Le chat dort avec ma femme. Il se colle à elle, me poussant de toutes ses pattes, me laissant à peine une place sur le lit conjugal. Le matin, il me regarde dun air insolent et moqueur. Je peste, mais quy faire ? Cest le chouchou, paraît-il. Mon épouse lappelle sa “petite étoile”, son “rayon de soleil”. Elle éclate de rire, mais moi, cela ne mamuse pas du tout.
Pour ce “rayon de soleil”, on prépare une belle dorade, soigneusement cuisinée. Ma femme enlève toutes les arêtes, dispose la peau croustillante en un petit monticule à côté des morceaux juteux qui fument encore dans son assiette spécialement réservée.
Le chat, un gros chartreux nommé Gustave, me décoche son sourire narquois, comme sil voulait dire :
« Tu nes quun pauvre type ici, cest moi, le vrai maître ! »
Moi, je récupère les restes, les morceaux dont monsieur ne veut pas. En bref, il se moque ouvertement de moi quand il le peut. Pour me venger, il marrive de le pousser doucement loin de la table, ou de le descendre du canapé. Cest la guerre, voilà tout.
Parfois, dans mes chaussons ou mes derbies, je retrouve de véritables pièges odorants. Ma femme, elle, trouve ça drôle et me lance :
« Il suffit de ne pas oublier qui est le vrai roi de la maison », tout en caressant son chouchou. Gustave me regarde alors avec un dédain royal. Je souffle. Après tout, jai une seule femme et ce terrain-là est non négociable, alors je prends mon mal en patience. Mais ce matin-là
Ce matin, alors que je me prépare pour partir au bureau, jentends un cri paniqué venant de lentrée. Je fonce et découvre une scène de chaos : six kilos de chat hirsute, griffes sorties, humeur noire, prêt à bondir sur ma femme comme un taureau sur une cape rouge.
Aussitôt quil me voit, le fauve saute sur ma poitrine et me propulse dans le couloir où je mécrase sur le carrelage. Je me relève dun bond, mempare dune chaise pour me protéger et attrape la main de ma femme afin de lentraîner dans la chambre.
Au passage, Gustave heurte une patte de chaise et pousse un cri perçant. Ça ne larrête pas, bien au contraire : il continue sa furieuse attaque jusquà ce que la porte de la chambre refermée nous isole enfin. De lautre côté, on perçoit ses feulements.
Nous nous soignons avec de lalcool et du mercurochrome en silence, pansant nos nombreuses égratignures. Ma femme téléphone à son bureau, expliquant que notre chat a eu un accès de folie et quil va falloir se rendre à lhôpital plutôt quau travail. Jappelle ensuite mon propre patron, répétant mot pour mot son excuse. Cest à cet instant
La terre tremble subitement, la maison vacille. Dans la cuisine, les vitres volent en éclats; dans la salle de bains, la fenêtre se fissure avec fracas. Mon téléphone tombe à terre. Un silence assourdissant sinstalle un instant. Oubliant le chat, nous nous précipitons à la cuisine et jetons un œil par la fenêtre.
Devant limmeuble, une énorme excavation. Des débris de voiture parsèment la rue. Cétait le petit utilitaire de notre voisin, garé là-bas, qui fonctionnait au gaz et transportait plusieurs bonbonnes. Il venait dexploser. Des autos garées sont renversées, les pneus tournent dans le vide, tandis quau loin, on entend hurler les sirènes de la police et des pompiers.
Sous le choc, je croise le regard de ma femme et, instinctivement, nous cherchons Gustave. Il est assis dans un coin, serrant sa patte avant droite blessée, miaulant doucement.
Ma femme lance un cri de détresse, se précipite, le prend dans ses bras et létreint contre elle. Je saisis les clés de la voiture et, sans attendre lascenseur, nous dévalons les sept étages quatre à quatre.
Pardonnez-moi, victimes de lexplosion, mais nous avions notre propre blessé à sauver.
Notre voiture, par chance, était garée derrière limmeuble. Nous filons chez notre vétérinaire. Dans la voiture, le disque de Michel Legrand joue « Les moulins de mon cœur » à la radio, et je sens mon cœur se serrer.
Une heure plus tard, en sortant du cabinet, ma femme porte soigneusement son trésor. Gustave exhibe fièrement sa patte bandée devant les propriétaires danimaux qui attendent leur tour et qui, touchés par notre histoire, viennent le caresser.
De retour à la maison, ma femme prépare à Gustave sa dorade favorite. Elle lui retire méticuleusement les arêtes et dispose la peau croustillante en un petit tas à côté des morceaux tendres. À moi, elle sert ce qui reste.
Boîtant, Gustave savance vers sa gamelle, grimace de douleur, me lance un regard frustré. Il essaie de me foudroyer du regard, mais cest la souffrance qui lemporte.
Je suis occupé, pressé, mais lorsque jai fini, je prends mon morceau, enlève les arêtes et le dépose dans la gamelle de Gustave.
Le chat, interloqué, me fixe sans comprendre. Il ramène sa patte blessée contre lui et pousse un petit miaulement plaintif.
Je le prends dans mes bras, approche ma tête de la sienne et lui murmure :
« Peut-être que je ne suis pas un gagnant. Mais avec une femme et un chat comme vous deux, je suis lhomme le plus heureux de France. » Et je lembrasse sur la tête.
Gustave ronronne doucement, me donne un coup de museau sur la joue. Je le pose au sol ; en grimaçant, il entame son poisson, et ma femme et moi, bras dessus bras dessous, le regardons avec un sourire attendri.
Depuis ce jour, il dort toujours avec moi. Il me fixe avec ses grands yeux et, chaque soir, je prie silencieusement pour que Dieu me prête de longues années à les avoir tous les deux à mes côtés.
Je ne demande rien dautre.
Cest, je vous le jure, le vrai bonheur.







