne nous as-tu rien dit ?
Pour écouter vos sermons ? Non merci.
Et les études ?
Je men fiche, Hugo a arrêté après la première année, il sen sort !
Jean se tourna vers le jeune homme, qui hocha la tête.
Mais où travailles-tu, Hugo, sans diplôme ?
Papa, arrête ! Il na pas encore trouvé ce qui lui plaît. Il cherche !
Jean soupira :
Et comment comptez-vous vivre, sans travail, avec un enfant à naître ?
Éléonore ouvrit de grands yeux :
Jai des parents, non ?
Jean préféra quitter la pièce plutôt que de dire des paroles regrettables à sa fille. Pauline le suivit. Ils se regardèrent longuement par la fenêtre, puis décidèrent daller se coucher, laissant le canapé aux jeunes.
Le lendemain, au petit-déjeuner, Jean appela Pauline à part :
Pauline, je pense, il faut emménager dans la maison. On rendra une pièce habitable. Laissons lappartement aux jeunes, comme cadeau de mariage.
Pauline approuva après un court moment. Les enfants acceptèrent avec joie. Jean et Pauline emportèrent juste le strict nécessaire de meubles, pour ne pas laisser lappartement trop vide. Le jour du déménagement, Jean tendit les clés à Éléonore :
Voilà, ma fille, lappartement est à toi. À toi den prendre soin.
Ils sétreignirent, et Jean et Pauline partirent.
Il ny avait encore rien dans la maison. Pauline ne se laissa pas abattre : elle rentrait du travail, cuisinait pour Jean, lavait le linge dans une bassine, portait leau de la fontaine à 300 mètres, et aidait Jean sur le chantier. Ils portaient des pierres, mélangeaient le ciment. Jean essayait dépargner Pauline, mais elle tenait à participer à leffort commun. De temps en temps, Éléonore venait demander de largent. Ils donnaient ce quils pouvaient, même si le chantier absorbait tout.
Un jour, Jean nen put plus. Ils allèrent rendre visite à Éléonore et Hugo :
Alors, Hugo na toujours pas de travail ?
Papa, il ne va pas se tuer sur un chantier pour trois francs six sous ! Il attend autre chose. Ce nest pas évident.
Et ta famille, comment compte-t-elle vivre ?
Papa, laisse-nous tranquille, on sen sortira.
Jean coupa court :
Jattends dentendre Hugo.
Hugo cessa de mâcher, regarda Éléonore, puis Jean :
Franchement, je nai jamais pensé devoir trimer sur un chantier.
Eh bien, tu as maintenant une famille. Il faut ten occuper. Tes beaux-parents ne seront pas toujours là.
En partant, Éléonore les accompagna :
Ton mari ne fait rien, Éléonore. Quil vienne aider sur la maison, cela vous reviendra un jour.
Cest votre chantier, pas le nôtre ! Cest votre rêve, vous nen parlez plus.
Jean monta en silence dans la voiture. Pauline glissa, discrètement, quelques billets dans la main de sa fille. Jean fit semblant de ne rien voir. La fille restait la fille…
Une semaine plus tard, Hugo trouva un travail pas sur un chantier, mais dans une petite société, homme-à-tout-faire, payé moins mais cela lui convenait. Jean et Pauline furent soulagés.
Un voisin, Amaury, un gamin de dix ans vivant chez sa grand-mère dans une petite maison cachée par les pommiers, observait leurs travaux. Amaury rêvait de prêter main forte, mais il osait à peine décrocher un mot. Un soir, Jean linvita à partager un thé, Pauline ajouta des petits gâteaux.
Comment tu tappelles ?
Amaury, monsieur.
Nous sommes voisins alors !
Oui, voisins.
Ils discutèrent longtemps et Amaury raconta : il navait plus ses parents, morts dans un accident, et vivait avec sa grand-mère âgée et fragile. Mais il laimait et laidait du mieux quil pouvait.
Au moment de partir, Amaury demanda timidement :
Je pourrais venir vous aider cet été ? Je mennuie quand il ny a pas école.
Jean jeta un regard complice à Pauline.
Avec grand plaisir, toute aide est bienvenue. Ta grand-mère ne sera pas contrariée ?
Oh non ! Elle trouve que cest bien daider son prochain.
Le lendemain, Amaury attendait déjà Jean à la sortie de son travail. Il comprenait vite et fut bientôt le bras droit de Jean, qui finit par dire à Pauline :
Tu comprends, travailler avec un garçon aussi débrouillard, ça change de toi qui ne sais même pas différencier une brique dune pierre ! On va bientôt finir grâce à lui.
Pauline sourit et partit discuter avec la grand-mère d’Amaury, Madame Perrot.
Madame Perrot était adorable, intelligente, généreuse. Pauline lui demanda si cela la gênait quAmaury aide Jean.
Comment pourrais-je refuser quun enfant rende service ? Il apprendra quelque chose, votre mari est doué.
Pauline sourit, repensant à Jean. Elle avait toujours été rassurée près de lui, aussi solide que la pierre. Elle avait souhaité quun homme semblable entre dans la vie de leur fille, mais la vie en avait décidé autrement.
Pauline invita la grand-mère à venir partager leurs thés du soir, habitude qui devint rituelle. Ces moments conviviaux soudèrent les voisins.
Un jour, Éléonore accoucha. Jean et Pauline accoururent à la maternité, bras chargés de douceurs et de layettes. Même Hugo était là avec un bouquet. Chez leur fille, ils organisèrent une petite fête, invitant aussi les voisins.
Hugo semblait avoir grandi, il installa même le lit du bébé. Pauline continuait daider les jeunes parents, puis cessa, ayant entendu Hugo récriminer :
Pourquoi ta mère vient-elle si souvent ? Tu ne peux pas toccuper de ton enfant seule ? Notre famille, cest notre histoire.
Attristée, Pauline confia son chagrin à Jean, qui décréta quils niraient que si on les appelait.
Amaury devint un fils pour eux. Il empêchait Pauline de porter des charges, aidait Jean sur le chantier. Quand arriva la retraite, Jean et Pauline décidèrent quAmaury, bien que sans famille, aurait droit à des études décentes. Mais Amaury les surprit, trouvant tout de suite un petit boulot en parallèle pour subvenir à ses besoins. Il continuait de venir les week-ends, leur apportant toujours des douceurs régionales et de la tendresse.
Pauline tomba malade. Amaigrie, fatiguée, elle finit à lhôpital. Le médecin annonça à Jean le pire : « Cancer, forme avancée. Il reste moins de six mois. »
Le monde de Jean sécroula. Il annonça la nouvelle à Éléonore :
Ta mère est gravement malade, elle ne vivra pas longtemps, dit-il dune voix étranglée.
Que veux-tu que jy fasse ? répondit Éléonore.
Elle passa à lhôpital une fois. Lorsquon ramena Pauline à la maison, le médecin prévint Jean quelle aurait besoin dune assistance complète, quelle serait dépendante. Jean, prêt à tout, comptait sur sa fille : comment refuserait-elle daider ?
Mais la réalité le rattrapa. Arriva le moment où Pauline devait être lavée, ses forces le quittant, Jean appela Éléonore :
Jaurais besoin daide, pourrais-tu venir ?
Papa, tu nas pas compris ? Tu veux que je traverse la ville chaque jour pour ça ? Je ne sais pas si je pourrais…
Il attendit toute une journée, désespérant dun appel qui ne vint pas. Il comprit : ils avaient trop gâté leur fille, elle était devenue égoïste.
Il fit du mieux quil put, lavant Pauline avec tendresse, tard dans la nuit. Pauline pleurait :
Je naurais jamais voulu tinfliger cela. Jaimerais partir…
Ne dis pas ça, Pauline. Tu mes indispensable.
Mais enfin, tu as encore à faire ici. Amaury te verra bien marié, nest-ce pas ?
Elle sourit dans ses larmes.
Un mois plus tard, Pauline séteignit. Amaury pleurait sans retenue, lui qui venait de finir ses études. Ayant appris la nouvelle, il retourna à sa petite ville, loua un studio, trouva un travail dans sa branche. Jean espérait quun bel avenir lattendait.
Amaury lui rendait souvent visite, apportant fruits, sourires et chaleur humaine, refusant toutefois linvitation à venir habiter avec Jean, préférant son autonomie.
Éléonore passait rarement, et cétait pour demander un service ou de largent. Elle pensait parfois quun jour elle vivrait dans cette belle maison, chacun aurait sa chambre Mais les relations entre Hugo et Jean étaient trop tendues ; toute la famille vivait à létroit sur 30m2.
Jean supportait de plus en plus mal la solitude, la disparition de Pauline avait assombri ses jours. Son cœur faible linquiétait, il avalait des médicaments comme des bonbons sur les conseils des voisins. Amaury sen inquiétait :
Il faut te faire soigner, cest important !
Cest lâge, répondait Jean.
Un soir, la douleur fut intense. Il appela Éléonore :
Ma fille, je nen peux plus, le cœur me lâche
Prends des cachets. Ou alors appelle le SAMU. Je nai pas envie de traverser la ville pour toi, dit-elle, agacée, avant de raccrocher.
Jean neut dautre choix que dappeler Amaury :
Amaury, excuse-moi, je ne vais pas bien du tout…
Jarrive de suite, tiens bon.
Amaury arriva accompagné de sa fiancée, Alix, infirmière urgentiste. Après lavoir ausculté, elle insista pour appeler une ambulance. Depuis ce jour, ils vinrent chaque jour, ensemble ou séparément, rendre visite et aider Jean. Alix cuisinait pour lui, laissait des plats tout prêts. Ce soir-là, il lui dit en souriant :
Tu es vraiment précieuse, Alix.
Jaime faire plaisir, reposez-vous simplement, Jean.
Le lendemain, Éléonore fit un passage éclair, se promenant dans la maison, puis Jean éclata :
Tu ne viens jamais me voir. Même à lhôpital, tu étais absente.
Jai du travail ! Tu veux quoi au juste, que je me prive pour toi ? Arrête de faire la victime !
Ne hausse pas le ton. Tu as abandonné ta mère et maintenant tu fais pareil avec moi. Jen viens à me demander si tu es bien notre fille.
Éléonore explosa :
Tu me fatigues ! Toujours en train de geindre ! Quand tu seras parti, on pourra enfin respirer ! Tu vis tout seul dans une maison pareille, et nous entassés dans notre deux-pièces ? Ça te gêne pas ?
Ah cest donc ça, tu veux la maison, ce nest pas ton père qui compte. Où étais-tu quand on la construisait ? Pourquoi ton mari nest jamais venu aider, pendant quon y a laissé notre santé ?
Elle quitta la maison en claquant la porte. Jean nen fut pas surpris ; il savait au fond de lui que ce jour viendrait. Il pensa qu’il devait prendre une décision et se tourna, comme souvent dans ses moments de doute, vers le souvenir de Pauline qui lui apparaissait en rêve.
Le lendemain matin, Amaury lappela :
Jean, comment ça va aujourdhui ?
Mieux, Amaury, je me sens dattaque comme pour partir en voyage ! Jaurais besoin dun notaire à domicile. Tu peux men trouver un ?
Bien sûr ! Je men occupe et je te rappelle.
À quinze heures, le notaire arriva. Jean lui dicta ses volontés. Une heure plus tard, tout était réglé. Il écrivit ensuite une lettre.
Amaury, si tu lis cette lettre, cest que je suis parti rejoindre Pauline. Je taime comme un fils et jespère que la vie tapportera tout le bonheur possible. Prends soin dAlix, mariez-vous vite. Je vous offre cette maison, pour que vous puissiez y commencer votre vie ensemble. Ne discute pas, tu le mérites. Tant de tes efforts y ont été consacrés, tu mas traité comme un vrai père, et tu étais toujours là, quoi quil arrive. Avec Pauline, on a décidé que le bonheur devait revenir ici. Sois heureux, Amaury.
Jean ajouta une photo de Pauline et lui, sallongea sur le canapé, caressant la photo et repensant à toute leur vie.
Amaury et Alix arrivèrent le lendemain. Le jardin était silencieux. Dhabitude, Jean attendait sur le perron. Amaury poussa la porte, entra : Jean était allongé, le visage paisible, la photo serrée contre lui. Amaury laissa tomber le sac de fruits, et se précipita en pleurant : « Papa » Alix le serra dans ses bras, respectant sa douleur.
Quand le corps fut emmené et que Jean fut parti pour toujours, Éléonore, accompagnée de Hugo, parcourut la maison en mesurant les pièces. Amaury trouva la lettre de Jean, la lut à haute voix. Alix proposa de la montrer à Éléonore.
Elle parcourut la lettre, rougit et sécria :
Le vieux fou ! Perdre la tête comme ça en vieillissant ! On verra bien !
Elle sortit furieuse de la maison, la rancœur au ventre. Mais Amaury, lui, avait compris une précieuse leçon : le vrai bonheur ne se mesure ni à la taille dune maison, ni au confort matériel, mais à lamour que nous partageons et aux liens sincères que nous créons avec les autres. Cest dans la bonté, la fidélité et la générosité que se construit une vie qui a du sens. Voilà ce qui rend un foyer vraiment précieux.







