« Va chez ta mère pour de bon », ma dit ma femme
Si tu pars maintenant, murmura doucement Solène, ne reviens pas. Définitivement. Prends tes bidons, tes outils, tes catalogues de tracteurs. Et va chez ta mère pour de bon.
Cet appartement est à moi, Paul. Il appartenait à mes parents. Et pour ton argent écoute, je men sortirai toute seule.
Paul, cest samedi aujourdhui. On l’a promis à notre fille, on devait lemmener au cirque. Et on n’a rien à manger à la maison le frigo est vide.
Il fronça les sourcils.
Tu achetras toi-même, il y a une épicerie au coin de la rue. Et le cirque On ira le week-end prochain, promis. Là, cest sérieux, maman risque de rester sans chauffage.
Cela fait cinq ans quelle a froid chaque semaine, répondit Solène calmement. Un coup cest le poêle, un autre la clôture, ou alors les concombres ratés.
Tu ne trouves pas que tu passes plus de temps là-bas quici, chez toi ?
Cest chez moi aussi ! hurla Paul. Jy suis né ! Et ta ville je my sens prisonnier. Métro-boulot-dodo, rien dautre.
Je naime pas cette vie, tu comprends ? Je veux retourner au village, là-bas seulement je vis !
***
Depuis que Solène est tombée enceinte, quelque chose sest brisé entre nous. Paul a dressé une sorte de mur invisible, me traitant comme « la mère de son enfant », sacrée mais neutre, inaccessible.
On se disputait régulièrement depuis presque cinq ans, mais on ne se séparait pas. Pourquoi tenions-nous tant à ce mariage ?
À chaque fuite de Paul vers sa campagne natale, ça finissait en éclat.
Encore avec tes histoires ! criait-il dans lentrée, en enfilant ses chaussures. Je ramène largent ? Oui. Je règle les problèmes ? Oui. Que veux-tu de plus ?
Je veux un mari, Paul. Pas un colocataire qui passe juste pour se changer et manger entre deux permanences chez sa mère.
Bon, jen ai marre. Ce soir je rentrerai tard, ne mattendez pas.
Il fila, et jai regardé par la fenêtre. Notre voiture a démarré brusquement, disparaissant au prochain carrefour.
Pourtant, avant la naissance de notre fille, ça allait Que sest-il passé ? Seize ans ensemble
***
Quelques semaines après, jai eu des soucis. Dans lappartement de ma grand-mère, vide depuis son séjour en maison de repos, un cousin lointain sétait installé sans prévenir.
Julien, fils du cousin de mon père, débarquait dailleurs et avait pris possession des lieux. Il prétendait quil ne partirait pas. À mes questions sur les clés, il répondait que « mémé lui avait donné elle-même », répondant à mes demandes par le mépris.
Jai tenté de régler ça seule, mais Julien, costaud et sans-gêne, ma fermé la porte au nez.
Paul, ai-je dit ce soir-là quand il daignait être là, il faut aller voir mamie.
Julien squatte là comme sil était chez lui, il se montre désagréable. Mamie est inquiète, elle fait de lhypertension. Elle assure ne jamais avoir donné la permission.
Il a sûrement changé la serrure mes clés ne fonctionnent plus. Il faut juste le faire partir.
Tes un homme, il comprendra.
Paul leva brièvement les yeux de son téléphone, feuilletant un magazine de tracteurs.
Juste le jeter dehors ? Et ses affaires ?
Même sur le palier, peu importe ! Il na aucun droit ici. Paul, jai vraiment besoin de ton aide. J’ai peur d’y aller seule.
Il soupira, se grattant la tête.
D’accord. Je passerai demain après le boulot. Mais pas desclandre, Solène, ça me fatigue ces histoires.
Le lendemain, il sest vraiment déplacé. La discussion fut brève. Devant la carrure de Paul, Julien a rassemblé ses valises et est parti sans bruit.
Jai poussé un soupir de soulagement. Jai même préparé le dîner, espérant que ce geste rapprocherait Paul de moi.
Bien sûr que non. Dans la soirée, sa mère ma appelée. Jai pris le téléphone, mattendant à ses fameux jérémiades, mais
Solène, je sais tout.
À propos de quoi, Madame Lefebvre ? demandai-je, étonnée.
À propos de comment tu te sers de mon fils ! Tu lemploies comme larbin ? Pourquoi le fais-tu intervenir dans tes problèmes ?
Tes histoires de famille, tes appartements, débrouille-toi seule ! Pourquoi toujours le sale boulot pour lui ?
Interloquée, je bredouillai :
Madame Lefebvre, cest mon mari, cest notre problème commun. Il a juste aidé à mettre dehors quelquun de malpoli, quy a-t-il de mal ?
Ce quil y a de mal, Solène, cest quau village, on dit que tu traites ton mari comme un domestique ! hurla-t-elle. Il est avant tout mon fils ! Gère tes affaires, nose plus le mêler à tout ça.
Ici, il a une maison, une mère, une vie ! Et toi juste un foyer, dis merci !
Tu le gardes à cause de lenfant, tu nous pourris la vie !
Jécoutais, tout était flou devant mes yeux jamais en seize ans elle ne m’avait parlé ainsi.
Madame Lefebvre, vous vous rendez compte de ce que vous dites ? Si vous essayez de détruire notre mariage
Mariage, Solène ? rit-elle sans gêne. Quel mariage ? Paul est ici par le cœur.
Tu as eu un enfant ? Bravo. Tu as fait ton devoir. Maintenant, laisse mon fils vivre.
Il me raconte tout, Solène. Ta débâcle, tes reproches laisse-le tranquille !
J’ai posé le téléphone sur la table et me suis tournée vers la fenêtre. Paul entra dans la pièce, comprenant immédiatement.
Cétait elle au téléphone ?
Elle a dit que je navais aucun droit à ton aide. Et quen réalité je ne suis rien pour toi.
Il simmobilisa, confus, mais repris vite le contrôle.
Elle s’est emportée. Cest lémotion, tu sais comment elle est.
Émotion ? Elle vient de me balayer comme un vulgaire objet. Elle a dit explicitement que je ne compte pas.
Quas-tu inventé ? Que je texploite ?
Jai rien dit ! Juste que jétais fatigué hier, après le déplacement chez ta mamie
Fatigué de quoi ? Paul, regarde-moi. Jai trente-neuf ans. Seize ans ensemble.
Tu vois bien que mentalement, tu es marié avec elle, ta mère, pas avec moi. Ta vraie famille est là-bas, au village. Maman rêve de ty ramener définitivement.
Arrête un peu, maugréa Paul, reculant vers la porte. Tu exagères. Jaide mes parents, c’est normal !
Jai explosé.
Et ici ? Ton enfant ! Ta femme, celle que tu aimais autrefois. Tu sais pourquoi on na plus rien entre nous depuis longtemps ?
Parce quen toi, l’idée de « la mère » de ton enfant a tout écrasé. Cest pathologique, Paul !
Ça suffit ! lâcha-t-il, frappant le chambranle du poing. Jen ai marre dentendre ça. Je pars au village, quelques jours. Il faut quon se calme.
Si tu pars, dis-je posément, ne reviens pas. Prends tes affaires et tes catalogues, va chez ta mère pour de bon.
Réparations, potager, soirées thé cest ton rêve, non ?
Lappartement est à moi, hérité de mes parents. Ton argent crois-moi, je men occupe.
Je préfère être seule que de me sentir de trop chez moi.
Paul ramassa son sac sans un mot. Il était persuadé que je bluffais. Dans la famille, les femmes enduraient toujours. Sa mère, ses tantes
***
Deux semaines passèrent. Pas un coup de fil de Paul. Je connais ses tactiques il attendait que je vienne mexcuser, comme toujours auparavant.
Au village, cétait sûrement la fête : sa mère devait faire des crêpes et célébrer le « retour du fils prodigue ».
Moi, je ne me suis pas laissée abattre. Jai changé les serrures, demandé la pension alimentaire pas ses maigres « sous pour le ménage », mais un vrai pourcentage de son salaire correct.
Jai consulté une avocate et déposé la demande de divorce.
Mon téléphone a vibré au bout de trois semaines.
Solène, tas changé les serrures ? demanda Paul au bout du fil, déconcerté. Je suis arrivé, la clé ne rentre plus. Les voisins me regardent de travers
Assise chez une amie, jexpliquai calmement.
Je ne reçois aucun visiteur aujourdhui.
Tu es folle ? Ouvre-moi ! Jai mes affaires, mon passeport…
Tes affaires sont chez la gardienne, en bas. Dans des cartons. Ton passeport aussi. Et les papiers du divorce. Tu les consulteras tranquillement.
Quel divorce ? Solène, enfin Pour ta mère ? Jen parlerai, elle sexcusera
Inutile, Paul. Elle a ce quelle voulait. Tu es tout à elle maintenant. Sans partage. Soyez heureux.
Je raccrochai et mon amie me tapota lépaule, enthousiaste.
***
Je mapprêtais à sortir avec Lina, quatre ans, devenue plus paisible. Elle ne demandait plus où était papa.
Papa débarquait tous les quinze jours pour deux heures, apportait des jouets et semblait éteint.
Ce jour-là, je lai croisé devant limmeuble. Paul attendait près de sa voiture.
Salut, marmonna-t-il. Je prends Lina une heure ? On ira au café.
Salut. Vas-y. Garde-lui son bonnet, il fait frais.
Assise sur le banc, je regardais Paul installer Lina dans son siège-auto.
Et au village, alors ? demandai-je, par politesse.
Paul haussa les épaules.
Ça va. Mais cest triste.
Comment ça ? Tu as des amis, la nature, lair frais. Et ta mère à côté.
Il me lança un regard noir.
Ma mère Elle me harcèle maintenant. Rien ne lui convient, tout est trop cher, surtout que je dois payer la pension. Mon salaire ne suffit plus.
Avant, je lui donnais tout. Maintenant Elle râle tous les jours. Pour elle je suis « bon à rien » incapabe de garder ma femme.
Ça méchappa, jai souri.
Étonnant, non ? Elle était si enthousiaste à lidée de notre séparation
Paul haussa les épaules.
Elle croyait que je serais là, avec de largent. Au final, je suis là, mais sans sous.
Gérer la maison au village, c’est pas juste réparer la clôture. Tout part en morceaux.
Et les copains Ils savent juste boire. Pour bosser, personne.
Paul se tut, puis me regarda droit dans les yeux.
Jy ai réfléchi On pourrait reprendre à zéro ? Je peux louer une chambre en ville. Venir
Je me levai, réajustant mon écharpe, le dévisageant franchement.
Non, Paul. On ne recommencera pas. Tu sais, jai compris quelque chose. Tu nas jamais aimé ce village autant que tu laffirmais.
Cétait juste une fuite devant les responsabilités. Là-bas, tu restais « le petit garçon » toujours pardonné.
Ici, tu aurais dû être un homme. Mais tu nas pas su.
Solène
Ramène Lina dans une heure. Pas de glace, il fait froid !
Je rentrai chez moi, lesprit enfin calme.
Et je me suis surprise à avoir pitié de Paul.
Quel gâchis à quarante ans passés, incapable de couper le cordon avec sa mère.
Et il croyait vraiment que je pourrais retomber dans le panneau ? Quelle femme sensée referait la même erreur ?







