À lapproche de mes soixante ans, une pensée ma traversé lesprit : ce qui me semblait être des cataclysmes autrefois, cétait, en réalité, du bonheur.
ENTRE 30 ET 60 ANS
Je prépare mes soixante ans avec un mélange dappréhensions et détonnement. Ce chiffre qui sonnait jadis comme un glas me fait sourire aujourdhui. On le considérait comme lentrée dans la vieillesse, la période du lent déclin. Même selon les standards modernes, cela reste la bascule du temps de la maturité à celui du grand âge. Cest à en devenir mélancolique.
La dernière fois que javais ressenti un tel vertige en pensant à mon âge, cétait à la veille de mes trente ans. Javais eu limpression que ma jeunesse venait de se clore à jamais. Aujourdhui, en voyant mes enfants, je ris intérieurement de cette naïveté.
Je me suis penché sur mon reflet dans la glace du dressing :
Finalement, ça tient encore la route.
Je me suis tourné dans tous les sens, satisfait :
Lallure est correcte, sentiment général : quarante ans à tout casser. Rien ne me fait mal, tout fonctionne, les articulations craquent à peine, touchons du bois.
On va pouvoir ronchonner encore longtemps, ai-je lancé au miroir avant de filer accomplir une mission pour ma femme.
La famille et moi avons décidé de célébrer loccasion dignement : direction la Côte dAzur avec les amis et la famille au complet. Au début, jétais réticent lenvie de faire la fête nest pas toujours au rendez-vous pour un tel anniversaire, et puis ce nest pas donné, ni tout près Mais jétais minoritaire. Ma femme Mireille ma juré quelle gérait tout. Un diaporama sur fond de chansons de Charles Aznavour, montage confié à son petit frère. Et les photos ? Bah évidemment, elle.
Mireille sest assise par terre, soupirant en déballant le contenu du premier tiroir. Les photos auraient pu être bien plus nombreuses sans les deux déménagements majeurs à travers la France et lEurope. Peu dimages denfance ou dadolescence ont survécu. Lorsquelle quittait Lille à vingt ans passés, lurgence laissait peu de place à la nostalgie. Plus tard, elle en a sauvé chez ses parents, mais eux-mêmes étaient dans la même situation. Ensuite vinrent son premier mariage, le divorce. Elle a emporté quelques clichés : les siens, ceux des enfants et des amis. Beaucoup, promis « pour plus tard » mais ce « plus tard » nest jamais venu.
Son second époux, Michel surnommé Mimo détestait les photos, contrairement au premier, presque professionnel. Mais les premières années, quelques albums se sont garnis. Puis la vie a changé : plus de temps pour lappareil photo, les souvenirs ségaraient sur des téléphones hors dusage ou des disques durs récalcitrants. Les albums en papier, à feuilleter en famille, sont devenus obsolètes.
En triant, elle tombe sur une photo de sa remise de diplôme la robe offerte par les grands-parents de Marseille. Un autre cliché : stage à lhôpital après la quatrième année de médecine. Puis la bar-mitsva de son fils aîné. Quest-ce quil était anxieux ce jour-là !
Et soudain, une photo collée à une autre. Elle la détache doucement. Adélaïde. Sur la photo, Mireille porte une robe bleue, soirée à lhôtel Crillon.
Adélaïde a rejoint leur groupe dinternes à la Pitié-Salpêtrière à lautomne, passant de gynécologie à médecine interne. Petite, fluette, cheveux courts, de grands yeux : elle avait lair dune adolescente, ou dune fée. On avait envie de la préserver. Mais dès quelle ouvrait la bouche, sa vivacité desprit simposait.
Émigrée dArménie avec sa mère et son mari son encadrant, bien plus âgé quelle. Elle na pas eu besoin des préparations, a réussi haut la main, toutes les portes devant elle. Elle a choisi la gynécologie prestigieux, pratique, près de son époux. Elle a tenu six mois de nuits blanches avant de migrer vers la médecine interne.
Avec Mireille, le courant a vite passé. Quand la mère dAdélaïde sest mise à garder le petit de Mireille, elles sont devenues quasi inséparables. Bientôt les études se terminaient, il fallait penser à la spécialité :
Et pourquoi pas la rhumatologie ? sinterrogeait Mireille.
Mais non, soupirait Adélaïde, deux ans de plus, attendre la clientèle Interniste, tu es tout de suite dans le feu. La reine des couloirs !
Quest-ce que tu es perspicace ! la félicitait Mireille.
Finalement, Mireille a opté pour médecine interne, Adélaïde pour la rhumatologie à Nice.
Adélaïde avait une famille merveilleuse : sa mère, son mari, son frère, tous lui vouaient un culte. Seul point noir : pas denfant. FIV, espoirs, crises de larmes. Et puis, miracle ! Une fille, juste avant la fin de son internat. Adélaïde décide de sinstaller à Nice auprès de sa communauté.
La séparation fut déchirante. Les coups de fil souvent, la mère dAdélaïde arrachait le combiné : « Et mon petit garçon, il va bien ? » le fils de Mireille. Petit à petit, les échanges sespacent. Et soudain, une invitation : premier anniversaire arménien, fêté avec faste.
Adélaïde prévient : la fête sera grandiose. Robe à trois mille euros, coiffeur français, chignons à cent euros en 1998 ! Mireille panique, mais Laure, sa coiffeuse de quartier, la rassure :
Tas de bons cheveux, nimporte qui peut sen sortir. Brosse, sèche-cheveux, laque, cest plié.
Mireille déniche en soldes une robe bleue épaule nue, costume chic pour Michel, une grande valise à carreaux et un tube dautobronzant. Pas le temps de bronzer à Paris, peau de Lyonnais : blancheur qui détonne sous le soleil niçois.
Ils arrivent un vendredi tard. Samedi, balade à Nice. Mireille en baskets, Michel arbore son tee-shirt « Lille, ya pire ! » et tous deux explorent la ville.
Programme copieux : Vieux-Nice, photo devant la Promenade des Anglais, marché aux fleurs, plage Sauf quen réalité : marché fermé pour rénovation, plage bondée, embouteillages. La pause-déjeuner fut saine, hors de prix et plutôt fade. Michel ronchonnait mais photographiait.
Puis la mer, un yogi en équilibre sur pilier, lodeur du monoï, les skateurs, le son des cabines de plage. Balade sur la Promenade, chaque enseigne plus cinématographique que la précédente.
Il paraît que Patrick Bruel vient dîner ici, susurre Mireille, guide à la main.
Ou alors son sosie, renchérit Michel.
Sur lavenue Jean Médecin, elle entre dans une boutique, essaie des lunettes à mille euros, sasperge de parfum niche, ressort fière, laissant un sillage. Comme dans un film dAudrey Tautou. Ou presque.
Dimanche. Petit déjeuner avalé à la hâte, alors quil méritait plus dégards, Mireille se lance dans les préparatifs.
Respectant scrupuleusement la notice, elle applique lautobronzant. Surprise : le résultat nest pas uniforme, la voilà zébrée. Mais orange.
Elle refuse laide de Michel, trop joyeux après le champagne du matin. Elle préfère éviter les accidents ! Tous les salons sont fermés. Un seul reste ouvert dans le quartier chinois. La coiffeuse, ne parlant pas un mot de français, enroule ses mèches sur des bigoudis, bombe un spray entier de laque. Mireille, inquiète, ouvre un œil pour se regarder : visage orange cerné dune crinière figée, version permanente de sa grand-mère. Elle referme vite les paupières et jure de ne pas recommencer.
Michel décide de se charger du maquillage, artiste dans lâme :
Tu ne mets jamais assez, il faut du peps !
Il sapplique : revient, observe, rajoute. Résultat : paupières bleu nuit, pommettes mordorées, lèvres bordeaux. Elle, terrifiée, lui, ravi.
Dehors, elle tente darrêter un taxi, sans succès.
Ils me prennent pour une femme de petite vertu, je parie. Essaie-toi, au moins, tu as lair dun vrai mac.
Michel éclate de rire, lève la main, et le miracle se produit.
La fête a lieu chez Adélaïde dans une superbe villa niçoise. Il y a de la lumière partout : buffets, enfants, musique, grands-mères, serveurs. Et au milieu, Adélaïde, rayonnante. Mais avec un bouton de fièvre.
Cest le stress, gémit la future immunologue, jai mis tant de cœur
Tu es la plus belle, la rassure Mireille. Et cétait vrai.
Aujourdhui, je regarde cette photo : robe bleue, peau orange, coiffure improbable, bouton de fièvre Et la jeunesse rayonnante dans nos yeux. À lépoque, je croyais vivre une série de catastrophes. Maintenant, je donnerais tout pour revivre ça. Même pour ce coup de soleil, ce maquillage raté, cette coiffure infâme. Rien que pour retrouver mes amis autour de moi, la vie à pleines dents, la conviction que tout était à venir.
Avec le recul, entre trente et soixante ans cétait la belle époque. Pour la suite ? On verra. Jai ma brosse. Et puis, aujourdhui, pour le bronzage, cest naturel ! Jai appris quaucune catastrophe nen était vraiment une chaque imprévu recèle un éclat de bonheur.






