ROBE DE MARIÉE
Quand, même dans notre nouvel appartement du cinquième arrondissement de Lyon, la penderie débordait de vêtements, je me suis juré devant Sophie, ma femme, de faire du tri : jeter les vieilleries, donner ou vendre ce qui ne servait plus.
Voilà donc une heure que Sophie restait debout parmi les cintres, déplaçant robes et vestes, justifiant mentalement chaque pièce : « Celle-ci pourra servir pour sortir le chien », « Celle-là , pour un gala de charité, sait-on jamais », « Et ce manteau, il est presque neuf ». La pile « à jeter » était décevante de petitesse. Tout lui paraissait précieux, utile, porteur dun souvenir.
Puis elle tomba sur une housse en tissu au fond du placard.
Qu’est-ce que cest, ce truc ? fit-elle en fronçant les sourcils. Ah ! Mais cest ma robe de mariĂ©e !
Ce nétait pas ce classique tailleur bleu marine façon Chanel quelle portait à la mairie du 2e lors de son second mariage, non, mais bien la robe de ses vingt-et-un ans : cet habit délicat qui avait traversé mers et années avec elle, ultime souvenir dune autre existence.
Sophie sétait mariée à vingt-et-un ans aujourdhui on dirait presque une adolescente, à lépoque, on la trouvait déjà vieille fille. Elle se rappelle les regards lourds dinterrogation de ses amies mariées, les silences pleins de crainte de sa mère et de sa grand-mère. Mais voilà , un prétendant sétait présenté : un garçon bien sous tout rapport, issu dune famille correcte, presque indépendant un an de plus quelle et déjà sur la fin de ses études à Lyon 2.
Elle avait dit oui. Il était bien élevé, amoureux, lui plaisait, ses parents voyaient cela dun bon œil. Que demander de plus ? Létincelle dune passion folle ? Son père avait dit : « La passion, cest pour les romans, ma fille. Un foyer, ça se fonde pour vivre, pas pour jouer les héros. »
On avait choisi de se marier discrètement, dans un petit bistrot du Vieux Lyon, pas de limousines, juste la famille et quelques amis.
Restait la question des tenues. Lui avait réussi à trouver un costume à sa taille chez Les Nouveaux Mariés, elle, avait eu de la chance pour les chaussures, mais la robe impossible de trouver quelque chose de convenable. À cette époque, les mariées ressemblaient toutes à des meringues, couvertes de tulle, de volants et dénormes nœuds blancs. Un peu ridicule, songeait-elle. Sophie rêvait, elle, dune robe singulière, à la fois élégante et pratique, quelle pourrait reporter, pas juste rangée dans un placard.
La couturière habituelle de sa mère proposa alors du baptiste blanc rehaussé de fleurs bleu pâle, avec un corset. Sophie hésita : elle était déjà un peu enceinte (bien sûr, seulement après leur passage à la mairie du 2e), mais cela, les parents ne devaient pas lapprendre. Corset serré et nausées matinales, difficile à concilier Elle bredouilla quelque chose à propos des fleurs et séclipsa.
Cest le grand-père et la grand-mère, installés près de Marseille, qui sauvèrent la situation en lui offrant la robe. Décidés à gâter leur petite-fille, ils avaient fait confectionner à Aix-en-Provence une robe toute simple, mais dinspiration années vingt : tissu fluide, coupe droite, plis horizontaux à la taille, jupe mi-mollet. Pas de dentelle, pas de strass, une fine voilette, délégants gants fins, et à larrivée, une grâce tout en pudeur.
Le voile, cétait le souhait du marié, pour que tout ait lair « comme il faut ». Il le lui enleva dun geste solennel avant de la porter jusque dans leur appartement du 6e étage. Après ? Finies les rêveries : épuisés davoir tant ri et dansé, ils sendormirent aussitôt. À six heures le lendemain, ils devaient filer à laéroport Saint-Exupéry pour leur lune de miel dans le Sud.
Trois ans plus tard, la jeune famille déménageait à Montréal. La robe, bien sûr, suivait la valise.
Elle ne la remit jamais Mais prêta la robe à deux amies plus menues, chanceuses. Les autres la regardaient avec envie mêlée dadmiration.
Quand le mariage sacheva, Sophie, Ă laube dune nouvelle vie Ă Paris, glissa encore la robe dans sa valise. On ne sait jamais, pensait-elle.
Et aujourdhui, des années plus tard, elle sarrêta au beau milieu de la penderie, pensant : « Il faut que je la vende. »
Elle la photographia, rédigea rapidement une annonce, et posta le tout sur le Bon Coin, ce vaste vide-grenier où lon trouve tout, du grille-pain au furet. Prix affiché : 98 euros, pas trop cher, juste assez pour montrer quil ne sagissait pas de nimporte quelle robe.
Et, à sa grande surprise, la robe fut vendue dans la journée.
Lacheteuse, une Lyonnaise dune vingtaine dannées, proposa de se retrouver dans un café place Bellecour pour éviter lenvoi postal.
Sophie patientait devant un café crème, un croissant devant elle, lorsquune jeune femme dynamique sassit à sa table. Elle avait ce visage rond, les cheveux châtains, les yeux clairs. Elle aurait pu être Sophie elle-même, vingt ans plus tôt.
La jeune femme, intarissable, manipulait la robe, enchantée, racontait ses projets : venue de Pologne, finissait sa thèse de pharmacie à Lyon, allait épouser un Espagnol, étudiant lui aussi, fauchés, mais sûrs de leur avenir.
On na pas besoin daide, affirma-t-elle sûr delle. On va sen sortir. Notre mariage ? Soirée Gatsby, joyeuse, avec nos amis. Cette robe elle est parfaite, vraiment !
Sophie répondit dans un sourire :
Prends-la. Je toffre la robe, tu moffres ton bonheur.
Sophie sentit les larmes lui monter. Peut-être que, pour toi, petite, cette robe portera chance. Et moi, après tout, je nai pas à me plaindre : lamour, deux fils formidables, des voyages, et beaucoup de rires. Rien ne sest passé comme dans les romans, mais la vraie vie nest-elle pas mieux ainsi ?
La jeune femme sen alla sous la bruine fine, légère comme un voile. Sophie resta là , observant le flux des passants. Le bonheur, pensa-t-elle, est comme une robe quil faut pouvoir enfiler à sa taille, au moins une fois dans sa vie.
Elle remua pensivement son café froid et sourit.
« Il va falloir que je trie encore ce placard », pensa-t-elle. « Il reste tant dhistoires entre ces cintres. »Sous la lumière voilée du matin, le café reprit une place familière dans les mains de Sophie. Dans lair flottait encore la trace légère du parfum poudré de la robe, une senteur de passé mêlée despoir neuf. Elle se leva enfin, salua dun signe courtois la serveuse, laissa quelques pièces sur la soucoupe. En sortant du café, elle se retourna une dernière fois vers la porte vitrée, comme si un éclat dautrefois allait sy refléter.
La bruine sétait changée en une pluie douce qui faisait luire les pavés de la place Bellecour. Sophie marcha lentement, sentant avec chaque pas la place laissée par la robe, dans le cœur et le placard. Ce vide semplissait déjà dune chaleur inattendue : lidée que, dans une autre vie, la robe danserait encore, la musique différente mais lélan inchangé.
En remontant la rue, elle croisa un couple denfants courant sous un parapluie, puis aperçut, par la vitrine dune boutique, son propre reflet, un peu brouillé. Elle se salua en silence. Longtemps, elle avait cru que les souvenirs devaient se conserver, bien pliés, comme ces vêtements quon nose céder. Peut-être fallait-il simplement les offrir, à qui saurait les aimer, pour avancer plus légère.
Arrivée devant limmeuble, elle songea à linventaire à refaire, aux histoires sous cellophane, aux riens déposés sur les étagères : un chapeau de feutre, des lettres liées dun ruban, la peluche délavée offerte à son fils aîné. Elle se promit, cette fois, de navoir peur ni du tri ni de lélan.
Sous la voûte dentrée, elle releva le col de sa veste et, dans son cœur, remercia la jeune femme inconnue qui, grâce à une simple robe, venait de lui rendre un peu de ce courage tranquille : celui de ne garder près de soi que lessentiel, de croire encore à la légèreté, à la transmission du bonheur, et à la beauté des nouveaux départs que lon nattend pas.
Dehors, la pluie dessinait de scintillantes perspectives sur le trottoir. Sophie sourit, prit une profonde inspiration et poussa la porte, prête à découvrir, derrière le rideau de la penderie, la prochaine histoire à vivre.






