PAS LE BON ALEXIS Lalie se tenait devant le miroir, changeant de boucles d’oreilles pour la troisième fois. — Alors, Choupette, ça ou les autres ? demanda-t-elle à sa petite chienne. Choupette bâilla. — Merci du soutien. Encore une demi-heure, pensa-t-elle en jetant un œil à sa montre. Étrange nervosité. D’habitude elle avait confiance en elle : les prétendants gravitaient autour d’elle. Mais là… — N’importe quoi, conclut-elle, se regardant une dernière fois. — Tu es la meilleure ! Peut-être parce qu’elle n’avait encore jamais vu Alexis ? Trois semaines d’appels, pas une seule rencontre. Trois semaines et pas une fois je n’ai réussi à le prendre de court, pensa-t-elle, amusée. Lalie soupira, pris son sac. C’est l’heure. TROIS SEMAINES PLUS TÔT — Seigneur, quand est-ce que tu te maries enfin et tu t’installes ailleurs ! soupira son père, neurochirurgien, au dîner. Il venait de rentrer d’une longue opération, espérant une soirée paisible avec un roman de Barjavel. Mais Lalie, depuis une demi-heure, comparait à voix haute la science-fiction française et étrangère. — Papa, tu as dit toi-même que Barjavel était un génie… — J’ai dit. On en reparlera une autre fois, j’ai besoin de calme. Lalie se vexa et se tut… pendant trois minutes. — À propos de mariage, s’anima son père soudain. Tu te souviens du Dr Spéctor, chef de clinique où j’ai fait un intérim ? — Oui ? — Il a un fils. On dit que c’est un garçon très bien. Spéctor a demandé ton numéro pour que vous fassiez connaissance. J’ai accepté. Lalie grimaça. Les rendez-vous arrangés, si désuets. Ça, c’est pour les malchanceuses, pas pour elle ! Mais elle n’osa pas contredire son père. PREMIER APPEL Le « garçon très bien » prit son temps puis l’appela quelques jours plus tard. — Allô ? — Bonjour, c’est Alexis. Ton père t’a parlé de moi ? — Oui, dit Lalie, sèche mais intriguée par sa voix. — Mon père t’a beaucoup vantée. Il dit que tu es… exceptionnelle. — Bof, rit-elle. Une étudiante lambda. Deuxième année de médecine en pédiatrie. Et toi ? — Première année. Chirurgie… Ok, ça expliquait une certaine assurance. Ils discutèrent une heure. Puis deux heures. Puis chaque jour. Alexis parlait de son chat Marius, de son amour de la science-fiction et de ses complexes — trop maigre, trop pâle, trop fatigué ? Lalie écoutait, mais parfois pensait : C’est mon rôle, ça, normalement. Elle peinait à ne pas dire : « Alex, détends-toi ! » (sachant qu’Alex ne supportait pas qu’on abrège son prénom). Mais globalement, tout lui plaisait. RENDEZ-VOUS À « SAINT-LAZARE » Enfin, ils convinrent de se rencontrer. Dans le métro, à « Saint-Lazare ». Aller au cinéma pour voir le dernier blockbuster, puis prendre une glace chez « Berthillon » sur l’Île Saint-Louis. La suite, on verrait. Lalie sortit du wagon, balaya la foule du regard. Brouhaha. Odeur typique du métro. Le voilà ! Grand, beau, bouquet de roses à la main. Il attendait, l’air fébrile, près d’une colonne. Elle s’approcha, décidée : — Alexis ? Le jeune homme tressaillit, l’air perdu : — Pardon, vous êtes… — Lalie, répondit-elle, tendant la main pour une poignée (ou un baiser ?). Il est scotché par mon charme, ricana-t-elle intérieurement. Le garçon resta figé. — Lalie ? répéta-t-il, hésitant. Mais je… — Viens ! lança-t-elle en l’entraînant vers la sortie. Faut aller chercher les places ! — J’aurais voulu dire… — Plus tard ! Il jeta un œil à la rame, comme pour chercher quelqu’un, mais Lalie l’avait déjà happé dans la foule. Le bouquet encore en main, il céda finalement : — Bon, allons-y. CINÉMA ET GLACE Le film leur plut à tous les deux. Lalie nota avec plaisir le manteau stylé de son cavalier, la longue écharpe tricotée main par sa mère, qu’il arborait fièrement. Le parfum raffiné, typiquement français. Le cornet fondant et croustillant chez « Berthillon » sur l’île. Et leurs avis, toujours en phase. Disons que Lalie monopolisait la parole et qu’il l’écoutait intensément, acquiesçant du regard, posant une main protectrice sur la sienne à l’occasion. C’était tellement viril et séduisant ! — Tu sais, dit-il, en marchant sur les quais le soir venu, tu es… — il hésita. — Quoi ? se méfia-t-elle. — Vivante. Spontanée. Lalie lui adressa alors son plus beau sourire. Elle était amoureuse. TROIS MOIS PLUS TARD Tout allait vite entre eux. Quasiment tous les jours ensemble, téléphone parfois plusieurs fois dans la journée (smartphones inexistants encore). Trois mois après : Alexis avoua qu’il l’aimait, voulait se marier et ne pouvait vivre sans elle. Lalie, faisant mine de réfléchir dix minutes, accepta en riant. — Il va falloir que tu rencontres mes parents — s’enquit le fiancé. — Pas tout de suite, s’inquiéta-t-elle. Malgré leur désir de la voir « casée », la famille — surtout la grand-mère — était très exigeante sur les prétendants. Personne n’était assez bien pour leur précieuse petite-fille. Refuser Alexis ? Jamais ! Ni de précipiter la rencontre avec ses parents — de peur que les uns préviennent les autres. ANNIVERSAIRE DU PÈRE Deux semaines plus tard, l’occasion se présenta. Son père, allergique aux fêtes mais pour ses 55 ans, fit un « apéro dinatoire » et invita des amis. Lalie, mystérieuse, annonça qu’elle ne viendrait « pas seule ». Tout le monde était là quand elle fit entrer son fiancé, bouquet d’œillets et bouteille de cognac français à la main. — Papa, je te présente… — commença-t-elle solennellement. Le téléphone sonna. — Attends une seconde, répondit son père en se précipitant. Il revint, haletant : — C’était Spéctor — il voulait l’itinéraire depuis le métro. Je suis ravi qu’il vienne malgré tout ! Je croyais qu’il m’en voulait encore depuis que tu ne t’es pas montrée au rendez-vous avec son fils… Lalie en resta bouche bée. — Que je ne me suis pas montrée ? Son père la regarda, surpris : — Bien sûr. Il m’a dit que son fils t’a attendue deux heures à Saint-Lazare. Avec des fleurs. Mais tu n’es pas venue. Lalie se tourna lentement vers Alexis. Blême, bouquet d’œillets à la main, il la fixait, penaud. — On revient tout de suite, souffla-t-elle à son père. Elle tira Alexis dans sa chambre. LA VÉRITÉ Lalie ferma la porte, se tourna vers lui. — Attends, dit-elle lentement, comme craignant de mal comprendre. — Comment ça « je ne suis pas venue » ? Alexis garda le silence. — Tu n’es pas Alexis Spéctor ? Il secoua la tête. — Non. Je suis Alexis Colin. Un ami m’a présenté à une fille… Nathalie. Je l’attendais à Saint-Lazare. Et puis tu es venue et… — Et je t’ai embarqué par erreur, réalisa Lalie. Ils se tinrent là, silencieux. — J’ai essayé d’expliquer, dit-il, le premier jour, en allant au cinéma. Mais tu n’as pas écouté. — Je n’écoute jamais, reconnut-elle. C’est un talent. Choupette gémit derrière la porte. Lalie s’assit sur le lit. — Et maintenant ? Alexis la regarda longuement, gravement. Puis tomba à genoux : — Peu importe comment on s’est rencontrés. Un hasard, un père arrangeant… — Je t’aime, et je veux que tu sois ma femme. Pour de vrai. Sans confusion. Lalie sourit, rassurée. — D’accord. Alors allons rencontrer mes parents. Je te préviens : ils sont spéciaux. — Les miens aussi. Et mon chat a du caractère. — On va gérer ! Ils sortirent de la chambre. Au salon, les convives les attendaient — parmi eux, fraîchement arrivé, Dr Spéctor et son fils. Grand, séduisant, bouquet de roses en main. Lalie contempla le vrai Alexis Spéctor. Puis le sien, pâle et nerveux, avec son bouquet d’œillets. Non, pensa-t-elle. Pas le bon. Et éclata de rire — un vrai ! — Papa, annonça-t-elle, j’ai une grande nouvelle à te raconter.

PAS LE BON ANTOINE

Églantine se tenait devant la glace, changeant pour la troisième fois de boucles doreilles.
Alors, Pistache, dit-elle à sa petite chienne, celles-ci ou les autres ?
Pistache bâilla sans conviction.
Merci pour ton enthousiasme
Églantine jeta un œil à lhorloge. Encore une demi-heure.
Une drôle dagitation lenvahissait. Dhabitude, elle rayonnait dassurance les prétendants ne manquaient jamais autour delle. Mais là
Quelle bêtise, se dit-elle en scrutant encore son reflet. Franchement, tu es la meilleure !
Peut-être était-ce seulement parce quelle navait jamais vu Antoine en vrai ? Trois semaines de coups de fil, pas une seule rencontre.
Trois semaines, et impossible de lui couper la parole, pensa-t-elle soudain en souriant.
Églantine soupira en attrapant son sac à main.
Il était lheure.

TROIS SEMAINES PLUS TÔT

Ah, quand vas-tu enfin te marier et quitter la maison ? soupira son père, un neurochirurgien de renom, pendant le dîner.
Il rentrait tout juste après une opération interminable, espérant un peu de calme avec un roman de Jules Verne.
Mais Églantine, intarissable, menait un débat passionné sur la science-fiction française et étrangère.
Papa, tu as toujours dit que Jules Verne, cétait le sommet du genre
Oui. On pourra en reparler. Ce soir, jai besoin de repos.
Églantine, vexée, se tut trois grandes minutes.
Tiens, au fait, en parlant de mariage, le père reprit soudain. Tu te souviens du docteur Lefebvre, le directeur de la clinique où je fais des remplacements ?
Oui?
Il a un fils, paraît-il un garçon tout à fait respectable. Lefebvre ma demandé ton numéro pour faire les présentations. Jai donné, jespère que ça ne tennuie pas.
Églantine réprima une grimace.
Ces rencontres arrangées, cétait tellement vieux jeu À réserver, pensait-elle, pour les filles en détresse et elle, franchement ? Mais elle ne voulut pas contredire son père.

PREMIER APPEL

« Ce garçon respectable » attendit quelques jours avant dappeler.
Allô ?
Bonjour. Ici Antoine. Votre père vous a parlé de moi ?
Oui, répondit Églantine dune voix neutre, mais déjà intriguée. La voix était agréable.
Mon père vous a beaucoup vantée. Il dit que vous êtes exceptionnelle.
Oh, vous savez, rit-elle, une étudiante ordinaire. Deuxième année de médecine, filière pédiatrie. Et vous ?
Première année, chirurgie
Bien sûr cela expliquait ce ton un brin suffisant.
Ils discutèrent pendant une heure.
Puis deux.
Bientôt, chaque jour.
Antoine parlait longuement de sa chatte Mireille, de sa passion pour la science-fiction, de ses complexes pour sa silhouette trop maigre, trop pâle, trop cerné ?
Églantine écoutait, mais parfois se disait, cest plutôt à moi de jouer ce rôle.
Elle eut bien du mal à se retenir dajouter un « Antoine, tu vas te détendre, oui ? » lui qui détestait quon lappelle Tony.
Mais à part ces détails, elle ne trouvait rien à redire. Tout semblait parfait.

RENCONTRE À « OPÉRA »

Enfin, ils convinrent dun rendez-vous.
À la station de métro Opéra.
Un film au cinéma du quartier, puis une balade jusquau mythique glacier « Létoile » sur le boulevard des Italiens.
Pour le reste advienne que pourra !
Églantine sauta hors de la rame, balaya la foule du regard.
Lagitation du métro, ses odeurs familières là, près dune colonne, grand, agréable à voir, un bouquet de roses à la main, il attendait, scrutant impatiemment chaque rame.
Elle sapprocha, déterminée :
Antoine ?
Le jeune homme sursauta, la regarda un instant, déboussolé :
Excusez-moi, vous êtes ?
Églantine, répondit-elle, la mine sérieuse, tendant la main était-ce pour la serrer ou pour lembrasser ?
Déconcerté par sa beauté, pensa-t-elle en ricanant intérieurement. Voilà quil me vouvoie
Le garçon demeura figé.
Églantine ? répéta-t-il, hésitant. Mais je
Allons-y ! lança-t-elle, saisissant son bras. Il faut encore récupérer la réservation !
Attendez, je voulais dire une chose
On en parlera plus tard ! Et elle le tira vers la sortie.
Il se retourna comme sil cherchait quelquun mais déjà Églantine lentraînait dans la cohue.
Le bouquet de roses dans sa main, il la suivit.
Daccord allons-y, murmura-t-il enfin.

CINÉ ET GLACIER

Le film leur plut à tous les deux.
Églantine apprécia le manteau élégant du jeune homme, et lécharpe de laine couleur crème, manifestement tricotée par sa mère, quil arborait fièrement.
Une exquise odeur de parfum français.
La glace vanille, croquante à souhait, à « Létoile ».
Et cette harmonie sur tous les sujets.
Il faut dire, surtout Églantine menait la danse, tandis quAntoine, attentif, suivait du regard et acquiesçait de ses yeux bruns étincelants.
De temps à autre, il couvrait sa main encore agitée par ses propos dune large paume chaleureuse.
Quelle sensualité et quelle assurance !
Tu sais, dit-il alors quils flânaient sur le boulevard Saint-Germain, tu es il hésita.
Comment ? se méfia-t-elle.
Vivante. Espiègle.
Églantine lui adressa son plus ravissant sourire.
Oui, elle était amoureuse.

TROIS MOIS PLUS TARD

Leur histoire devint rapidement sérieuse.
Ils se voyaient presque tous les jours, se téléphonaient de longues minutes. On navait pas encore inventé les portables !
Trois mois après, Antoine déclara quil laimait, quil ne pouvait vivre sans elle et voulait se marier.
Églantine fit mine de réfléchir dix minutes, puis accepta, ravie.
Il faudrait que tu rencontres mes parents, soupira prudemment le fiancé.
Pas tout de suite, supplia la jeune fille.
Sa famille, soucieuse de son bonheur, nen restait pas moins très difficile avec les prétendants.
Surtout sa grand-mère : personne nétait assez bien pour sa chère petite-fille, et les parents finissaient toujours par plier devant elle.
Pour autant, Églantine nentendait pas renoncer à Antoine.
À linverse, elle repoussait aussi la présentation à ses parents, histoire que personne naille prévenir les autres.

LANNIVERSAIRE DE SON PÈRE

Lopportunité se présenta deux semaines plus tard.
Son père, pourtant peu amateur de célébrations, décida pour ses cinquante-cinq ans dinviter des amis intimes.
Églantine, mystérieuse, annonça quelle ne viendrait pas seule.
Les invités avaient presque tous pris place quand Églantine entra, au bras de son fiancé, bouquet dœillets et bouteille de cognac français à la main.
Papa, je te présente, lança-t-elle solennellement.
Le téléphone sonna.
Attends une seconde, dit son père en se précipitant.
Il revint, essoufflé, peu après :
Cétait Lefebvre, il demandait le chemin depuis le métro. Je suis content quil vienne ! Jétais sûr quil men voulait après que tu aies manqué le rendez-vous avec son fils !
Églantine resta bouche bée.
Que je ny suis pas allée ?
Le père la regarda, surpris :
Bah oui. Son fils ma dit quil ta attendue à Opéra pendant deux heures avec des fleurs. Tu nes jamais venue !
Églantine se tourna lentement vers Antoine.
Il se tenait près de la porte, blême, les œillets serrés, le regard coupable.
Excuse-nous, lança-t-elle à son père.
Attrapant Antoine par la manche, elle lentraîna dans sa chambre.

LA VÉRITÉ

Églantine ferma la porte.
Se retourna face à lui.
Attends, dit-elle, la voix grave, comme si elle redoutait la vérité. Comment ça, « tu nes pas venue » ?
Antoine restait muet.
Tu nes pas Antoine Lefebvre ?
Il secoua la tête.
Tu nes pas le fils de Lefebvre ?!
Non, murmura-t-il. Je suis Antoine Dubois. Un ami devait me présenter à une fille Marianne. Je lattendais à Opéra. Puis tu es arrivée et
Et je tai emmené, constata Églantine.
Un silence tomba.
Jai essayé de lexpliquer, murmura-t-il. Le lendemain, sur le chemin du cinéma. Mais tu nas pas écouté.
Je nécoute jamais, admit-elle. Cest un don.
Pistache gratta la porte.
Églantine sassit sur le lit.
Et maintenant ?
Antoine la fixa longuement, avec une gravité qui la troubla.
Puis il sagenouilla devant elle.
Quimporte, dit-il, que ce soit un hasard ou par un père arrangeant.
Je taime. Je veux que tu sois ma femme, vraiment, sans malentendus.
Églantine eut un sourire soulagé.
Daccord. Allons rencontrer les parents. Mais je te préviens : chez moi, cest compliqué.
Chez moi aussi. Et en plus, jai une chatte caractérielle
On sen sortira !
Ils quittèrent la chambre.
Au salon, tous les invités les attendaient déjà à peine entrés, voilà le docteur Lefebvre, accompagné de son fils.
Grand. Élégant. Un bouquet de roses à la main.
Églantine posa les yeux sur le vrai Antoine Lefebvre.
Puis sur son Antoine, nerveux, aux œillets pâles.
Non, pensa-t-elle, ce nest pas le bon.
Et elle éclata de rire, cette fois pour de bon.
Papa, annonça-t-elle, jai une longue histoire à te raconterLa pièce, emplie de parfums, de sourires gênés et de regards curieux, suspendit sa respiration le temps dun éclat dÉglantine. Tous la fixaient, un peu interdits. Seule Pistache, passée inaperçue, trottinait opportunément sous la table.

Églantine glissa sa main dans celle dAntoine Dubois. Elle se tourna vers ses parents, puis vers le docteur Lefebvre, et finalement vers le fameux « bon Antoine », lui adressant un petit salut entendu. Elle déclara, paisible :

Finalement, il fallait bien un imbroglio pour tomber juste.

Antoine Lefebvre, aussi nerveux que poli, bredouilla un compliment au sujet de la belle réunion mais déjà, madame Lefebvre proposait douvrir le champagne, Pistache aboyait sous la chaise, tout le monde se resservait en dessert. Un éclat de rire, un clin dœil.

Plus tard, tandis que la fête battait son plein et que les familles se mêlaient, Antoine Dubois pressa la main dÉglantine. Ils se faufilèrent vers la fenêtre, humant lair du soir.

Tu regrettes pas ce drôle de hasard ? souffla-t-il, les joues rougies par lémotion.

Églantine appuya sa tête contre son épaule.

Jamais. Tu étais peut-être pas le bon Antoine. Mais tu es le bon tout court.

Ils ne virent pas Pistache séclipser sous la nappe, ravie de grignoter les miettes dune tarte, indifférente aux destinées humaines.

Et cest ainsi que, dans ce salon bourdonnant, entre bouquets échangés et quiproquos assumés, Églantine comprit que la meilleure des rencontres nest jamais celle quon avait prévue cest celle qui fait éclater de rire, au moment parfait.

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PAS LE BON ALEXIS Lalie se tenait devant le miroir, changeant de boucles d’oreilles pour la troisième fois. — Alors, Choupette, ça ou les autres ? demanda-t-elle à sa petite chienne. Choupette bâilla. — Merci du soutien. Encore une demi-heure, pensa-t-elle en jetant un œil à sa montre. Étrange nervosité. D’habitude elle avait confiance en elle : les prétendants gravitaient autour d’elle. Mais là… — N’importe quoi, conclut-elle, se regardant une dernière fois. — Tu es la meilleure ! Peut-être parce qu’elle n’avait encore jamais vu Alexis ? Trois semaines d’appels, pas une seule rencontre. Trois semaines et pas une fois je n’ai réussi à le prendre de court, pensa-t-elle, amusée. Lalie soupira, pris son sac. C’est l’heure. TROIS SEMAINES PLUS TÔT — Seigneur, quand est-ce que tu te maries enfin et tu t’installes ailleurs ! soupira son père, neurochirurgien, au dîner. Il venait de rentrer d’une longue opération, espérant une soirée paisible avec un roman de Barjavel. Mais Lalie, depuis une demi-heure, comparait à voix haute la science-fiction française et étrangère. — Papa, tu as dit toi-même que Barjavel était un génie… — J’ai dit. On en reparlera une autre fois, j’ai besoin de calme. Lalie se vexa et se tut… pendant trois minutes. — À propos de mariage, s’anima son père soudain. Tu te souviens du Dr Spéctor, chef de clinique où j’ai fait un intérim ? — Oui ? — Il a un fils. On dit que c’est un garçon très bien. Spéctor a demandé ton numéro pour que vous fassiez connaissance. J’ai accepté. Lalie grimaça. Les rendez-vous arrangés, si désuets. Ça, c’est pour les malchanceuses, pas pour elle ! Mais elle n’osa pas contredire son père. PREMIER APPEL Le « garçon très bien » prit son temps puis l’appela quelques jours plus tard. — Allô ? — Bonjour, c’est Alexis. Ton père t’a parlé de moi ? — Oui, dit Lalie, sèche mais intriguée par sa voix. — Mon père t’a beaucoup vantée. Il dit que tu es… exceptionnelle. — Bof, rit-elle. Une étudiante lambda. Deuxième année de médecine en pédiatrie. Et toi ? — Première année. Chirurgie… Ok, ça expliquait une certaine assurance. Ils discutèrent une heure. Puis deux heures. Puis chaque jour. Alexis parlait de son chat Marius, de son amour de la science-fiction et de ses complexes — trop maigre, trop pâle, trop fatigué ? Lalie écoutait, mais parfois pensait : C’est mon rôle, ça, normalement. Elle peinait à ne pas dire : « Alex, détends-toi ! » (sachant qu’Alex ne supportait pas qu’on abrège son prénom). Mais globalement, tout lui plaisait. RENDEZ-VOUS À « SAINT-LAZARE » Enfin, ils convinrent de se rencontrer. Dans le métro, à « Saint-Lazare ». Aller au cinéma pour voir le dernier blockbuster, puis prendre une glace chez « Berthillon » sur l’Île Saint-Louis. La suite, on verrait. Lalie sortit du wagon, balaya la foule du regard. Brouhaha. Odeur typique du métro. Le voilà ! Grand, beau, bouquet de roses à la main. Il attendait, l’air fébrile, près d’une colonne. Elle s’approcha, décidée : — Alexis ? Le jeune homme tressaillit, l’air perdu : — Pardon, vous êtes… — Lalie, répondit-elle, tendant la main pour une poignée (ou un baiser ?). Il est scotché par mon charme, ricana-t-elle intérieurement. Le garçon resta figé. — Lalie ? répéta-t-il, hésitant. Mais je… — Viens ! lança-t-elle en l’entraînant vers la sortie. Faut aller chercher les places ! — J’aurais voulu dire… — Plus tard ! Il jeta un œil à la rame, comme pour chercher quelqu’un, mais Lalie l’avait déjà happé dans la foule. Le bouquet encore en main, il céda finalement : — Bon, allons-y. CINÉMA ET GLACE Le film leur plut à tous les deux. Lalie nota avec plaisir le manteau stylé de son cavalier, la longue écharpe tricotée main par sa mère, qu’il arborait fièrement. Le parfum raffiné, typiquement français. Le cornet fondant et croustillant chez « Berthillon » sur l’île. Et leurs avis, toujours en phase. Disons que Lalie monopolisait la parole et qu’il l’écoutait intensément, acquiesçant du regard, posant une main protectrice sur la sienne à l’occasion. C’était tellement viril et séduisant ! — Tu sais, dit-il, en marchant sur les quais le soir venu, tu es… — il hésita. — Quoi ? se méfia-t-elle. — Vivante. Spontanée. Lalie lui adressa alors son plus beau sourire. Elle était amoureuse. TROIS MOIS PLUS TARD Tout allait vite entre eux. Quasiment tous les jours ensemble, téléphone parfois plusieurs fois dans la journée (smartphones inexistants encore). Trois mois après : Alexis avoua qu’il l’aimait, voulait se marier et ne pouvait vivre sans elle. Lalie, faisant mine de réfléchir dix minutes, accepta en riant. — Il va falloir que tu rencontres mes parents — s’enquit le fiancé. — Pas tout de suite, s’inquiéta-t-elle. Malgré leur désir de la voir « casée », la famille — surtout la grand-mère — était très exigeante sur les prétendants. Personne n’était assez bien pour leur précieuse petite-fille. Refuser Alexis ? Jamais ! Ni de précipiter la rencontre avec ses parents — de peur que les uns préviennent les autres. ANNIVERSAIRE DU PÈRE Deux semaines plus tard, l’occasion se présenta. Son père, allergique aux fêtes mais pour ses 55 ans, fit un « apéro dinatoire » et invita des amis. Lalie, mystérieuse, annonça qu’elle ne viendrait « pas seule ». Tout le monde était là quand elle fit entrer son fiancé, bouquet d’œillets et bouteille de cognac français à la main. — Papa, je te présente… — commença-t-elle solennellement. Le téléphone sonna. — Attends une seconde, répondit son père en se précipitant. Il revint, haletant : — C’était Spéctor — il voulait l’itinéraire depuis le métro. Je suis ravi qu’il vienne malgré tout ! Je croyais qu’il m’en voulait encore depuis que tu ne t’es pas montrée au rendez-vous avec son fils… Lalie en resta bouche bée. — Que je ne me suis pas montrée ? Son père la regarda, surpris : — Bien sûr. Il m’a dit que son fils t’a attendue deux heures à Saint-Lazare. Avec des fleurs. Mais tu n’es pas venue. Lalie se tourna lentement vers Alexis. Blême, bouquet d’œillets à la main, il la fixait, penaud. — On revient tout de suite, souffla-t-elle à son père. Elle tira Alexis dans sa chambre. LA VÉRITÉ Lalie ferma la porte, se tourna vers lui. — Attends, dit-elle lentement, comme craignant de mal comprendre. — Comment ça « je ne suis pas venue » ? Alexis garda le silence. — Tu n’es pas Alexis Spéctor ? Il secoua la tête. — Non. Je suis Alexis Colin. Un ami m’a présenté à une fille… Nathalie. Je l’attendais à Saint-Lazare. Et puis tu es venue et… — Et je t’ai embarqué par erreur, réalisa Lalie. Ils se tinrent là, silencieux. — J’ai essayé d’expliquer, dit-il, le premier jour, en allant au cinéma. Mais tu n’as pas écouté. — Je n’écoute jamais, reconnut-elle. C’est un talent. Choupette gémit derrière la porte. Lalie s’assit sur le lit. — Et maintenant ? Alexis la regarda longuement, gravement. Puis tomba à genoux : — Peu importe comment on s’est rencontrés. Un hasard, un père arrangeant… — Je t’aime, et je veux que tu sois ma femme. Pour de vrai. Sans confusion. Lalie sourit, rassurée. — D’accord. Alors allons rencontrer mes parents. Je te préviens : ils sont spéciaux. — Les miens aussi. Et mon chat a du caractère. — On va gérer ! Ils sortirent de la chambre. Au salon, les convives les attendaient — parmi eux, fraîchement arrivé, Dr Spéctor et son fils. Grand, séduisant, bouquet de roses en main. Lalie contempla le vrai Alexis Spéctor. Puis le sien, pâle et nerveux, avec son bouquet d’œillets. Non, pensa-t-elle. Pas le bon. Et éclata de rire — un vrai ! — Papa, annonça-t-elle, j’ai une grande nouvelle à te raconter.
«Alors, tu comptes partir quand, ma petite Marine ?» Une mère plantée dans l’embrasure de la cuisine, tasse de thé à la main et ton mêlant indifférence et dédain. — Comment ça, partir ? — Marine se détourne lentement de son ordinateur portable, posé sur ses genoux. — Tu travailles ? lance la mère avec un sourire en coin. Assise sur Internet à griffonner tes poèmes ? Tes articles ? Mais qui peut bien lire ça ? Marine rabat sèchement le capot de son ordinateur. Le cœur serré : c’est loin d’être la première fois qu’on lui balance que son boulot… ce n’est pas un « vrai travail ». Pourtant, elle s’accroche. Le freelance, ce n’est pas simple : des corrections à rallonge, des clients exigeants et qui paient tard… — J’ai des commandes régulières, souffle-t-elle. Et je paie ma part de charges. — On ne te demande rien, la coupe sa mère. Simplement, Tolya et Olia voudraient s’installer ici avec les enfants. — Et moi alors, je ne suis pas de la famille ? crie-t-elle, la voix brisée. — Tu es seule, Marine. Eux ont des enfants. Toi, tu vas trouver où loger. Peut-être qu’un jour tu trouveras « un vrai travail ». Les gens travaillent de 9h à 18h, pas sur un ordi toute la nuit. Silence. La gorge nouée. Expliquer, cela ne sert à rien. Jamais un « Qu’est-ce que tu écris ? Je peux lire où ? » Toujours le même refrain : « T’aurais mieux fait d’être caissière ». Seule. Ce mot résonne comme une exclusion… … Quand le père rentre, la discussion cadre un huis-clos étouffant. — Tolya et sa femme ont tout fait comme il faut. Deux enfants, deux salaires… Toi aussi tu t’en sors, mais c’est le moment d’être adulte. — Papa, je vis ici ! Je bosse ! Je gagne ma vie ! — Tu ne comprends pas : c’est une question de besoin. Tolya a deux enfants. — Et moi ? J’ai pas de problèmes peut-être ? À 28 ans, aucune aide, pas de conjoint, pas d’enfant, un boulot que aucun de vous ne considère ! … — Tu vas bien trouver une location, suggère la mère. Tout le monde fait ça maintenant. — Vous vous entendez ? Marine ne se souvient plus de la fin de ce soir-là. Juste de la pluie qui coulait sur la vitre comme des larmes. Au matin : le vacarme, les valises… — On met pour l’instant les affaires de Tolya dans la remise… Tout est « déjà décidé ». — Vous ne demandez pas, vous informez, c’est ça ? — Tu es une grande fille, Marine. Il faut t’élever toute seule, ce n’est plus la maternelle. … La chambre qu’elle visite ensuite : un musée du vieux temps, papier peint défraîchi et propriétaire suspicieuse. — Vous travaillez où ? — Je suis freelance. Rédactrice web. — Donc, vous restez à la maison… Pas d’invités. Machine à laver une fois par semaine, l’électricité coûte cher. … Le soir, la mère envoie une photo : « Regarde, on a déjà monté le lit enfant. C’est mignon, non ? » … À table, le père : « Tu devrais trouver un VRAI travail, avec des collègues, des horaires… » — Papa… Tu sais combien de gens lisent mes textes ? Je travaille pour des sociétés étrangères, j’écris pour des milliers de lecteurs. Mais pour vous, ça ne compte pas. — Tu écris dix articles, et après ? — Après, je vis. Sans vous. Merci de m’avoir appris à ne rien attendre de personne. … Dans sa nouvelle chambre, Marine se sent effacée. Pas de crise, juste : « Déménage ». « T’es forte. » « Tu es seule, tu ne comptes pas. » Peut-être est-ce mieux ainsi. Mais le vide fait mal. — Tu n’as pas cassé, murmure-t-elle dans la nuit. Donc tu as déjà gagné. … Le bruit des voisins, la vieille voisine grognonne, l’odeur du tapis rance… Le plus dur : savoir que la maison n’est plus chez elle. … Un message du petit frère : « Dis, tu peux régler la question des papiers ? L’appart est à nous maintenant, autant clarifier. » Marine : « Je suis encore domiciliée ici. Vous m’avez mise dehors. Maintenant, vous voulez me rayer de la carte ? » Lui : « Pas la peine de t’énerver. Toi-même tu pars. À quoi ça sert de rester enregistrée ici ? On y vit désormais. » « Vis donc, Tolya. Mais le mot merci, chez vous, ça ne prend pas racine. » … Dans le parc, Marine repense à ses rêves de journalisme. Jamais une fois ses parents n’ont dit : « On est fiers de toi. » Pour eux : Tolya, l’homme, la famille. Elle, l’erreur. Effacer, toujours effacer… … Un soir, la tante Valérie appelle : — Marine, excuse-moi, j’apprends seulement… J’ai honte pour ta mère… — Ce n’est rien, tante. — Si ! Tu es brillante, toute seule et tu assures, alors que la famille, c’est pas censé être une prison ! Tu fais un vrai métier, le monde repose sur des gens comme toi. Des larmes de soulagement coulent : enfin, quelqu’un la voit. — Merci, tatie Valérie. — Souviens-toi : la vraie famille, ce sont ceux qui restent en cœur, pas juste par le sang. … Une semaine plus tard, Marine tente sa chance à Lyon. Un poste de rédactrice web dans une grande boîte, horaires souples, bon salaire. Personne ne la questionne sur la « vraie vie ». L’entretien est fluide, ses compétences sont saluées. Quand elle annonce son départ à sa mère : — Si tu veux, marmonne-t-elle. Mais t’en fais pas, c’était par bonté, Marine… — Bonté ? Vous m’avez mise dehors, sans un mot. — Tu exagères toujours, Marine… Elle ne crie pas. Elle parle calmement, et sa mère cette fois baisse les bras. … La veille du départ, Marine pose sa main sur le mur de l’ancien immeuble. « Perdu, tout ce qu’on possède ? Non. J’ai gagné la liberté. » Elle part sans bruit. Avec une sensation de renaissance. … Dans la lumière de son nouveau studio à Lyon, Marine s’installe. Chaque objet, chaque instant lui appartient. Elle goûte cette vie : cafés au coin de la rue, travail à son rythme, personne pour lui dire ce qu’elle « devrait » faire. Un jour, elle se surprend à sourire sincèrement à son reflet. Au bout d’un mois, l’équipe l’invite au bureau : ambiance dynamique, échanges, bonne humeur. — On sent que vous avez du vécu, Marine ! Ça se ressent dans vos textes… Elle hésite à tout raconter, puis sourit : — De l’expérience, oui. Très condensée. — C’est pour ça que vous écrivez avec autant de force. On sent votre sensibilité. — Je sais ce que c’est que d’être invisible. Et je ne veux plus l’être. … Un soir, sa mère laisse un long message : — Marine… Tu donnes pas de nouvelles… Ici, ça se passe pas super avec Tolya. Il veut vendre l’appartement… Enfin, comment tu vas ? Marine écoute. Cette fois, elle ne souffre plus. Elle comprend : elle ne doit plus rien à personne. … Quelques mois passent. Marine adopte un chat, Coco. Elle décore son coin, s’ouvre au monde, écrit un blog « pour elle ». Les gens la lisent, s’y retrouvent, la remercient. Elle se rend compte : ceux qui comprennent trouveront toujours le chemin, même si la famille ne l’a jamais entendue. … Un jour, elle rêve de sa maison d’enfance, du peignoir lavande de maman et des crêpes du matin. Mais au réveil, ce ne sont plus des larmes : Elle se lève, prépare un café, allume l’ordi et écrit : « Quand tes proches te font croire que tu n’es personne — deviens tout pour toi-même » En bas, la signature : « Marine, journaliste. Freelance. Forte. Libre. En vie. »