DERNIER AMOUR — Irène, mais non, je n’ai pas d’argent ! J’ai tout donné hier à Natacha ! Tu sais bien, elle a deux enfants ! Complètement bouleversée, Madame Anne Lefèvre raccrocha le combiné. Ce que sa fille venait encore de lui dire, elle préférait ne pas y repenser. — Pourquoi tout ça ? On a élevé trois enfants avec leur père, on a toujours tout fait pour eux. On les a tous mis sur la bonne voie ! Ils ont fait des études, ils ont de bonnes situations. Mais voilà, à la retraite, pas de paix, pas d’aide. — Pourquoi tu m’as quittée si tôt, François ? Avec toi, la vie était plus douce… pensa-t-elle en s’adressant à feu son mari. Son cœur se serra désagréablement et sa main chercha machinalement ses cachets : il n’en restait plus qu’un ou deux. Si son état empirait, elle n’aurait plus rien pour se soulager. Il faudrait aller à la pharmacie. Anne Lefèvre tenta de se lever, mais retomba aussitôt dans le fauteuil, prise de vertiges. — Ça va passer, dès que la pilule fera effet… Mais le temps passait, et rien ne s’arrangeait. Anne composa le numéro de sa cadette : — Natacha… n’eut-elle que le temps de dire dans le combiné. — Maman, je suis en réunion, je te rappelle plus tard ! Elle tenta ensuite son fils : — Mon chéri, je me sens mal. Je n’ai plus de cachets. Tu pourrais passer après le travail… — il la coupa net. — Maman, tu n’es pas médecin. Moi non plus ! Appelle le SAMU, n’attends pas ! Anne soupira profondément. C’est vrai, il a raison… Si ça ne va pas mieux dans une demi-heure, il faudra appeler les secours. La femme s’allongea prudemment dans son fauteuil et ferma les yeux. Pour se détendre, elle compta mentalement jusqu’à cent. Un bruit lointain… c’était le téléphone ! — Allô ! répondit-elle, la bouche pâteuse. — Annie, c’est Pierre ! J’avais un mauvais pressentiment, j’ai eu envie de t’appeler ! — Pierre, ça ne va pas fort… — J’arrive ! Tu peux ouvrir la porte ? — Elle reste toujours ouverte ces temps-ci, Pierre… Anne laissa tomber le téléphone. Plus de forces pour le ramasser. — Tant pis, pensa-t-elle. Devant ses yeux défilèrent des souvenirs, comme un film. Elle, toute jeune, étudiante à la fac d’économie de Paris. Deux jeunes élèves officiers, ballons à la main, par un beau 8 mai de fête nationale. — Drôle, pensa-t-elle alors, des gaillards pareils avec des ballons ! Ah, oui ! Le 8 mai ! Le défilé, les festivités ! Elle, entre Pierre et François, un ballon dans chaque main. Ce jour-là, elle avait choisi François. Il était plus entreprenant, Pierre plus réservé. Le destin les avait séparés : avec François, elle était partie en banlieue parisienne pour son service, Pierre avait été envoyé en Allemagne. Ils s’étaient revus, plus tard, revenus dans leur ville natale en retraite. Pierre, lui, était resté seul toute sa vie. Pas de femme, pas d’enfant. Pourquoi, lui avait-on demandé… Il éludait, riait : — Je n’ai pas de chance en amour, il faudrait que je me mette aux cartes ! Anne entendait des voix lointaines. Elle ouvrit péniblement les yeux : — Pierre ! — Ça va aller, rassura le médecin du SAMU. Vous êtes son époux ? — Oui, oui ! Le médecin confia à Pierre quelques recommandations. Pierre ne la quitta pas une seconde, sa main dans la sienne, jusqu’à ce qu’un mieux sensible revienne. — Merci, Pierre. Vraiment, ça va beaucoup mieux… — Tant mieux ! Tiens, un petit thé au citron ! Pierre n’est pas reparti. Il s’affairait dans la cuisine, veillait sur Anne. Bien qu’elle se soit remise, il n’osait la laisser seule. — Tu sais, Annie, je t’ai aimée toute ma vie. C’est pour ça que je ne me suis jamais marié. — Oh, Pierre… Nous avons eu une belle vie, François et moi. Il m’aimait. Tu ne m’as jamais rien dit. Je ne savais pas ce que tu ressentais. Mais à présent, à quoi bon en reparler, tout cela est passé, on ne rattrapera pas les années. — Annie, si on vivait heureux ensemble, le temps qu’il nous reste ? Tant que le Bon Dieu voudra, nous serons heureux ! Anne inclina sa tête sur l’épaule de Pierre, lui prit la main : — Oui, vivons heureux… — dit-elle en éclatant d’un rire joyeux. Une semaine plus tard, enfin, l’appel de Natacha ! — Maman, tu avais appelé, je n’ai pas eu le temps, ensuite j’ai oublié… — Oh, oui… rien de grave. Mais puisque tu m’appelles, je préfère t’annoncer la nouvelle : je me marie ! Un silence, soudain, au bout du fil. On entendait juste Natacha reprendre sa respiration, chercher ses mots. — Maman, ça ne va pas ? Tu sais, à ton âge, le cimetière commence à s’impatienter et toi tu veux te marier ? Et qui est ce prétendu ? Anne, toute crispée, des larmes aux yeux, répondit avec fermeté : — C’est mon affaire ! Puis elle raccrocha. Se tournant vers Pierre : — Prépare-toi, ils vont tous débarquer ce soir ! Soyons prêts à tenir la forteresse ! — On tiendra bon ! À notre âge, on n’a plus peur de rien ! s’amusa Pierre. Le soir, ils arrivèrent tous : Igor, Irène, Natacha. — Alors Maman, présente-nous ton Don Juan ! lança Igor d’un ton narquois. — Tu me connais, intervint Pierre depuis la chambre. J’ai toujours aimé Anne, et quand je l’ai vue dans cet état la semaine dernière, j’ai compris que je ne pouvais plus la perdre. Je lui ai demandé sa main, elle a accepté. — Non mais, vieux clown, vous vous rendez compte ? L’amour à cet âge ? piailla Irène. — Quel âge, exactement ? reprit Pierre, d’un ton calme. Nous venons d’avoir soixante-dix ans à peine ! Et votre mère est encore magnifique ! — Avouez donc, c’est pour l’appartement, hein ?! interrogea sèchement Natacha, l’ancienne avocate. — Les enfants, enfin ! J’ai mon logement et vous aussi ! — N’empêche, dans TON appartement, il y a NOTRE part ! renchérit Natacha. — Je ne veux rien, rassurez-vous ! Mais ficher la paix à votre mère, c’est trop vous demander ?! répliqua Pierre, indigné. — Mais t’es qui, vieux séducteur ?! T’as pas ton mot à dire ici ! bondit Igor, tel un coq en colère. Pierre ne broncha pas. — Je suis le mari de votre mère, que ça vous plaise ou non ! — Et nous, on est ses enfants ! cria Irène. — Oui ! Demain, maison de retraite ou hôpital psychiatrique ! insista Natacha. — Ah ça non ! Prends tes affaires, Anne, on s’en va ! Et ils quittèrent l’appartement main dans la main, sans se retourner. Peu leur importait le qu’en-dira-t-on. Ils étaient libres et heureux ! Un réverbère solitaire éclairait leur chemin. Et leurs enfants, les regardant partir, ne comprenaient toujours pas : mais comment peut-on aimer à soixante-dix ans ?

DERNIER AMOUR

Irène, non, je nai plus dargent ! Hier, jai donné mes derniers euros à Nathalie ! Tu sais bien, elle a deux enfants !

Absolument abattue, Anne Lefèvre raccrocha le téléphone. Ce que sa fille venait de lui reprocher, elle préférait vraiment ne pas y repenser.

Pourquoi ? Trois enfants, élevés avec mon mari, toujours sacrifié pour eux. Tous ont réussi, tous diplômés, tous avec une belle situation. Mais voilà, arrivée à la retraite, ni sérénité ni secours.

Oh, Vincent, pourquoi tu mas quittée si tôt ? Avec toi, tout était plus facile pensa silencieusement Anne, sadressant à son mari disparu.

Un pincement désagréable au cœur. Sa main se porta machinalement vers ses médicaments : il ne restait qu’une ou deux gélules. Si ça empirait, elle ne pourrait rien faire. Il fallait aller à la pharmacie.

Anne tenta de se lever, mais elle dut aussitôt se rasseoir : un vertige terrible la prit.

Ce nest rien, la pilule va faire effet

Mais le temps passait, et rien ne saméliorait.

Elle composa lentement le numéro de sa plus jeune fille :
Nathalie eut-elle le temps de souffler dans le combiné
Maman, je suis en réunion, je te rappelle !

Anne appela ensuite son fils :
Mon chéri, je me sens très faible. Et je nai plus de médicament. Tu pourrais peut-être passer après le boulot Mais son fils la coupa net :
Maman, je ne suis pas médecin ! Tu nes pas médecin non plus ! Appelle les urgences, ne tarde pas !

Anne soupira douloureusement. Il avait raison. Si ça ne passait pas dans une demi-heure, il faudrait appeler le SAMU.

Elle sadossa prudemment dans son fauteuil et ferma les yeux. Pour se détendre, elle entreprit de compter jusquà cent en silence.

Un bruit lointain. Quest-ce que cest ? Ah, cest le téléphone qui sonne !

Allô ! répondit-elle dune voix pâteuse.

Annie, cest Pierre ! Comment vas-tu ? Jétais soucieux, il fallait que je tappelle !
Pierre Je ne me sens pas bien
Jarrive tout de suite ! Tu peux ouvrir la porte ?
Elle est toujours ouverte, Pierre, ces temps-ci.

Anne laissa tomber le téléphone. Elle navait même plus la force de le ramasser.
Tant pis, pensa-t-elle.

Et voilà que repassaient comme un film des scènes de jeunesse : elle, toute jeune, première année à la fac déconomie. Deux beaux élèves officiers, un ballon à la main pour chacun.
Quest-ce quils avaient lair ridicules avec leurs ballons ! pensa-t-elle alors.

Ah oui ! Cétait le 8 mai ! Parade, défilé, tout le monde dehors ! Et elle, au milieu de Pierre et Vincent, deux ballons à la main.

Elle avait choisi Vincent, il était plus audacieux, alors que Pierre, lui, était timide et réservé.

La vie les avait séparés : elle était partie en banlieue parisienne avec Vincent, Pierre avait obtenu une affectation en Allemagne.

Ils sétaient retrouvés bien plus tard, dans leur ville natale, une fois les hommes à la retraite. Pierre était toujours resté seul, sans femme ni enfants.

On lui demandait pourquoi il était resté célibataire dès lors
Il balayait la question dun revers de la main, en plaisantant :
Lamour na jamais voulu de moi, il faudrait que je me mette aux cartes !

Anne perçut confusément des voix, une conversation. Elle rouvrit difficilement les yeux :

Pierre !
À côté de lui, un homme en blanc, probablement le médecin durgence.

Ne vous inquiétez pas, elle va aller mieux. Vous êtes son époux ?
Oui, oui !

Le médecin expliquait des consignes à Pierre.

Pierre resta là, lui tenant la main jusquà ce qu’enfin, elle se sente mieux.

Merci, Pierre ! Vraiment, je vais beaucoup mieux !
Parfait ! Tiens, bois un peu de thé au citron !

Pierre ne partit pas, il saffaira en cuisine, soccupa dAnne. Même lorsque tout allait mieux, il refusait de la laisser seule.

Tu sais, Anne, je tai aimée toute ma vie. Cest pour ça que je ne me suis jamais marié.
Ah, Pierre, nous avons été heureux, Vincent et moi. Je lai toujours respecté, il maimait lui aussi. Mais tu nas rien dit à lépoque, comment aurais-je pu deviner ce que tu ressentais ? Mais maintenant, tout ça est derrière nous, les années ont filé, on ne les rattrapera pas.

Anne, et si on décidait dêtre heureux ensemble pour ce quil nous reste ? Tant que la vie nous le permettra, vivons heureux !

Anne déposa sa tête sur lépaule de Pierre, lui prit la main :

Allons-y ! Et elle éclata de rire, heureuse.

Une semaine plus tard, un appel enfin de Nathalie !

Maman, tu mas appelée ? Je nai pas pu répondre, puis jai oublié
Oh, ce nétait rien. Mais puisque tu appelles, mieux vaut pas de surprise : je voulais tannoncer que je me remarie !

Dans le combiné, un silence, puis le bruit de Nathalie qui prend son souffle, hésite à trouver les mots.

Maman, tu es folle ? À ton âge, tu songes au mariage ?! Et cest qui, ce veinard ?

Anne se recroquevilla, les larmes jaillirent. Mais elle parvint à répondre dune voix ferme :

Cest mon choix, cela ne regarde que moi.

Et elle raccrocha.

Elle se tourna vers Pierre :

Voilà, ils vont tous rappliquer ce soir ! Prépare-toi à la grande attaque !

Ensemble, on tiendra bon ! samusa Pierre.

Le soir même, les voilà tous trois sur le seuil : Igor, Irène et Nathalie !

Alors maman, présente-nous ton Casanova ! ricana Igor.

Bah, vous me connaissez, dit Pierre en entrant dans le salon, Jaime Annie depuis notre jeunesse. La semaine dernière, la voyant si mal, jai compris que je ne pourrais pas la perdre. Je lui ai fait une demande, elle a accepté.

Non mais, vous êtes sérieux ? À votre âge, lamour ?! éclata Irène.

Et cest quoi, à notre âge ? répondit tranquillement Pierre. On a tout juste soixante-dix ans, il nous reste une belle route à faire. Et puis, votre mère reste une femme magnifique !

Laissez-moi deviner, vous visez la maison ? répliqua Nathalie, voix posée mais incisive, avocate dans lâme.

Mes enfants, voyons, quel rapport ? Vous avez tous votre logement !

Pas faux, grogna Nathalie, Mais celle-ci, maman, reste en partie à nous !

Je vous rassure, je ne veux rien. Jai de quoi vivre, affirma Pierre, Mais vous allez cesser immédiatement de parler comme ça à votre mère ! Assez !

Et toi, tu te prends pour qui, papi séducteur ? fulmina Igor en savançant.

Pierre ne broncha pas, droit comme un i, plantant son regard dans celui dIgor.

Je suis le mari de votre mère, que ça vous plaise ou non !

Mais nous, on est ses enfants ! sécrièrent Irène et Nathalie, menaçantes.
Et demain, direction maison de retraite, ou hôpital psychiatrique ! appuya Nathalie.

Jamais de la vie ! Anne, prends tes affaires, on sen va !

Ils partirent ensemble, main dans la main, sans se retourner. Peu importait ce que les autres pensaient. Ils étaient heureux, enfin libres ! Un lampadaire solitaire éclairait leur marche.

Derrière eux, les enfants restèrent interdits, incapables de comprendre quil puisse exister un amour à soixante-dix ans.

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DERNIER AMOUR — Irène, mais non, je n’ai pas d’argent ! J’ai tout donné hier à Natacha ! Tu sais bien, elle a deux enfants ! Complètement bouleversée, Madame Anne Lefèvre raccrocha le combiné. Ce que sa fille venait encore de lui dire, elle préférait ne pas y repenser. — Pourquoi tout ça ? On a élevé trois enfants avec leur père, on a toujours tout fait pour eux. On les a tous mis sur la bonne voie ! Ils ont fait des études, ils ont de bonnes situations. Mais voilà, à la retraite, pas de paix, pas d’aide. — Pourquoi tu m’as quittée si tôt, François ? Avec toi, la vie était plus douce… pensa-t-elle en s’adressant à feu son mari. Son cœur se serra désagréablement et sa main chercha machinalement ses cachets : il n’en restait plus qu’un ou deux. Si son état empirait, elle n’aurait plus rien pour se soulager. Il faudrait aller à la pharmacie. Anne Lefèvre tenta de se lever, mais retomba aussitôt dans le fauteuil, prise de vertiges. — Ça va passer, dès que la pilule fera effet… Mais le temps passait, et rien ne s’arrangeait. Anne composa le numéro de sa cadette : — Natacha… n’eut-elle que le temps de dire dans le combiné. — Maman, je suis en réunion, je te rappelle plus tard ! Elle tenta ensuite son fils : — Mon chéri, je me sens mal. Je n’ai plus de cachets. Tu pourrais passer après le travail… — il la coupa net. — Maman, tu n’es pas médecin. Moi non plus ! Appelle le SAMU, n’attends pas ! Anne soupira profondément. C’est vrai, il a raison… Si ça ne va pas mieux dans une demi-heure, il faudra appeler les secours. La femme s’allongea prudemment dans son fauteuil et ferma les yeux. Pour se détendre, elle compta mentalement jusqu’à cent. Un bruit lointain… c’était le téléphone ! — Allô ! répondit-elle, la bouche pâteuse. — Annie, c’est Pierre ! J’avais un mauvais pressentiment, j’ai eu envie de t’appeler ! — Pierre, ça ne va pas fort… — J’arrive ! Tu peux ouvrir la porte ? — Elle reste toujours ouverte ces temps-ci, Pierre… Anne laissa tomber le téléphone. Plus de forces pour le ramasser. — Tant pis, pensa-t-elle. Devant ses yeux défilèrent des souvenirs, comme un film. Elle, toute jeune, étudiante à la fac d’économie de Paris. Deux jeunes élèves officiers, ballons à la main, par un beau 8 mai de fête nationale. — Drôle, pensa-t-elle alors, des gaillards pareils avec des ballons ! Ah, oui ! Le 8 mai ! Le défilé, les festivités ! Elle, entre Pierre et François, un ballon dans chaque main. Ce jour-là, elle avait choisi François. Il était plus entreprenant, Pierre plus réservé. Le destin les avait séparés : avec François, elle était partie en banlieue parisienne pour son service, Pierre avait été envoyé en Allemagne. Ils s’étaient revus, plus tard, revenus dans leur ville natale en retraite. Pierre, lui, était resté seul toute sa vie. Pas de femme, pas d’enfant. Pourquoi, lui avait-on demandé… Il éludait, riait : — Je n’ai pas de chance en amour, il faudrait que je me mette aux cartes ! Anne entendait des voix lointaines. Elle ouvrit péniblement les yeux : — Pierre ! — Ça va aller, rassura le médecin du SAMU. Vous êtes son époux ? — Oui, oui ! Le médecin confia à Pierre quelques recommandations. Pierre ne la quitta pas une seconde, sa main dans la sienne, jusqu’à ce qu’un mieux sensible revienne. — Merci, Pierre. Vraiment, ça va beaucoup mieux… — Tant mieux ! Tiens, un petit thé au citron ! Pierre n’est pas reparti. Il s’affairait dans la cuisine, veillait sur Anne. Bien qu’elle se soit remise, il n’osait la laisser seule. — Tu sais, Annie, je t’ai aimée toute ma vie. C’est pour ça que je ne me suis jamais marié. — Oh, Pierre… Nous avons eu une belle vie, François et moi. Il m’aimait. Tu ne m’as jamais rien dit. Je ne savais pas ce que tu ressentais. Mais à présent, à quoi bon en reparler, tout cela est passé, on ne rattrapera pas les années. — Annie, si on vivait heureux ensemble, le temps qu’il nous reste ? Tant que le Bon Dieu voudra, nous serons heureux ! Anne inclina sa tête sur l’épaule de Pierre, lui prit la main : — Oui, vivons heureux… — dit-elle en éclatant d’un rire joyeux. Une semaine plus tard, enfin, l’appel de Natacha ! — Maman, tu avais appelé, je n’ai pas eu le temps, ensuite j’ai oublié… — Oh, oui… rien de grave. Mais puisque tu m’appelles, je préfère t’annoncer la nouvelle : je me marie ! Un silence, soudain, au bout du fil. On entendait juste Natacha reprendre sa respiration, chercher ses mots. — Maman, ça ne va pas ? Tu sais, à ton âge, le cimetière commence à s’impatienter et toi tu veux te marier ? Et qui est ce prétendu ? Anne, toute crispée, des larmes aux yeux, répondit avec fermeté : — C’est mon affaire ! Puis elle raccrocha. Se tournant vers Pierre : — Prépare-toi, ils vont tous débarquer ce soir ! Soyons prêts à tenir la forteresse ! — On tiendra bon ! À notre âge, on n’a plus peur de rien ! s’amusa Pierre. Le soir, ils arrivèrent tous : Igor, Irène, Natacha. — Alors Maman, présente-nous ton Don Juan ! lança Igor d’un ton narquois. — Tu me connais, intervint Pierre depuis la chambre. J’ai toujours aimé Anne, et quand je l’ai vue dans cet état la semaine dernière, j’ai compris que je ne pouvais plus la perdre. Je lui ai demandé sa main, elle a accepté. — Non mais, vieux clown, vous vous rendez compte ? L’amour à cet âge ? piailla Irène. — Quel âge, exactement ? reprit Pierre, d’un ton calme. Nous venons d’avoir soixante-dix ans à peine ! Et votre mère est encore magnifique ! — Avouez donc, c’est pour l’appartement, hein ?! interrogea sèchement Natacha, l’ancienne avocate. — Les enfants, enfin ! J’ai mon logement et vous aussi ! — N’empêche, dans TON appartement, il y a NOTRE part ! renchérit Natacha. — Je ne veux rien, rassurez-vous ! Mais ficher la paix à votre mère, c’est trop vous demander ?! répliqua Pierre, indigné. — Mais t’es qui, vieux séducteur ?! T’as pas ton mot à dire ici ! bondit Igor, tel un coq en colère. Pierre ne broncha pas. — Je suis le mari de votre mère, que ça vous plaise ou non ! — Et nous, on est ses enfants ! cria Irène. — Oui ! Demain, maison de retraite ou hôpital psychiatrique ! insista Natacha. — Ah ça non ! Prends tes affaires, Anne, on s’en va ! Et ils quittèrent l’appartement main dans la main, sans se retourner. Peu leur importait le qu’en-dira-t-on. Ils étaient libres et heureux ! Un réverbère solitaire éclairait leur chemin. Et leurs enfants, les regardant partir, ne comprenaient toujours pas : mais comment peut-on aimer à soixante-dix ans ?
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