Tu fais la tête, ou quoi ?
Je regrette déjà mille fois davoir tenté ça. Je nen peux plus, maman, soupire désespérément Clémence, tentant de couvrir les cris de sa fille. Cest comme ça du matin au soir. Et toute la nuit aussi ! Je ne me souviens même plus de la dernière fois où jai bien dormi. Hier, jai mis la bouilloire à chauffer et je me suis assoupie sur la chaise
Ma chérie, quest-ce que tu veux, soupire Martine Delacour. Tous les petits, ça pleure.
La mère ne comprenait visiblement pas lallusion, et Clémence choisit dêtre directe.
Maman Je ten supplie : prends-la juste deux heures. Ou viens à la maison, garde-la un peu, que je puisse dormir. Je nen peux plus, je ny vois même plus clair. Je fais tout en automatique.
Clémence le ton maternel glisse de compatissant à légèrement piquant. Allons, pas la peine den faire un drame. Tu las voulu, cet enfant, non ? Eh bien, occupe-ten ! Quand elle sera plus grande tu verras, ce sera plus simple. Moi je tai élevée sans couches jetables ni babycook, et regarde, je suis encore là. Et puis, tu sais, avec ma tension qui varie avec le temps quil fait, ce nest pas le moment que je mécroule aussi chez toi.
Clémence arque un sourcil, décontenancée. Elle ne sattendait pas à une telle réponse et reste bouche bée.
Bon, compris. Je vais moccuper de tout marmonne-t-elle en raccrochant.
Un froid sinstalle dans sa poitrine. Lillusion denfance, ce sentiment que maman viendrait toujours tout arranger dun coup de baguette magique, disparaît. Et, au fond, Clémence na même pas la force de protester.
Ou bien si ?
Bien souvent, Clémence sest effacée devant sa mère. Surtout pour les fêtes, tous les Nouvel Ans. Dabord, quand ses amis linvitaient chez eux, puis, plus tard, quand elle voulait juste passer du temps seule avec Louis, son mari.
Je vois soupirait sa mère chaque fois que Clémence parlait de ses projets de réveillon. Eh bien, amuse-toi Moi je serai là, toute seule On élève des enfants, et puis, quand arrivent les fêtes de famille, on se retrouve à trinquer toute seule
Maman Mais, dès que je me réveille le premier janvier, jarrive chez toi directement !
Oui, oui Je tattendrai. Je ne réveillonnerai même pas, à quoi bon ? Je vais me coucher à neuf heures, puis le matin, voilà, ce sera déjà une nouvelle année
Et, chaque année, Clémence cédait et finissait chez sa mère. Comment la laisser seule ? Les amis peuvent bien faire la fête sans elle, allumer des cierges magiques et chanter à tue-tête. Quant à la romance, elle attendra. Tant que sa mère ne soit pas triste.
Mais ce nétait pas la seule difficulté. Martine Delacour avait un faible pour garder sa fille sous pression avec son état de santé. Lui arrivait-il quelque chose, elle nallait pas voir un médecin, mais alertait immédiatement Clémence.
Jai la tension à deux cents, je crois que je vais y passer Clémence, viens tout de suite ! criait-elle au bord de la panique.
Maman, jarrive, mais appelle le SAMU. Cest sérieux !
Quelle urgence ! Quest-ce quils peuvent faire ? Me garder à lhôpital ? Les médecins là-bas, bof On va dabord tenter de gérer ici : tu me fais une piqûre, et si ça va vraiment pas là, on avisera.
Martine ne faisait pas confiance aux médecins et sagaçait dès que sa fille parlait dappeler les secours. Pour elle, tout pouvait se régler avec un massage des pieds, des compresses au vinaigre et, avant tout, lattention de Clémence.
Durant ces moments, Clémence tremblait. Elle devait tout gérer, faire des injections quelle nosait pas, tout en nayant aucun moyen daider vraiment, à cause de lentêtement de sa mère. Elle navait quà attendre et prier.
Et pourtant, Clémence était toujours disponible. Elle annulait ses sorties, décalait ses rendez-vous, quittait son travail plus tôt. Même si, au fond, elle savait quelle ne pouvait rien changer et, souvent, ne faisait quangoisser pour rien. Mais abandonner sa mère dans cet état ? Impossible, sa conscience ne le permettait pas.
La conscience de Martine, elle, restait muette. Même si elle rêvait de petits-enfants autant que Clémence.
Chez Marie, sa petite-fille est déjà à lécole ! se plaignait Martine à chaque déjeuner de famille. Et Bernadette, elle en garde déjà deux. Moi, je fais vieille orpheline. Quand est-ce que vous vous y mettez ? Je veux en profiter, moi aussi !
Mais maintenant Maintenant que la petite nest plus une adorable image, mais un bébé bien réel, avec ses caprices et ses soucis, Martine sest évaporée.
Clémence la très mal vécu. « Tu las voulue, cette enfant » Elle sen souviendra.
Les six mois suivants, la vie de Clémence tourne en boucle, un jour sans fin. Elle ne sait même plus si cest lundi ou jeudi. Toujours le même schéma : biberon, pleurs, tentative de bercer, micro-sieste, encore des cris.
Martine reste dans sa vie, mais comme une ancienne copine. Une fois par semaine, elle appelle pour demander :
Alors, comment ça va ? Elle pousse ?
Dès quon entend Louise pleurer en fond, la grand-mère file :
Oh là là, Clémence, excuse-moi, jai la tête qui tourne Et puis, ça fait du bruit chez toi ! Courage, ma belle. Être mère, cest fatigant et elle raccroche.
Peu à peu, Clémence apprend à survivre sans sa mère.
La mère de Louis, Hélène Moreau, était une femme stricte mais bienveillante. Elle ne promettait pas monts et merveilles, ni ne la couvrait de flatteries. Mais, quand elle a vu sa belle-fille, les yeux cernés, telle un petit panda, elle a simplement commencé à venir chaque samedi, son jour de repos.
Va dormir, ordonnait-elle à Clémence. On va au parc avec Louise. On reviendra dans trois heures.
Au parc ? Elle va pleurer
Elle nest pas en sucre ! Profite pour dormir.
Cest Hélène qui a eu lidée de trouver de temps à autre une nounou, ne serait-ce que pour deux heures, permettre à Clémence de souffler un peu. Et surtout, cest elle qui a insisté lorsque quelque chose ne tournait pas rond.
Je trouve quelle pleure beaucoup trop, ta Louise, a déclaré Hélène. Stop avec les médecins du quartier qui mettent tout sur le compte des coliques ou des dents. Ce nest pas normal.
Elle a pris rendez-vous avec son pédiatre de confiance et, sans écouter les protestations de Louis, elle a réglé tous les examens sans mot dire. Le médecin a vite trouvé la cause.
Pour faire simple, elle a du reflux après chaque biberon. On va régler ça, pas dinquiétude, a-t-il expliqué.
Deux semaines plus tard, la paix règne enfin dans le foyer de Clémence et Louis. Une paix douce, apaisante. Louise cesse de se cambrer et hurler, elle dort bien désormais.
La vie de Clémence retrouve de la couleur. Les journées sont courtes, lénergie revient. Louise devient cette petite-fille de rêve : fossettes et gros nœuds dans les cheveux.
Décembre arrive. Martine, qui ne voit Louise quen visio, remarque le changement. Sa petite-fille joue avec ses cubes, sourit, explore la maison.
Et soudain, la grand-mère décide de reprendre part à la vie de sa fille.
Clémence, dis-moi ce que je peux préparer pour vous ? demande-t-elle dune voix douce, une semaine avant le réveillon. Vous venez fêter chez moi, hein ?
Mais On devait venir, mais la petite Pour toi, cest difficile avec des petits.
Allons donc ! Maintenant, elle est grande, tranquille, cest parfait. Je lui ai même acheté une grande poupée pour Noël. On décorera le sapin ensemble, je ferai du bœuf en gelée. Louis adore ça.
Autrefois, Clémence aurait sauté de joie, construisant le menu avec sa maman, heureuse de sentir sa chaleur retrouvée. Mais là, quelque chose sest tu en elle. Pas de colère ni de peine, juste une froideur, sourde et persistante.
On ne viendra pas, maman.
Quoi ? sindigne Martine. Où vous allez alors ? Vous allez rester à la maison ?
On fête chez Hélène Moreau. Cette année, on sera là-bas.
Chez Hélène ? sétrangle sa mère. Tu vas chez une presque étrangère, et ta propre mère sera seule pour le réveillon ?
Maman Ne le prends pas mal, mais Hélène Moreau a été là quand Louise pleurait nuit et jour. Alors que je devenais folle. Elle nous aimait, même dans la galère. Toi, tu mas dit que javais choisi dêtre mère, que je devais me débrouiller. Donc, jai le droit de choisir avec qui ma fille passe Noël.
Silence au bout du fil. Quelques secondes de battement.
Tu me fais la tête ? Tu te venges ? Tu nas pas honte ! Ta mère, vieille, malade Je tai élevée, je nai pas dormi à cause de toi, et toi, voilà comment tu me remercies ?
Non, maman, ce nest pas une vengeance. Je choisis simplement ce qui est mieux pour moi. Et cest toi qui ma appris ça.
Maman continue de se lamenter, mais Clémence coupe court, prétextant quelle doit y aller. Pas envie découter une leçon de morale sur lingratitude.
Clémence pose le téléphone, soupire, et va dans la chambre. Sur le tapis, au milieu des pièces dun jeu de construction, Louis construit quelque chose avec Louise, toute joyeuse, qui seffondre sur la tour de cubes, éclatant de rire. Clémence sarrête sur le seuil et sourit.
Elle a un peu de peine, mais cest une bonne peine. Celle que lon ressent après un grand ménage, quand on débarrasse la maison de vieilles peluches pour faire de la place au neuf.
Clémence ne compte pas rompre complètement avec sa mère. Elle a juste décidé darrêter de se trahir. Elle ne répond plus au premier appel de ceux qui ne sont présents quen temps de beau temps, et choisit désormais ceux qui lui tiennent la main sous lorage.





