Mise à la porte
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Camille, tu comprends bien que Chantal traverse une période très compliquée, soupira Marine en repoussant sa tasse de thé tiède avant de fixer sa fille dun œil perçant. La pauvre est au chômage depuis bientôt trois mois. Cest ta cousine, tout de même, votre sang est le même.
Camille pressa ses tempes du bout des doigts. Tous les déjeuners dominicaux chez les parents se transformaient en variations sur le même air : Chantal par ci, Chantal par là, la pauvre cocotte qui narrive pas à sen sortir dans cette société impitoyable.
Maman, jai une boutique de fleurs, pas une association caritative, maugréa Camille.
Mais tu mélanges tout ! Je parle de la famille ! sexclama Marine en levant les bras. Quand ton père a ouvert sa première supérette, qui la aidé ? La famille ! Tonton Gérard, tata Josiane, tout le monde était là ! Et maintenant, tu tournes le dos à ta propre cousine ?
Paul, jusque-là absorbé dans sa salade, releva la tête :
Camille, ta mère na pas tort. Après tout, avec la famille, on sait à qui on a affaire. Chantal, cest pas une inconnue.
Camille lança à son mari un regard appuyé. Ah, la belle affaire, merci pour le soutien. Paul, en bon négociateur du dimanche, voulait toujours arranger tout le monde.
Tu te rends compte de la responsabilité ? rétorqua-t-elle à sa mère. Chantal na jamais confectionné un bouquet de sa vie ! Elle confond un lys et un œillet !
Elle apprendra ! Toi aussi, tu as débuté quelque part.
La semaine suivante fut un marathon dinsistances maternelles. Maman appelait matin, midi et soir. Tata Josiane, la mère de Chantal, sétait mise à envoyer dinterminables messages vocaux sur WhatsApp. Paul, chaque dîner, y allait de son couplet sur la confiance familiale.
Et puis, elle a un prêt à rembourser ! geignait Marine au téléphone. La pauvre, elle croule sous les dettes et toi tu fais la sourde oreille !
Camille restait muette. Mais intérieurement, elle bouillait : pas la force de lutter.
Le vendredi, Chantal débarqua elle-même. Elle frappa timidement à la porte, avec cet air de petit chien battu parfaitement rôdé devant la glace.
Camille, je sais que tu men veux, mais je te jure que je vais faire des efforts. Promis, je ferai tout ce que tu demandes. Jai vraiment besoin de ce travail.
Camille observa sa cousine : vingt-huit ans et navait tenu nulle part ici le patron trop exigeant, là les collègues médisants, là encore le boulot pas assez passionnant… Toujours la faute des autres.
Chantal, cest pas un jeu. Jai des clients, une réputation à tenir.
Je comprends ! Vraiment, je comprends. Je viendrai plus tôt que tout le monde, je partirai la dernière, tout ce que tu veux ! Accorde-moi juste une chance.
Camille soupira. À quoi bon résister ? Tout le monde la pressait. Peut-être était-elle trop dure ? Peut-être Chantal allait-elle enfin sy mettre sérieusement ?
Daccord. Trois mois dessai. Tu seras vendeuse à la boutique de lavenue Victor Hugo. Trois retards et cest fini. Marché conclu ?
Chantal la serra dans ses bras avec un cri digne du Loto. Tout le monde était ravi. Sauf Camille, qui sentait déjà quelle venait de faire une bêtise monumentale.
Le premier jour de Chantal fut solennel. Camille lui fit le tour du magasin, expliqua la gestion du stock, montra comment entretenir les fleurs en chambre froide.
Ceux-là, tu les vaporises deux fois par jour. Ceux-là, une fois par semaine seulement. Note tout, hein ?
Chantal gribouillait docilement, hochait la tête, et souriait. La recrue parfaite. Sur le papier.
Mais la réalité flairait déjà le fiasco. Dès le mercredi, Chantal arriva quarante minutes après louverture.
Embouteillages monstres, haussa-t-elle les épaules. Le périph saturé !
Le jeudi, vingt minutes de retard. Le vendredi, une demi-heure.
Mon réveil a planté. Mon portable bugue, que veux-tu…
Camille serra des dents. Il faut du temps pour sadapter. On ne jette pas la pierre tout de suite.
Mais la semaine daprès, les boulettes senchaînèrent. Chantal égarait les bons de commande, envoyait des bouquets au mauvais client, vendait les pivoines en les prenant pour des dahlias à moitié prix, bien sûr. Un soir, elle oublia de fermer la chambre froide et une belle cargaison de roses finit congelée.
Cest pas de ma faute ! battit-elle des cils, lair offusqué. Tu te rends pas compte de tout ce quil faut retenir, moi japprends encore !
Camille hochait la tête. On apprend, on apprend… Peut-être allait-il falloir attendre.
Les clientes fidèles commençaient pourtant à zieuter de travers. Une habituée du vendredi, trois ans de bouquets à la clé, prit Camille à part :
Camille, tu mexcuseras ta nouvelle, là elle fait les compositions comme on empile du bois, sans parler de laccueil Je lui ai demandé un changement, elle a levé les yeux au ciel comme si je lavais ruinée.
Camille fixa le comptoir, où une cliente quittait le magasin, visage fermé, pendant que Chantal textotait sans même dire au revoir.
La situation simposait : il fallait un vrai dialogue. En fermant boutique, Camille invita Chantal à prendre place.
Chantal, en deux semaines, sept retards, trois commandes ratées, une cargaison de fleurs pour 1200 euros perdue, et quatre plaintes de clientes fidèles. Tu vois le problème ?
Ça y est, cest reparti Mais jai dit que jétais en phase dapprentissage, personne nest parfait demblée.
Je ne demande pas la perfection, juste darriver à lheure et d’être polie.
Polie ?! Cette vieille peau cherchait la petite bête à chaque pétale. Je dois tout supporter, moi ?
Camille se massa le front. Chantal restait les jambes croisées, martyrisée, sans un brin de remords ou de compréhension.
Chantal, ici, le client paie, il a droit à de lamabilité.
Donc, tes clientes comptent plus que ta cousine ? Ok, message reçu.
Après cet échange, Chantal ignora systématiquement les messages, n’en fit pas plus que le strict minimum, tirait la tête, et croisa Camille comme si elle était invisible.
Jusquà ce que Marine téléphone, outrée :
Tu te rends compte de ce que tu fais ? Chantal ma tout raconté ! Tu las humiliée devant tout le monde !
Mais non, maman, on a parlé en privé, après la fermeture…
Ne minterromps pas ! Pauvre petite, elle était en larmes ! Tu la traites comme une servante ! Cest ta famille, enfin !
Camille ferma les yeux. Chantal avait déjà réécrit lhistoire : désormais, elle était la victime, Camille, la tyran.
Le soir même, Paul rentra du travail, visage sombre. Au dîner, il aborda prudemment le sujet :
Camille, tu nas pas été un peu dure ? Après tout, cest la famille On pourrait être plus conciliant
Paul, elle me fait perdre les commandes. Les clientes désertent.
Et alors ? Largent, cest pas tout. La famille passe avant.
Camille le fixa, interloquée : ne parlait-il pas de prendre Chantal pour le bien du business quelques semaines plus tôt ?
La solitude lui tomba dessus comme un orage daoût. Maman laccusait dêtre sans cœur. Paul prônait la paix. Josiane envoya douze kilomètres de message sur ceux qui oublient les leurs. Bref, tout le monde contre Camille, la vilaine patronne.
Camille chercha une porte de sortie : changer Chantal de poste ? Réduire ses horaires ? Trouver une tutrice ? Mais chaque matin amenait ses couacs une autre cliente remontée, un énième bon inversé, un soupir dramatique signé Chantal en la voyant.
Jusquà ce que lévidence glaciale simpose : On ne mélange pas famille et travail. On ne remplace pas la compétence par la pitié. On ne sacrifie pas son entreprise pour arranger autrui.
Le renvoi prit quinze minutes. Camille fit signer les papiers, remit le solde de tout compte, tout bien carré. Chantal empoigna les feuilles et fila sans un mot.
La nuit suivante, le téléphone de Camille surchauffa sous les messages : Sans cœur, Tu renies ta famille, Tu laissés ta cousine à la rue. Maman pleurnichait au bout du fil. Josiane menaçait de la renier sur quatre générations. Même Paul fronçait les sourcils, bon apôtre.
Tu sais quaucune fête de famille ne sera plus pareille ? demanda-t-il.
Je sais.
Tu ne regrettes pas ?
Camille le fixa : regrettait-elle ? Le temps perdu, oui. Largent foutu pour les fleurs, oui. Davoir écouté la famille, sans aucun doute. Mais davoir licencié Chantal ? Jamais.
Un mois passa. Puis six. Les ventes bondirent de vingt pour cent. Les clientes fidèles revinrent. Les nouvelles recrues arrivaient à lheure, souriaient, connaissaient leur chrysanthème sur le bout des doigts. Camille esquiva les déjeuners familiaux. Avec sa mère, elle se limita à des échanges brefs. Chantal, si elles se croisaient, évitait son regard avec ostentation.
Camille contemplait ses trois boutiques, son chiffre daffaires stable, ses clients satisfaits. Elle savait, sans lombre dun doute : famille et affaires, ça ne se mélange pas. Vouloir sauver les deux, cest tout perdre.
Elle avait choisi son affaire. Jamais elle nen avait eu le moindre regret.







