Arrêtez de me suivre comme ça ! Je vous ai dit que je porte le deuil de mon mari. Ne me poursuivez plus ! Vous commencez à mintimider !, ma voix montait, pleine de tension.
Je me souviens Mais jai limpression que vous portez aussi le deuil de vous-même. Pardonnez-moi, insistait mon admirateur.
Je séjournais dans une maison de repos en Provence. Je ne cherchais que le silence, la compagnie des oiseaux du parc, loin de toute insistance masculine. Mon époux, récemment disparu, mavait laissée soudainement, et le chagrin me submergeait, impossible à combler.
Pierre et moi avions commencé à rénover notre appartement de Lyon, économisant courageusement centime après centime sans nous accorder de plaisirs inutiles. Puis, le coup du sort. Sa deuxième crise cardiaque fut la dernière. La disparition de Pierre mavait laissée à la fois incomplète et avec une rénovation inachevée. Mais surtout avec nos deux fils adolescents. Comment surmonter un tel vide ?
Au travail, mes collègues avaient insisté pour moffrir un séjour. Je ne voulais pas sortir, je ne voulais plus rien.
Tu nes ni la première, ni la dernière veuve, ma dit mon amie Françoise. Tu as des enfants, Il faut continuer ! Va, Solène, va te changer les idées. Remets un peu dordre dans ta tête.
Déchirée par la douleur, jai fini par accepter.
Quarante jours sétaient écoulés depuis la mort de Pierre. La peine navait pas faibli. On ma installée dans une chambre avec une jeune fille pétillante, Éloïse.
Elle débordait de soleil et de rires ; cen était presque agaçant. Je navais pas envie de mêler mon deuil à sa légèreté. Que pouvait-elle comprendre ? Autour delle, le sympathique animateur de la maison de repos lui tournait déjà autour tous, ici, étaient célibataires, divorcés ou veufs. Je me méfiais de lui, sûr quil cumulait les mariages.
Éloïse riait, insouciante :
Allons donc, Solène ! Jai du vécu, je sais à qui jai affaire !
Et elle filait en soirée tandis que je restais enfermée, blottie derrière un livre dont je ne comprenais plus les mots, un écran de télévision auquel je ne prêtais pas attention.
Un matin pourtant, je me levai, inexplicablement légère. La lumière inondait la colline, un doux mistral agitait les pins. Je décidai de marcher seule, en forêt, pour respirer un peu. Cest là que je croisai linconnu.
Je lavais déjà remarqué à la salle à manger, ce monsieur impeccablement habillé, mais trop petit, avec ce regard sans gêne qui mavait glacée. Il détonnait à côté de mes souvenirs. Mais son élégance était irréprochable, sa barbe rasée de près, il inclinait la tête à chaque dîner devant moi un salut obséquieux auquel je répondais par politesse. Un soir, il osa sasseoir à ma table :
Vous semblez triste, madame, me dit-il dune voix étonnamment chaude.
Non, répondis-je, froide.
Nessayez pas de mentir. La tristesse se lit sur votre visage. Si je peux vous aider, nhésitez pas
Vous avez compris : tristesse davoir perdu mon mari. Dautres questions ? Je pliais la serviette, me levant pour clore la conversation.
Désolé, je ne savais pas. Sincères condoléances Mais nous ne pourrions pas faire connaissance ? Je mappelle Gérard.
Il semblait inquiet à lidée de me perdre.
Solène, répondis-je, dédaigneuse, voulant partir au plus vite.
Dès lors, il sinvita à chaque dîner, moffrant de petits bouquets de campanules cueillies alentour. Javoue, ce geste inattendu me toucha. Mais je ne voulais pas donner suite. Pour quoi faire ?
Gérard persistait, sincrustant même à mes promenades du soir. Je me surprenais à abandonner mes talons, par souci déquilibre. Il se moquait bien dêtre petit, de sa calvitie luisante. Cet homme fascinait par sa voix, profonde et rassurante. Javais limpression de tomber dans un piège tissé de chaleur humaine.
Nous allions maintenant ensemble au bal, faisions le marché de la vieille ville, et bien sûr, il minvitait chez lui. Je résistais, ferme.
La veille du départ, il me rappela :
Solène, demain, tu ten vas. Viens donc ce soir partager un thé dans ma chambre Quen dis-tu ?
Je vais réfléchir, lâchai-je, hésitante.
Ce dernier soir, jai voulu lui faire plaisir et suis allée le retrouver, consciente du dénouement. La table était dressée comme dans les belles brasseries. Il avait dû emprunter la vaisselle à la cuisine cela ma fait sourire. Gérard, galant, déboucha une bouteille de champagne.
On commence ? Je ne sais pas comment je tiendrai sans toi Donne-moi ton adresse, je passerai, promit-il, une tristesse dans la voix.
Tu moublieras dès que tu seras rentré. On boit à quoi, Gérard ?
À lamour, Solène À lamour !, répondit-il, les yeux brillants.
Le lendemain matin, jouvris les yeux, blottie dans ses bras. Pourquoi avais-je résisté si longtemps ? Pourquoi nétais-je pas venue plus tôt ? Javais soudain dix-sept ans. Mais il fallait repartir.
Jai serré Éloïse dans mes bras, elle tremblait de larmes sur son lit.
Que se passe-t-il, Éloïse ?
Je suis enceinte Je ne sais pas de qui, sanglotait-elle.
Ce fameux animateur ?
Peut-être Jai aussi rencontré un autre homme, il venait de lhôtel voisin il est marié, bredouillait-elle.
Oh Éloïse ! Appelle tes parents, fais venir ta mère, il vaut mieux quils taident, rassurai-je. Et allons parler à la directrice, on trouvera une solution.
Pauvre Éloïse Trop jeune pour affronter tout cela seule.
Les bagages étaient prêts, la nostalgie déjà présente. Tout métait devenu familier, en vingt-quatre jours. Surtout Gérard.
Le car arriva. Gérard, ému, me rejoignit un bouquet de campanules à la main. Je lui fis un long câlin. Fin dun roman dété. Mon cœur battait encore. Sil mavait demandé de rester, peut-être que
Nous vivions à des centaines de kilomètres lun de lautre. Seules les lettres nous reliaient. Jusquau jour où je reçus une lettre de la femme de Gérard. Elle savait tout. Jamais ça ne marcherait : elle avait trente ans, moi quarante. Je nai pas répondu. À quoi bon ?
Six mois plus tard, Gérard débarqua sans prévenir à Saint-Étienne. Mes fils, Pierre-Louis et Guillaume, ouvrirent la porte sans comprendre.
Gérard ? Cest une visite éclair ou ? (Pourtant, javais envie dentendre “Je viens pour toujours.”).
Peut-être plus Tu ne me mets pas dehors, Solène ? hésita-t-il sur le seuil.
Mes garçons, gênés, filèrent dans leur chambre.
Entre. Que se passe-t-il ? Tu mapportes une lettre de ta femme ? plaisantais-je à moitié.
Pardon, Solène. Javais écrit, elle est tombée sur la lettre. Javoue tout. Nous avons divorcé, confia-t-il.
Gérard, je ne savais même pas Si javais su, rien ne se serait passé entre nous. Tu me proposes quoi, là ?
Épousons-nous, Solène, proposa-t-il sans détour.
Je ne sais pas Il y a les enfants On ne décide pas ça dun coup de tête. Et puis, comment réagiraient-ils ? répondis-je, un peu ravie tout de même.
Les enfants, cest formidable. Moi aussi jai une fille, Margaux, dix ans, fit-il, métonnant.
Tu as laissé ta fille ?
Jamais, Solène. Je vais la prendre avec moi. Sa mère boit un peu trop On sera une vraie famille, sempressa-t-il dajouter.
Doucement, Gérard ! Je ne connais pas ta fille, et tu mimposes déjà le rôle de mère. On va parler avec mes fils et voir. Je te prépare quelque chose à manger, fiancé à rallonge plaisantai-je.
La famille idéale ne fut pas de mise. Il y eu des disputes, des départs, des réconciliations, des caractères opposés. Chacun son histoire, ses blessures.
Le temps filait toujours plus vite.
Mon aîné, Pierre-Louis et Margaux se marièrent et se retournèrent contre nous. Ils nous imputèrent tous leurs griefs, nous reprochant davoir tout bouleversé. Pourquoi Gérard avait-il quitté sa femme ? Pourquoi, veuve, devais-je me remarier ? Ils partirent, dignes, sinstaller dans un studio.
Gérard et moi, nous sommes regardés, haussant les épaules, mais restant follement amoureux.
Un an passa.
Les enfants ne revenaient pas. Margaux nappelait Gérard que pour son anniversaire.
Trois ans plus tard, ils nous invitèrent enfin chez eux. Surprise, méfiance, puis joie : Margaux et Pierre-Louis avaient eu un fils. Notre petit-fils à tous les deux. À table, ils nous demandèrent pardon, avouant comprendre enfin que la vie réserve bien des détours. Il faut savoir pardonner et respecter ses parents. Ils avaient appelé leur fils Lucien, pour que la lumière et la paix règnent dans la famille.
Voilà, cétait notre bonheur retrouvé à Gérard et moi un bonheur tout neuf, venu du cœur de la vie française.







