— Nous sommes à la gare, tu as une demi-heure pour commander un taxi haut de gamme pour moi et les enfants ! — a exigé ma sœur — Tu es vraiment ma sœur ou juste une étrangère ? Tu n’as pas honte de te comporter ainsi, surtout devant les petits ? Pourquoi c’est si difficile d’acheter des vêtements à tes nièces et neveux adorés ? Pourquoi dois-je sans cesse te supplier de leur offrir quelque chose, alors que tu devrais y penser d’office ! Et m’aider financièrement aussi ! Toi, tu n’as pas pu avoir d’enfants, et tu n’en auras probablement jamais ! Moi, je suis mère célibataire ! — Angela lançait ces phrases comme des flèches à Nadège, blessant à chaque mot et franchissant sans vergogne toutes les limites.

Nous sommes à la gare, tu as une demi-heure pour commander un taxi de classe affaires pour mes enfants et moi ! déclara ma cousine.

Tu es ma sœur ou une étrangère ? Tu nas pas honte de te comporter ainsi, surtout devant les petits ? Est-ce trop te demander dacheter des vêtements à tes adorables neveux ? Pourquoi devrais-je te supplier de leur offrir quelque chose ? Tu devrais le proposer toi-même ! Maider financièrement ! Toi, tu nas pas réussi à avoir denfants et tu nen auras sans doute jamais ! Moi, je suis mère célibataire ! Anaïs me jetait ces mots comme des poignards, cherchant à me blesser et à franchir chaque limite de mon intimité.

Dans notre famille, je nétais jamais lenfant préféré. Maman ma eue sans être mariée, et dès quelle a rencontré son mari actuel, jai senti que je devenais de trop. Mon beau-père ne ratait jamais une occasion de me le rappeler, alors que ma mère, frustrée davoir dû épouser le premier venu pour ne pas rester mère isolée, déversait sa colère sur moi. Ce nest quà la naissance de ma petite sœur que jai enfin trouvé une raison dexister : mes parents estimaient désormais que mon rôle était de moccuper delle.

Mon enfance se résuma donc à moccuper dAnaïs, la nourrir, la divertir, laider à se développer. Peu importaient mes propres devoirs ou mes envies. Si je ne la changeais pas ou ne lui donnais pas à manger à temps, on minterdisait de sortir ou daller à lanniversaire de mes amies. En grandissant, Anaïs sest habituée à me voir comme ses parents : rien de plus quune domestique.

À dix-huit ans, une fois le baccalauréat en poche, jai décidé de prendre un nouveau départ. Jai choisi la fac la plus loin de Lyon, jai fait mes valises et je suis partie avec la ferme intention de ne jamais revenir. Pendant dix ans, je nai eu que très peu de nouvelles de mes parents ou de ma sœur, qui ne mappelaient que pour me réclamer de largent, sans jamais rendre un centime.

Les visites ne me manquaient guère, même si jappris quAnaïs était devenue mère à dix-sept ans, quelle sétait mariée à dix-huit, puis avait eu des jumeaux peu après dans lespoir que son mari ne soit pas appelé sous les drapeaux. Mais, devant les réalités de la vie parentale, le jeune père sest sauvé en réclamant le divorce.

Du coup, mes parents se mirent à mappeler plus fréquemment. Contrairement à eux, javais réussi à installer une certaine stabilité dans ma vie. Diplôme en poche, jai été embauchée par une entreprise parisienne où on a vite remarqué mon potentiel. Mon salaire, certes modeste au départ, ne cessa de croître assez régulièrement, ce qui ma permis de prendre un petit studio en empruntant à la banque pas grand-chose, mais rien quà moi.

Sachant que je men sortais, mes parents prenaient de plus en plus souvent mon numéro. Les appels évoquaient toujours les besoins dAnaïs et de ses enfants.

Camille, la parka de Pauline est fichue. Envoie cinq cents euros, cest urgent, elle na rien pour aller à la maternelle demain !

Camille, il faudrait des cadeaux pour les jumeaux, cest leur anniversaire. Tu ten charges, dix mille euros, pas moins !

Camille, Anaïs a eu des ennuis, elle sest encore fait virer. On ne comprend pas que, pour une mère de famille nombreuse, le travail ne peut passer en priorité. Bref, tu prendras en charge la crèche des jumeaux et la préparation de Pauline à lécole !

Jamais ces sollicitations navaient lallure de demandes : il sagissait dordres. On ne se souciait pas de savoir si javais de quoi répondre à leurs exigences. Quant à ma situation, ma mère ne sy intéressait guère. À ses yeux, jétais aisée, donc tout lui était dû. Elle na jamais ressenti de fierté pour mes réussites. Pire, elle considérait que je pourrais travailler davantage, et ainsi plus les aider.

Je nai jamais pu enlever de mon cœur ce sentiment de culpabilité inculqué dès lenfance. Jétais incapable de refuser à ma mère. Après chaque appel, je soupirais, refaisais mes comptes, calculant à quoi il faudrait renoncer ce mois-ci.

Ma vie sentimentale était bien moins mouvementée que celle de ma sœur, même si moi aussi, jeus droit à mon lot déchecs : à peine installée professionnellement, javais fait la connaissance dun collègue et nous avions songé au mariage. Mais, quelques semaines avant la cérémonie, jappris que je ne pourrais jamais avoir denfants. Mon fiancé décampa aussitôt. Jai vécu ce drame toute seule avant d’en parler à ma mère deux ans plus tard. Depuis, ce fait revenait sans cesse dans la bouche de mes proches.

Camille, cest une fleur stérile… Quelle malchance ! On a au moins Anaïs pour les petits-enfants, disait ma mère. Ainsi, j’avais eu la paix, jusquau jour où ma sœur trouva le moyen concret dexprimer son affection.

Un matin, lors dun de mes rares week-ends de repos, la sonnette de mon appartement retentit.

Camille, mais tu es où ? Je dois me débrouiller avec les enfants dans le bus ? Commande-moi un taxi sur-le-champ ! Pas question que ce soit un truc bas de gamme, ces petits sont sensibles, je ne veux pas les voir malades dans une voiture enfumée, alors fais ce quil faut !

Bonjour. Tu es où, là ? Et pourquoi devrais-je tappeler un taxi ? je bredouillai, surprise.

Maman ne ta rien dit ? Jai décidé de venir minstaller chez toi. Plus rien ne me retient dans notre bled ! Je vais habiter avec toi. Je suis à la gare, tu as une demi-heure pour quon vienne nous prendre ! Anaïs raccrocha, et je restai assise, effarée par cette annonce. Manifestement, même en ayant fui à lautre bout du pays, je nétais pas délivrée de ma sœur et de ses exigences effrontées.

Le soir, Anaïs dictait déjà ses exigences, sans gêne ni retenue.

Demain, tu me trouves un job dans ton bureau tu es chef, non ? Mais pas trop dur ! Et sois sûre que le salaire soit bon, et que tes collègues soient jeunes et sympas ! Il faut que, si jai besoin, je puisse partir quand je veux ! Pour les enfants, il faut acheter un lit superposé, pas question de tous dormir sur le même canapé. Ce soir, je prends ton lit avec les garçons, et toi tu iras sur le canapé avec Pauline. Et puis, lhiver arrive, noublie pas de leur acheter des habits bien chauds, et pas moins bien que ceux des autres, hein ! Pas envie quon dise de moi que je suis une divorcée avec des enfants !

Jécoutais dun air incrédule, me demandant pourquoi je tolérais encore ces débordements, pourquoi je navais toujours pas posé mes limites. Un élan de colère montait en moi : jéprouvais du ressentiment contre mes parents, de lamertume, et soudain un désir ardent de remettre les pendules à lheure. Dun mouvement vif, je fis taire Anaïs et déclarai dune voix ferme :

Vous passerez la nuit ici, mais demain matin je te conduis à la gare, et tu rentreras chez nos parents ! Je ne veux plus te soutenir financièrement, ni envoyer de largent pour tes enfants. Cest à toi de les élever, pas à moi de payer. Jen ai assez ! Je ne tai pas mise au monde. Je considère avoir remboursé toutes vos dettes après tant dannées de sacrifices ! Si tu nas pas quitté mon appartement demain, jappelle la police, enfants ou pas. Ce sont TES enfants, TES soucis. Dailleurs, tu dormiras avec eux sur le canapé. Mon confort, je le garde !

Javais parlé avec une telle assurance quAnaïs resta sans voix. Elle maugréa pendant des heures, téléphona à notre mère pour se plaindre, mais je refusai de céder. Au matin, je ne la raccompagnai même pas à la gare. Je lui donnai un peu de liquide pour le taxi, puis je refermai la porte derrière elle.

Voilà. Nessaie plus de revenir chez moi. Jai ma vie, elle ne tourne pas autour de la tienne dis-je en refermant la porte. Longtemps après, jai pleuré dans mon oreiller, pesé le pour et le contre, mais au fond je savais que javais fait ce quil fallait. Sinon, mes charmants proches mauraient purement et simplement détruite.

Délivrée de ce fardeau, jai enfin respiré librement. Jai rencontré un homme, et après deux ans, nous nous sommes mariés. Nous avons adopté deux enfants, et nous vivons heureux depuis.

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— Nous sommes à la gare, tu as une demi-heure pour commander un taxi haut de gamme pour moi et les enfants ! — a exigé ma sœur — Tu es vraiment ma sœur ou juste une étrangère ? Tu n’as pas honte de te comporter ainsi, surtout devant les petits ? Pourquoi c’est si difficile d’acheter des vêtements à tes nièces et neveux adorés ? Pourquoi dois-je sans cesse te supplier de leur offrir quelque chose, alors que tu devrais y penser d’office ! Et m’aider financièrement aussi ! Toi, tu n’as pas pu avoir d’enfants, et tu n’en auras probablement jamais ! Moi, je suis mère célibataire ! — Angela lançait ces phrases comme des flèches à Nadège, blessant à chaque mot et franchissant sans vergogne toutes les limites.
La chaise en trop La boîte de décorations de Noël trône sur la table depuis trois jours. Nadège passe devant, caresse la boîte du plat de la main avant d’allumer la bouilloire. Elle songe, une fois de plus, à la ranger dans le haut du placard, avec les affaires oubliées. Autrefois, avec Victor, ils sortaient la boîte début décembre. Il râlait qu’il était trop tôt, mais finissait par grimper sur le tabouret, cherchant entre les rubans poussiéreux. Boule emballée dans du journal, Père Noël sans nez, guirlande collante sur le pull. Maintenant, le tabouret est contre le mur, vide. Au printemps, leur fils avait descendu la boîte lors de son passage, depuis, elle n’a jamais bougé. La bouilloire siffle, Nadège verse l’eau dans une tasse, allume la lumière jaune au-dessus du gaz. Quatre chaises autour de la table, comme avant. Sur celle près de la fenêtre, repose la chemise chaude de Victor—toujours là, depuis avril. Nadège ne sait quoi en faire. L’enfermer dans l’armoire serait une trahison. L’enlever et laisser la chaise nue serait pire. Son téléphone vibre sur le rebord de la fenêtre : son fils envoie une photo de la petite-fille à la maternelle, les enfants fabriquent un bonhomme de neige avec du coton. « Maman, comment tu vas ? On répète pour la fête, je t’appelle plus tard. » Nadège regarde l’écran jusqu’à ce que les lettres se brouillent, répond brièvement, comme elle a appris à le faire : « Ça va. Je m’occupe. Ne t’en fais pas. » Son quotidien est simple. Hier, une jeune femme du syndic a apporté des factures et un formulaire de réclamation. Il faut aller à la Mairie, signer les papiers. Et elle n’a plus de médicaments contre la tension. La docteure a dit qu’il ne fallait pas oublier. Nadège le sait, mais rassembler assez de courage pour quitter l’appartement est plus difficile que de décrocher les rideaux pour la lessive. On sonne à la porte. Elle sursaute, repose sa tasse et va ouvrir. Sur le paillasson : Rita, sa voisine en bonnet tricoté, un sachet de clémentines à la main. — Bonjour Nadège. Je reviens du marché, les clémentines étaient en promo. J’en ai pris trop, je vous en apporte. Elle tend le sac, la fraîcheur aigre-douce des fruits embaume la cuisine. — Oh, il ne fallait pas, souffle Nadège. J’en ai encore. — Je n’en mangerai pas tout, prenez-les. Tout va… bien ? Rita détourne les yeux, effrayée de sa propre question. — Je vis, dit Nadège, merci. Vous entrez deux minutes ? — Non, je file, les enfants ont leurs devoirs. Si vous avez besoin de quelque chose, appelez-moi, d’accord ? J’ai changé l’ampoule du palier, c’est moins sombre maintenant. Ça doit vous aider le soir. Nadège acquiesce, même si elle ne sort guère la nuit. Elle referme la porte, serre le sac de clémentines dans la main. De retour à la cuisine, elle pose les fruits près de la boîte de Noël, tire vers elle la chaise de Victor. Elle s’assoit dessus, le bois craque, le dossier lui tape dans le dos, pas comme d’habitude. Elle était toujours face à la fenêtre auparavant. Maintenant elle fixe le mur nu, où l’an dernier était accrochée la guirlande en papier. Penser à la remettre en place lui semble incongru, comme organiser une fête privée sans la personne qui lui en donnait le sens. On lui répète qu’il faut continuer, que le temps guérit. Pour l’instant, le temps montre surtout ce qu’il ne vaut mieux pas toucher dans la maison. Trois semaines avant le Nouvel An. Dans la cour, la neige tassée est grise, marquée par les pétards des enfants. Chaque matin, Nadège observe le gardien peiner avec sa pelle, puis retourne à son porridge, allume la télé pour que quelqu’un parle dans l’appartement. Mais les voix criardes sur les soldes et le miracle des fêtes la repoussent vite. Sa copine lui téléphone. Sylvie ne sait pas faire dans la douceur, mais elle ne lâche rien. — Nad’, j’ai pris des billets pour le concert au centre culturel, le 30. Tu viens. Pas question de rester seule… — Je ne sais pas, Sylvie. J’ai tous ces papiers, les ordonnances… — Les papiers attendront. Viens, ne serait-ce qu’une heure, ça te fera voir du monde. Nadège promet vaguement, Sylvie assure qu’elle relancera bientôt. Après l’appel, Nadège rejoint la chambre, contemple la veste de Victor soigneusement posée sur la chaise. Elle glisse ses doigts dans la poche, même si elle sait qu’elle est vide. Juste une doublure et un vieux ticket de bus oublié au printemps. Le soir, elle se décide à ouvrir la boîte de décorations. Elle la pose au sol dans le séjour, soulève le couvercle, respire la laine rance et le verre froid. Sort quelques boules, trace leur relief du doigt. Elle se remémore Victor râlant quand elle mettait les décorations trop près de la fenêtre—« que ça soit beau de dehors ». Ça lui revient trop nettement, elle referme la boîte, la repousse du pied contre le mur. Les médicaments manquent, il faut aller à la pharmacie. Elle attend d’avoir terminé la dernière plaquette, espérant en trouver une oubliée quelque part. Rien. Elle n’a plus qu’à enfiler manteau, bonnet, gants. La doudoune de Victor pend toujours à côté de la sienne, elle détourne les yeux en nouant la sienne. Dehors, le vent mord les joues, donne un air nouveau au froid. Nadège longe la façade, contourne les tas de neige, rejoint l’arrêt. La pharmacie est à trois pâtés de maison. Elle y va à pieds, un bus la dépasse à grand bruit, Nadège aperçoit des visages fatigués à travers la vitre. Dans la pharmacie, une foule. Avant les fêtes, tout le monde pense à sa santé. Odeur d’iode et de parfum bon marché. Elle rejoint la file, tenant sa sacoche. Un homme tousse à sa droite, une jeune fille feuillette son portable à sa gauche. — Vous aussi, c’est pour la tension ? demande quelqu’un devant. Un petit monsieur aux cheveux gris en doudoune verte, un papier à la main. — Oui, acquiesce Nadège. C’est quotidien. — Je commence juste, soupire-t-il. Le médecin dit que l’âge rattrape. Mais je me demande comment ça se fait. Hier encore, je jouais au foot dehors. Elle sourit, un sourire grave. — « Hier », dit-elle, j’emmenais mon fils à la maternelle… aujourd’hui je traîne ici chaque mois. — C’est qu’on vit encore, répond le monsieur. Tant qu’on traîne. La file avance, le dialogue s’arrête là. À la caisse, il la dévisage à nouveau : — Vous êtes du quartier ? Votre visage me dit quelque chose. — Oui. Escalier B. — Je suis dans l’autre allée. Alors, à une prochaine. Ils ne se demandent pas leurs prénoms. Rien d’autre n’est nécessaire. Mais rentrer paraît plus facile, comme si la rue était moins opaque. Les jours fondent, comme la neige sur le rebord de la fenêtre. Elle reporte sa visite à la Mairie, le papier attend sur la commode. Sylvie rappelle plusieurs fois, l’encourage pour le concert. Nadège finit par prétexter un malaise — ce n’est pas loin de la vérité. Ça brûle dans la poitrine, ça tape dans la tête, mais le thermomètre indique la normale. Le 31, elle se lève tôt. Pas de grands projets — son fils propose de venir la chercher pour les fêtes, elle préfère attendre mars « pour voyager mieux ». Elle ne veut pas être ce bagage qu’on traîne par habitude. Elle prépare des pâtes, coupe une tranche de saucisson, ouvre une boîte de petits pois. Le saladier est minuscule, dans un bol à céréales. Avant, ils en préparaient une bassine jusqu’au 3 janvier. Elle met le bol au frigo, le recouvre. Les clémentines restent dans leur assiette, éclatantes comme des décorations. L’après-midi, l’hôpital appelle pour rappeler un rendez-vous reporté. Elle note la date dans son agenda pour janvier. Déballe la nappe neuve achetée avant ce printemps et la pose sur la table. Ses doigts hésitent près de la place de Victor. Là, désormais, c’est vide. Le soir, les messages affluent—tante d’une autre ville, voisine de campagne, cousine. Des cartes avec sapin et vœux. Nadège répond brièvement. Un message acide l’attrape : « Ce sera la meilleure année de ta vie. » Elle coupe le son, laisse le téléphone sur la commode. De l’appartement voisin, rires, couverts, odeur de viande grillée se glissent sous la porte. Le brouhaha indique que la moitié de l’immeuble regarde la télé. Nadège marche de la cuisine à la chambre comme sur un cercle minuscule. Elle vérifie tout, sans en avoir besoin. L’eau refroidit dans la bouilloire. Sur le tabouret traîne une rallonge en boule. À minuit moins dix, elle s’assied sur le canapé. La télé muette diffuse jeux et chanteurs agitant des drapeaux. L’année nouvelle arrive sans demander la permission. Elle observe la chaise avec la chemise de Victor. La tasse vide. Elle ferme les yeux. Elle sait déjà : les douze coups vont suivre, le feu d’artifice, et tout le monde va appeler, comme si rien n’avait changé, cherchant le ton optimiste. Dans le couloir, la lumière sous la porte s’allume, quelqu’un sort sur le palier. Des voix, la porte de l’ascenseur claque. Nadège se lève brusquement, attrape la poubelle, glisse une veste. Pas vraiment logique. Il fallait juste sortir de ce cercle entre télé et chaise. Elle ouvre la porte au moment précis où le feu d’artifice éclate au-dessus de la ville. Les vitrages tremblent. Sur le palier, Rita, son mari en jogging et, à la surprise de Nadège, le monsieur de la pharmacie. Tous penchés au rebord, admirent les couleurs dans la cour. — Ah, Nadège, s’exclame Rita. Bonne année ! Vous allez jeter la poubelle ? Venez voir, la vue est superbe. Nadège hésite, son sac à la main. — Je… voulais juste descendre. — Vous la descendrez après, objecte le monsieur en doudoune verte. Ce feu d’artifice ne se rate pas. Il lui fait une place au bord de la fenêtre. Nadège dépose son sac. Dehors fusent les salves, sur le terrain on hurle « bravo », on siffle. Les écrans clignotent dans la nuit. — C’est mon frère, Alexandre, glisse Rita. Il vient chez nous pour les fêtes. — Bonjour, fait-il. On s’est vu à la pharmacie. — Je me souviens, sourit Nadège. Tous cinq restent serrés, épaule contre épaule. Odeur de plat mijoté venant de chez Rita, froid de la fenêtre entrouverte, pelures de clémentine sur l’appui. Quelqu’un lance les douze coups sur son téléphone. Rita verse un peu de mousseux dans des gobelets. — Il faut bien trinquer, dit-elle. Même symboliquement. Nadège aurait refusé, mais ses doigts acceptent le gobelet. Elle avale une gorgée. Le pétillant est sucré, bien froid, mais réchauffe la gorge. — À… la vie, dit Alexandre. Comme on peut. La phrase tombe. Personne ne précise ce qu’il veut dire. On fait tinter les gobelets, « bonne fête » se perd dans la rondeur du moment. Nadège sent qu’on attend — qu’on parle de Victor, de sa peine. Mais Rita lui effleure juste le bras. — Si besoin, passez, souffle-t-elle. Même juste pour un thé. Le soir, on regarde de vieux films… — Merci, hoche Nadège. Un quart d’heure plus tard, elle rentre. La poubelle descend au passage. Elle retire ses pantoufles, raccroche sa veste. Plus envie d’allumer la télé. Le vacarme du feu d’artifice baisse peu à peu, comme si le monde avait baissé le volume. Dans la cuisine, elle sort le bol de salade, une cuillère. Les petits pois croquent, le goût est presque le même que d’habitude. Elle mange lentement, contemplant la chaise avec la chemise. Puis, dans un élan, elle la décroche, la plie, serre le tissu contre elle. L’odeur est presque dissoute, lavée par le temps. La chemise va dans l’armoire, aux côtés de ses propres vêtements, pas dans le fond. De retour à la cuisine, elle saisit la chaise à pleines mains, la déplace délicatement vers la fenêtre. Les lattes grincent sur le lino. Posée tout contre le rebord. Elle s’assied, teste la position, le champ de vision a changé. On voit la crèche derrière la maison, les fenêtres allumées d’inconnus. Elle imagine : le thé du matin ici, le regard sur les premières voitures quittant la cour. La pensée de prendre place ici, à la place de Victor, la blesse et la rassure à la fois. La chaise perd son aura sacrée du passé. Elle redevient une simple chaise près de la fenêtre. Après les fêtes, la ville s’apaise. Les affiches criardes s’enlèvent, les gens vont à leurs courses ordinaires. Nadège finit par aller à la Mairie, patiente, signe pour la retraite. Au retour, elle prend des vitamines à la pharmacie. Peu de monde cette fois. La pharmacienne feuillette un magazine. Près des tisanes, une femme en doudoune jauge les boîtes. — Pardon, demande-t-elle, vous avez testé celle à la camomille ? Le goût ? — Normal, répond Nadège, en s’approchant. J’en bois le soir. Rien d’extraordinaire, mais ça se boit. La femme esquisse un sourire. — Tout est sans miracle aujourd’hui, dit-elle. Mon mari est mort l’an dernier. Je tente de trouver un truc pour alléger. Rien ne fonctionne… sauf de se lever et d’aller acheter du thé. Elle parle sobrement, sans larme — presque comme on parle du temps. — Moi aussi, murmure Nadège, ce printemps. Elles se regardent, crochent les yeux une seconde. — Prenons la camomille toutes les deux, propose la femme. On saura qu’une autre boit la même quelque part. — D’accord. Pas de noms, pas de promesses. Mais en quittant la pharmacie, le froid lui semble moins mordant. Elle pense moins au retour pour s’allonger ; elle se souvient du pain, de la coriandre pour la soupe. Chez elle, les courses posées sur la table, elle regarde la chaise près de la fenêtre. Sa propre écharpe l’habille désormais, le journal neuf sur le rebord. Elle s’assied, déballe ses paquets. Les clémentines dans une coupe, les anciennes jetées. Le téléphone sonne doucement. SMS de Sylvie : « Tu tiens ? Je passe la semaine prochaine, d’accord ? » Elle répond : « J’attends. Je ferai une tarte. » Puis elle ouvre son agenda. Note le rendez-vous médical de janvier. En dessous : « Thé chez Rita ». Rita, dans l’ascenseur hier, lui proposait à nouveau des chaussons aux choux, et de regarder le vieux film de guerre à la télé. Nadège n’a pas refusé. L’appartement est toujours calme. Une tranquillité qui n’effraie plus, comme en avril, la première fois sans le ronflement de Victor. Maintenant elle abrite le froissement du papier, le rythme du couteau sur la planche, la télé étouffée du voisin. Elle se lève, attrape le journal du rebord et le pose sur la chaise près de la fenêtre. Prépare son infusion de camomille, l’apporte avec sa tasse. S’assoit, glisse ses pieds dans ses chaussons, contemple la rue. La cour grise, la fine couche de neige. Deux gamins à bonnet coloré fabriquent un bonhomme de neige tordu. L’un tente de lui accrocher une carotte, s’amuse quand elle tombe. Plus loin, une femme promène son chien. En face, on secoue un tapis par la fenêtre. Nadège boit une gorgée de thé. Le goût est franc, simple. Elle sent la fatigue dans son corps, mais une fatigue acceptable — celle qui permet de vivre : se lever, aller en pharmacie, recevoir du monde, répondre aux messages. Le souvenir de Victor reste. La place vide à table aussi. Mais à ses côtés, il y a la chaise près de la fenêtre, sur laquelle elle est assise. Elle tourne la page du journal, s’attarde sur le programme télé. Ce soir, ils diffusent un vieux film qu’ils regardaient ensemble autrefois. Nadège pense qu’elle pourra le lancer et inviter Rita, si elle est disponible. Sinon, le voir seule, bien emmitouflée dans son châle. Devant elle, un an à venir. Sans garantie, sans grandes joies. Seulement des jours à aller chez le médecin, à flâner, à recevoir. Et parfois, rentrer chez soi sans peur d’allumer la lumière. Elle pose sa tasse sur le rebord, rapproche sa chaise du radiateur. La chaleur envahit ses jambes. Elle sent dans son ventre qu’un nœud se dénoue — pas brisé, simplement moins serré. Une boule de neige frappe la porte d’entrée, quelqu’un s’enfuit. Dans la pièce, l’horloge égrène les minutes. Nadège caresse le dossier de bois et se promet : demain matin elle sortira marcher entre les congères et repasser à la pharmacie prendre un sachet de camomille. Juste pour ne pas rester sans rien. Ensuite, elle reviendra sur cette chaise près de la fenêtre. Et continuera à vivre — comme elle le peut désormais.