Un matin, il mest arrivé une drôle dhistoire au bureau. Javais trouvé un chiot errant juste cinq minutes avant le début de la journée de travail, dans une ruelle près de la place de la Bastille. Ce petit bâtard, recouvert de boue et tremblant de froid, navait rien pour plaire au premier abord. Ne sachant pas quoi faire, je lai dissimulé dans un coin discret de mon bureau à Paris, espérant que personne ne remarquerait sa présence. Pourtant, lanimal décidait régulièrement dexplorer la pièce, poussant de petits gémissements plaintifs.
Inévitablement, tous mes collègues ont fini par découvrir mon secret.
Cest dabord Claire-Marie Dubois, notre secrétaire aussi dynamique que bavarde, qui sest approchée. Toujours parfaitement maquillée, le sourire aux lèvres, elle sest transformée en voyant le chiot sale : « Mais enfin, Guillaume Laurent ! Vous navez donc pas peur des microbes ? Quelle horreur, toute cette saleté ! » Son masque habituel de gentillesse et doptimisme sest fissuré en éclats devant cette boule de poils pleine de terre, remplaçant son sourire par une moue de dégoût.
Ensuite, Madame Colette Moreau, notre femme de ménage une femme âgée généralement épuisée et un peu grognon est entrée. Pourtant, à la vue du chiot, son visage ridé sest illuminé : « Oh, qui voilà, ce petit coquin tout poilu ! Guillaume, cest un client ou un nouvel habitant du bureau ? » Sa façade grincheuse sest effondrée, laissant entrevoir un regard sincère et plein de douceur.
Puis mon collègue, Lucien Bernard, sest présenté à la porte. Dordinaire toujours serviable, prêt à raconter une blague et à rire de celles des autres, il resta sur le seuil, la mine crispée : « Les animaux errants, cest synonyme de germes et de problèmes… Franchement, il ne faudrait pas ramener ce genre de bestiole ici. » À ses pieds, on aurait dit que le masque de la bonne humeur complaisante avait glissé, dévoilant une nette réticence.
Mais cest surtout la réaction de mon chef, Monsieur Gérard Lefèvre, qui ma le plus surpris. Lui, lhomme toujours rigide et fermé au dialogue, sarrêta net devant le chiot. Sortant soudain de son rôle de supérieur inflexible, il déclara simplement : « Eh bien, Guillaume, il me semble que tu as besoin dune journée off Prends ce petit compagnon et rentre chez toi. Il y a des choses plus importantes que le travail, aujourdhui. Mais, sil te plaît, ne labandonne pas dehors Cest quand même un être vivant. » Il madressa alors un sourire que je ne lui connaissais pas, baissant la garde, et quitta la pièce discrètement.
Ce jour-là, à mes pieds, gisaient toutes ces masques ces apparences derrière lesquelles mes collègues et moi nous étions cachés des années durant. Et cest là que jai réalisé à quel point je connaissais peu les gens, même ceux que je côtoyais chaque jour. Cette aventure ma appris quun simple chiot peut révéler le vrai visage de chacun, et quil faut parfois laisser tomber nos masques pour comprendre ceux qui nous entourent.







