Un cadeau venu d’un inconnu Le message est apparu en tête du chat général, surplombant les tableurs et les e-mails urgents, comme une boule colorée dans le tiroir à dossiers : « Collègues, c’est parti pour le Secret Santa ! Échange de cadeaux anonyme pendant la soirée du bureau. Budget : jusqu’à 20 euros. Lien vers le formulaire ci-dessous. » Arnaud relut le texte et jeta machinalement un œil à l’horloge d’écran : il restait dix jours ouvrés avant la fin de l’année, deux semaines avant le bouclage du trimestre, trois jours pour verser la mensualité du crédit immobilier. Depuis longtemps dans sa tête, tout se mesurait ainsi. Déjà, les réactions fusaient dans le chat. Un GIF de renne, quelqu’un qui soupirait « Encore ? », d’autres demandaient des précisions sur le budget. Katia, la responsable RH, ajoutait promptement : « Ce n’est pas obligatoire mais fortement conseillé. On crée l’ambiance de fête ! » Arnaud termina son café refroidi et cliqua sur le lien. Le formulaire demandait nom, service, accord de traitement des données. En bas, le bouton « Participer » clignotait. Il hésita une seconde, imaginant comment une énième bougie ou une tasse inutile s’ajouterait à son bureau déjà encombré. Puis il vit sa case restée vide sur la liste des participants. Il valida. — Alors, toi aussi tu joues le jeu ? — lança Sacha, du service voisin en se penchant dans le box. — J’espère tomber sur quelqu’un qui a de l’humour. J’ai déjà mon idée : offrir un livre sur la gestion du temps au chef. — Mais on reste anonymes, — rappela Arnaud. — Justement, ça va être drôle. Imagine-le découvrant le bouquin… — Sacha mimait une grimace et éclatait de rire. Arnaud esquissa un sourire poli et se replongea dans son rapport. Les chiffres se brouillaient, gris et monotones. À la rangée voisine, on débattait des coffrets cadeaux à offrir aux partenaires, hésitant entre chocolats haut de gamme ou économies. À la pause, ce matin, on parlait prime : serait-elle maintenue, réduite ou distribuée… en coffrets, justement ? Tout flottait comme un décor de Noël en entreprise : sapin en plastique dans le hall, boules synthétiques, cartes impersonnelles « Chers partenaires, nous vous souhaitons… » Arnaud se fixait deux objectifs cette année : décrocher son bonus en fin de plan et ne pas s’énerver contre son fils pour ses notes. Les deux, tout aussi ardus. Le soir, il reçut un mail, objet « Ton Secret Santa ». Sur son téléphone, serré entre doudounes et sacs à dos dans le métro, il lut : « Bonjour Arnaud ! Ton filleul : Arnaud Crivière, service analytique. » Il relut. Puis une seconde fois. Secoué par le métro, poussé dans l’épaule, il vit les captures d’écran affluer sur le chat : « Bug ? » « Moi aussi, je suis tombé sur moi-même ! » « Chers tous, découvrez le Secret Santa version introspection… » Katia réagit vite : « Oui, la plateforme a bugué, impossible de corriger, tout est lié aux identifiants, IT dit qu’il est trop tard. Voyez ça comme une expérience. Offrez vos cadeaux, faites comme si de rien n’était, gardez l’esprit et la surprise ! » « Surprise si on sait que c’est soi ? » lança un collègue. « Imaginez que c’est un inconnu qui vous connaît vraiment bien », répondit Katia avec un emoji sapin. Arnaud referma le chat, rangea son téléphone. Un inconnu haranguait bruyamment le wagon pour « boucler son année ». Dans la fenêtre noire, Arnaud scrutait son reflet : quarante et un ans, cheveux encore tenaces mais blanchissant sur les tempes. Visage fatigué sans être vieux. Costume prêt-à-porter, montre à crédit, smartphone « comme le patron ». Recevoir un cadeau de soi-même, comme d’un inconnu, pensa-t-il. Qu’est-ce que cet inconnu aurait pu m’offrir ? Pas de réponse. Le lendemain à la pause, c’était le sujet : — Faut annuler, — disait Paul, le juriste en tapotant sa clope, — c’est contraire au principe. Un Secret Santa ne peut pas être démasqué ! — Moi j’adore, — répondit Anne du marketing, — enfin un vrai cadeau, pas encore une écharpe de Noël… — Tu te fais déjà tous tes plaisirs, — glissa quelqu’un. — Pas tous. Il y a toujours ce truc que tu n’achètes pas pour toi. C’est ça qui est drôle ! Arnaud écoutait en silence. Dans sa tête défilaient options : écouteurs, power bank, nouvelle souris. Tout ça, il pouvait le prendre chez Darty après le bureau. Pas vraiment un cadeau — juste un accessoire de plus. — Et toi, tu vas t’offrir quoi ? — questionna Sacha devant l’ascenseur. — Je sais pas, — admit Arnaud. — Moi, j’aurais pris une PlayStation, mais le budget… — Sacha riait. — Je vais me contenter d’un coffret de bières, signé « Du Père Noël ». Et toi alors ? — songea Arnaud en rejoignant son poste. Qu’aurais-tu aimé recevoir, si quelqu’un te voyait vraiment ? Pas comme collègue, ni payeur de crédit, ni père qui « ne passe pas assez de temps », mais… qui ? Comme personne ? Il ne trouvait pas le mot. Le soir, il passa au centre commercial. Tout brillait, la musique battait son plein. Les magasins vantaient « l’idée parfaite », « le cadeau pour lui », « le coffret pour homme réussi ». Partout, affiches d’hommes en manteau chic, mines conquérantes. Sans cernes, ni crédits. Chez Boulanger, il hésita devant les écouteurs « best-seller ». Le vendeur présentait les modèles à un jeune en doudoune. Pratique, se disait-il. Pour la musique, les podcasts. Un geste pour soi ? Il prit la boîte, la retourna : ça rentrait dans le budget, sauf si on choisissait le haut de gamme. Mais là, c’est juste moi qui m’achète un truc — aucun sens. Il s’offre constamment les objets que doit posséder l’homme de son âge et de son statut : téléphone, montre, souliers corrects, manteau sans promo. Ça, ce n’est pas un cadeau. Il reposa la boîte et sortit. Chez Cultura, il faisait plus chaud. À l’entrée, piles de livres « Devenez la meilleure version de vous-même », « La gestion du temps », « Le bonheur programmé ». Il feuilleta l’un d’eux, reconnut les slogans sur la « zone de confort » et l’« efficacité »… et se sentit las. Au fond, les romans. Il caressa les dos, repéra des noms familiers. Il avait beaucoup lu, autrefois. À la fac, il enchaînait les romans toute la nuit avant d’arriver cerné aux cours. Puis le boulot, le crédit, l’enfant, la lecture devint un point « à faire ». Un livre ? — songea-t-il. Mais lequel ? Même si cet inconnu m’offrait un livre, aurais-je le temps de le lire ? Il ressortit bredouille, la tête bourdonnante des musiques et pubs. Chez lui, sa femme l’interrogea : — T’as l’air soucieux ? — Non, ça va, — répondit-il en quittant ses chaussures. — On fait un jeu au boulot. Les cadeaux. — Les fameuses bougies, mugs… ? — sourit-elle. — Sauf que cette fois, tout le monde doit s’offrir à soi-même. Le système est planté. — Mais c’est super, — elle posa une assiette de pâtes. — Prends-toi ce que d’habitude tu n’oses pas. — Genre ? — Tu sais mieux que moi. Il se tut. Son fils était absorbé dans son manuel, jouant l’écolier studieux. — Alors ? — sa femme scruta son regard. — D’habitude tu sais ce que tu veux. Nouveau téléphone, smartwatch, sac à dos. T’aimes les gadgets. — Ça, je les achète au besoin… — Alors prends autre chose — pas un objet. Un bon pour un massage, un week-end, un… — Un week-end, pas besoin de bon, — la coupa-t-il. — Il me faudrait un patron qui n’écrit pas le dimanche… Elle sourit. — Demande ça à ton Père Noël. — Ça dépasse le budget, — plaisanta-t-il. La nuit fut longue, peuplée d’images de boutiques, de slogans, de souhaits étrangers : « évolution de carrière », « nouveaux accomplissements », « bonheur financier ». Tout cela comptait, mais semblait relever du décor, une guirlande de fête qu’on range en janvier. Qu’est-ce que je voudrais, si personne ne me juge ? Ni collègues, ni femme, ni enfant, ni famille, ni banque ? Toujours aucune réponse. À une semaine de la fête, l’open-space vibrait plus fort. Les premiers paquets faisaient leur apparition — planqués dans les tiroirs, exhibés sous le sapin. Le chat débattait dress-code, menus, concours. Katia annonça un animateur, un DJ et « un moment spécial Secret Santa ». Arnaud n’avait toujours pas choisi son cadeau. — Tu traînes, — lança Sacha, — après t’auras plus de choix. — Je réfléchis. — À quoi, franchement ? Prends quelque chose d’utile ! Moi, j’ai commandé un kit barbecue. J’en ai toujours voulu, jamais eu le temps. Cette fois, j’aurai le temps ! À midi, il descendit au café du rez-de-chaussée. File à la caisse, on parlait boulot, enfants, embouteillages. À l’écran de l’accueil, pub : « Faites-vous plaisir ! Coffrets de fête.» Il s’installa vers la baie vitrée, sortit son téléphone. Chercha « cadeau homme quarante ans ». Résultat immédiat : montres, portefeuilles, gadgets, kits d’alcool, bons pour salon de coiffure. Ça ne parle que de l’image, pensa-t-il, pas du ressenti. Il ferma la page et consulte sa boîte perso. Entre promos et newsletters, un mail d’une plateforme de formation où il s’était inscrit naguère : « Nouvelle session de cours photo, inscrivez-vous avant dimanche ! » La photographie. Il se rappela son vieil appareil reflex, acheté dix ans plus tôt, avant l’enfant, lorsque le crédit immobilier était encore lointain. Il arpentait Paris les weekends, photographiant rues, passants, vitrines. Puis l’appareil dormit au placard. D’abord le temps manqua, puis l’envie, et cela parut devenir « futile ». Vieux cliché, se moqua sa petite voix : le quadra qui redécouvre sa passion… C’est ridicule. Il repoussa son plateau. Quelque chose se serra en lui, comme un embarras. Je ne vais rien bouleverser… Je… Le téléphone vibra. Le patron : « Chiffres du troisième trimestre pour ce soir ! » Arnaud soupira et retourna au boulot. Le soir, il dénicha la sacoche dans l’entrée, sortit le reflex poussiéreux. Il l’alluma — batterie morte. La recharge était au fond d’un tiroir. Surprise de sa femme : — Tu te remets à la photo ? — Je veux juste vérifier s’il fonctionne encore. Une fois chargé, il sortit sur le balcon, prit deux clichés sur la cour : voitures, fenêtres, neige, lampadaires. Rien d’artistique — mais en visant, le brouhaha mental s’estompa. Non pas disparu, juste relégué. Son souffle se fit plus calme. Et si c’était ça le cadeau ? Non pas l’appareil, mais le droit d’y consacrer du temps. Une heure chaque semaine. Deux. Sans culpabiliser. Pensée banale… achetez-vous un cours photo ! Comme si ça changeait tout ? Mais une voix plus douce chuchotait : pourquoi pas ? On dépense sans cesse pour des choses aussitôt oubliées. Au moins ceci, il l’a aimé, jadis. Il rouvrit le mail, parcourut le programme : la composition, la gestion de la lumière, le paysage urbain. Cours du soir deux fois par semaine en ligne. Le prix enterrait juste dans le budget Secret Santa si l’option simple. Un vrai cadeau à soi, venant d’un inconnu — celui qui se rappelle ce qu’on aimait et ne le trouve pas ridicule. Il valida l’achat. Restait la formalité : emballer pour offrir. La consigne voulait un objet physique, déballable. Il prit un carnet bleu au rayon papeterie, un simple enveloppe. À la maison, il imprima la confirmation de cours et la glissa dedans. Sur la première page du carnet il écrivit : « Pour les photos que tu vas encore prendre ». Écriture irrégulière, mais lisible. Il voulut rédiger une carte, non pas un slogan creux, mais une vraie parole. Après plusieurs brouillons, il aboutit à : « À Arnaud, Parfois, il faut se rappeler qu’on n’est pas que tableurs et réunions. Que le monde ne se voit pas qu’à travers des chiffres. J’espère que tu sauras en profiter. Ton Père Noël » À la relecture, pincement au cœur. Ces mots étaient à la fois étrangers et essentiels. Le Père Noël s’avéra un peu plus bienveillant que lui-même envers lui. Il glissa le bon de cours dans l’enveloppe, glissa celle-ci dans le carnet, emballa le tout dans un papier kraft, ficela d’un ruban rouge. Au banquet du bureau, tables nappées, guirlandes, DJ compilant des tubes usés. Les collègues débarquaient les uns après les autres, les uns en paillettes, d’autres en chemise mode sans badge. Les cadeaux furent rassemblés sur une table dédiée, chaque paquet étiqueté. Arnaud posa le sien, regarda la pile : sac flashy, boîtes à logo, formes mystérieuses. — Prêt à te dévoiler ? — plaisanta Katia. — Autant qu’on peut… — répondit-il. En milieu de soirée, l’animateur lança le « moment spécial » : musique baissée, lumières tamisées. L’ambiance était déjà joyeuse, certains riaient fort, d’autres débataient au bar. — Mes amis, — commença l’animateur, — cette année, notre Secret Santa est… ultra secret ! Vous êtes tous devenus vos propres magiciens. Mais on fait semblant de rien, d’accord ? Rires dans la salle. — Chacun va chercher le cadeau à son nom et l’ouvre devant tout le monde. Souvenez-vous : l’important, ce n’est pas le contenu, mais ce qu’on apprend sur soi. Encore un qui ne parle qu’en slogans, pensa Arnaud. Son tour venu, un léger trac lui serra le ventre. Il trouva le paquet « Arnaud Crivière » et regagna sa place. — Alors, c’est quoi ? — chuchota Sacha. — Pas des chaussettes, j’espère. Arnaud défit le ruban, déballa. Carnet, enveloppe à son nom. Ses mains tremblaient un peu. — Un kit barbecue, c’est pas ça ! — sourit Sacha. Il ouvrit l’enveloppe : le bon de cours. Autour, on clamait « J’ai reçu un soin spa ! », on exhibait des jeux de société. À côté, Sylvie l’experte comptable détournait les yeux en découvrant un livre de yoga, Katia riait sur sa tasse « Meilleure collègue ». Il lut la carte. Relut. Les mots qu’il avait écrits résonnaient comme prononcés par un autre. Tu n’es pas que tableurs et réunions. Une gêne se mêla à un allègement : comme si son « inconnu » l’avait surpris sans le juger. — Alors ? — relança Sacha. — Un cours… — murmura Arnaud, — de photo. Et un carnet. — Pas mal, — siffla Sacha. — Quelqu’un s’est donné du mal ! C’est les créatifs qui font ça… On a pas le droit de deviner, hein ? — Non. — Tant pis ! Je file ouvrir mon kit. Tu feras les photos du prochain event. Arnaud referma le carnet. L’animateur plaisantait sur scène, déjà ça dansait. Autour, tumulte, mais en lui tout devint plus calme. Sa femme attendait des nouvelles sur Messenger : « Alors, ce cadeau ? » Il répondit « Cadeaux marrants. Je me suis offert un cours » — avant de corriger en « Je t’explique plus tard ». Il rentra vers minuit. Dans la cage d’escalier, calme, juste une porte claquante tout en haut. Chez lui, lumière chaude, odeur de clémentine, sa femme lisait, le fils dormait. — Alors, tu as eu quoi ? Il posa le carnet et l’enveloppe sur la table. — C’est tout ? — Il y a une carte dedans, — dit-il, ouvrant l’enveloppe. Elle lut le mot, croisa ses yeux : — C’est toi qui as écrit ça ? — Oui, — avoua-t-il. — Et j’ai payé le cours, celui de photographie. Elle hocha la tête, ni ironique, ni moqueuse. — Beau cadeau. Tu aimais ça. — Il y a longtemps… — Le temps n’efface pas tout. Il haussa les épaules, mais quelque chose bougea, comme un meuble qu’on se décide enfin à déplacer. — On verra bien… Le premier janvier, il se réveilla sans réveil. Matin gris, neige qui n’a pas fondu entre les voitures. Tête lourde, mais pas fracassée. Sa femme et son fils étaient chez les beaux-parents ; lui allait les rejoindre demain. Un silence inhabituel dans l’appart. Il fit du café, s’installa, ouvrit le carnet. La page d’hier : « Pour les photos que tu vas encore prendre ». Sur l’ordi, il ouvrit le mail d’accès au cours. Première session dans une semaine, mais le module d’intro était déjà dispo. Il lança la vidéo : voix posée d’un formateur parlant non de « performance » mais de lumière et de regards. Il se découvrit sans vérifier sa boîte pro pendant la vidéo. Téléphone oublié dans la pièce d’à côté. Ensuite, il prit l’appareil, descendit dans la cour. Air froid, mais sain. Des gens jetaient les sacs post-réveillon. Un chien trottait. Sur le terrain de jeux, une serpentins abandonné. Il visa les branches, les balcons, les antennes. Rien d’exceptionnel — mais lors du déclic, il ressentit quelque chose de modeste et pourtant essentiel. Ni pour un rapport, ni pour un KPI, ni pour un slide. Juste pour lui. Il fit quelques clichés, rentra, transféra sur l’ordi. La plupart inintéressants, certains maladroits. Mais une photo où les fenêtres se reflétaient dans le pare-brise l’arrêta. Il agrandit. Dans le reflet, sa propre silhouette — appareil en mains. Un cadeau venu d’un inconnu, pensa-t-il. Qui n’était autre que moi-même. Et c’est, finalement, très bien. Il referma le logiciel et acheva son café. La rentrée, les mails, le travail l’attendaient. Mais aussi ce cours qui commençait dans une semaine. Et une nouvelle heure à marquer, réservée juste à lui. Il ouvrit le carnet, inscrivit la date, quelques mots : « Cour, matin, reflet sur la vitre ». Sobre, mais à lui. Il reposa le stylo et comprit qu’il pensait à l’avenir autrement qu’en chiffres et factures. Il y ouvrit une minuscule brèche : celle où il pouvait regarder et choisir, juste pour lui. C’était peu. Mais suffisant pour mieux respirer. Il se servit encore un café, consulta le planning du cours. En bas, une note : « Ne jamais annuler pour le travail. » Il sourit, sachant que la vie en décidera souvent autrement. Mais il avait au moins le droit d’essayer. Et c’était déjà un cadeau.

Un cadeau venu dun inconnu

La notification du chat de lentreprise est apparue au-dessus des tableaux Excel et des e-mails urgents comme une guirlande dans un classeur administratif :

« Chers collègues, lancement du Secret Santa ! Échange anonyme de cadeaux à la soirée du bureau. Budget : jusquà 30 euros. Le lien est ci-dessous pour vous inscrire. »

Luc Bernard lut le message à deux reprises, puis jeta un regard mécanique à lhorloge digitale en haut à droite de son écran. Il restait dix jours ouvrables avant la fin de lannée, deux semaines pour clôturer le trimestre, trois jours avant le prélèvement du crédit immobilier. Tout dans sa tête se mesurait depuis longtemps à cette cadence.

Déjà, sur le chat, les réactions fusaient : gifs de rennes, « Encore ? », questions sur le budget. Camille, la RH, ajouta aussitôt : « La participation nest pas obligatoire, mais cest vivement conseillé ! Un peu de magie de Noël au bureau, non ? »

Luc termina son café froid en silence et cliqua sur le lien. On lui demanda son prénom, son service, son consentement pour lutilisation des données. Une petite case « Participer » clignotait en bas de la page. Il hésita une seconde, imaginant la sempiternelle bougie parfumée ou le mug qui viendra sajouter à son espace déjà envahi. Puis, il pensa à son nom laissé vide sur la liste des participants.

Il valida.

Toi aussi tu tes laissé tenter ? demanda Julien, de léquipe voisine, en passant la tête dans lopen-space. Jespère tomber sur quelquun avec de lhumour. Je pense offrir à notre chef un bouquin sur la gestion du temps !

Cest censé rester anonyme, rappela Luc.

Justement, cest plus drôle ! Timagines sa tête ? Julien fit semblant dêtre outré puis éclata de rire.

Luc lui sourit poliment, puis se replongea dans son rapport. Les chiffres défilaient, monotones. À côté, une équipe débâtait des coffrets pour les partenaires : chocolat haut de gamme ou économie ? Ce matin à la pause, on avait parlé bonus : qui laurait, qui se verrait réduire, et qui recevoir « en nature » avec ces mêmes coffrets.

Tout ce brouhaha formait le décor inépuisable de décembre : le sapin synthétique dans le hall, les boules de Noël en plastique, les cartes impersonnelles « Chers partenaires, nous vous souhaitons ».

Luc, cette année, sétait fixé deux objectifs. Toucher son bonus de performance, et ne pas exploser face aux notes de son fils. Les deux semblaient insurmontables.

Le soir, un e-mail intitulé « Le tirage au sort Secret Santa » apparut sur son téléphone, dans le métro bondé entre doudounes et sacs à dos.

« Bonjour Luc ! Votre binôme : Luc Bernard, Service Analyse. »

Il relut la phrase. Encore une fois.

Le métro fit une embardée, quelquun le bouscula. Sur le chat, déjà, les captures décran pleuvaient :

« Cest un bug ? »
« Moi aussi, je me suis pioché ! »
« Nouvelle étape de la connaissance de soi. »
Camille répondit vite : « Oui, un souci de la plateforme, trop tard pour changer. LIT dit que tout est verrouillé via les identifiants. Voyons ça comme un petit défi, gardons la surprise et lesprit de Noël. »

« Quelle surprise si cest soi-même ? » demanda quelquun.

« Imagine un inconnu qui te comprend parfaitement », répliqua Camille suivie dun emoji sapin.

Luc coupa la discussion et rangea son mobile. Dans le wagon, une voix tonitruante vantait ses « succès de fin dannée ». Dans le reflet sombre du carreau, Luc se fixa. Quarante-et-un ans. Ses cheveux tenaient bon, mais des mèches claires apparaissaient sur les tempes. Le visage marqué mais pas vieilli. Blazer de grande enseigne, montre payée en plusieurs fois, smartphone acheté pour « faire comme le patron ».

Un cadeau venant dun inconnu à soi-même, pensa-t-il. Mais quoffrirait cet inconnu ?

Pas de réponse.

Le lendemain à la pause, le sujet fut le seul sur la table.

Je trouve quil faudrait tout annuler ! sénerva Pierre, le juriste, tapotant sa clope. Cest contraire à la tradition. Un Secret Santa doit rester secret !

Moi ça me plaît, répliqua Amélie du marketing. Enfin loccasion de se gâter vraiment, pas une écharpe à motifs rennes.

Tu tachètes déjà tout, glissa quelquun.

Il y a des choses pour lesquelles on rechigne toujours, Amélie sourit. Cest là que ça devient intéressant.

Luc écoutait en silence, son cerveau tournant : casque audio, batterie portable, nouvelle souris. Il pouvait tout acheter sans Santa, en passant au magasin le soir. Rien ne ressemblait à un cadeau, juste un accessoire de plus pour le boulot.

Et toi, tu vas toffrir quoi ? lança Julien en appuyant sur lascenseur.

Aucune idée, avoua Luc.

Moi, direct, je me prendrais une PlayStation, si le budget le permettait ! Julien rigola. Bon, je vais prendre un coffret de bières artisanales, signé « De la part du Père Noël ».

Et moi, alors ? pensa Luc en regagnant son poste. Quest-ce que je voudrais, si quelquun me voyait vraiment ? Pas comme employé, ni comme payeur demprunt, ni comme père accusé de ne pas passer assez de temps avec son fils. Mais comme qui ? Comme personne, simplement ?

Il navait pas de mot à mettre dessus.

Le soir, Luc se retrouva au centre commercial, baigné de lumières et de musique. Tout promettait « cadeau idéal », « coffret pour homme », « pack pour réussir ». Partout, des affiches avec des hommes sûrs deux, manteau chic, sourire conquérant. Aucun navait de cernes, ni demprunts en attente.

Luc entra chez Darty, devant les casques « Best seller ». Un vendeur expliquait la différence de modèles à un jeune. Pratique, pensa-t-il. Écouter des podcasts, de la musique, cest se faire du bien. Il prit une boîte, vérifia le prix : ça passait dans le budget si on ne visait pas le haut de gamme.

Mais cest moi qui achète. Où est le sens ? Jachète déjà ce que doit avoir lhomme « de mon âge et mon statut » : smartphone, montre, chaussures correctes, blouson pas soldé. Est-ce vraiment un cadeau ?

Il remit lobjet en rayon.

Chez Cultura, la chaleur était plus douce. À lentrée, des piles de livres de développement personnel : « Devenez la meilleure version de vous-même », « Le bonheur en 5 étapes », « Saffranchir de sa zone de confort ». Luc en décrocha un, feuilleta des pages pleines defficience et de performance, et sentit la lassitude monter.

Au fond, les rayons de romans. Il balaya les tranches, reconnaissant des auteurs. Il lisait beaucoup jadis. À la fac, il pouvait dévorer un roman en une nuit et débarquer à lamphithéâtre les yeux rouges. Puis le travail, le prêt, larrivée de son fils : la lecture devint un item mental « À faire ».

Un livre ? se demanda-t-il. Mais lequel ? Le Père Noël fictif offrirait-il un livre, alors quil navait plus le temps de lire ?

Il ressortit du magasin, les mains vides. La tête bourdonnait de pub et dambiance sonore.

Pourquoi tu fais cette tête ? demanda sa femme, Hélène, quand il rentra.

Cest rien, répondit-il en enlevant ses chaussures, on joue à un truc au boulot. Les cadeaux de Noël.

Les éternelles bougies et mug ? plaisanta-t-elle.

Cette fois, cest chacun pour soi. La plateforme a buggé.

Et alors ? Cest super. Achète-toi quelque chose que tu hésites toujours à payer.

Comme quoi ?

Je ne sais pas. Tu sais mieux que moi.

Il se tut. Son fils parcourait son manuel dhistoire, simulant une révision.

Et alors ? dit Hélène, attentive. Dhabitude tu veux un truc précis. Un nouveau téléphone, une montre, un sac à dos. Tu aimes les gadgets.

Je les achète quand il faut, répondit Luc. Pas sur un coup de tête.

Alors, et si ce nétait pas un objet ? proposa-t-elle. Un bon cadeau, un massage, une journée off, ou

Une journée off, je nai pas besoin de coupon, coupa Luc. Il me faut juste un chef qui arrête de mécrire le dimanche.

Elle sourit.

Voilà, demande ça à ton Santa.

Hors budget, plaisanta Luc.

Encore éveillé tard, Luc repassait en boucle images de vitrines, slogans, souhaits dautrui : « progression de carrière », « nouveaux succès », « sécurité financière ». Tout ça importait, mais semblait de la déco, quon range en janvier avec les guirlandes.

Si personne ne me jugeait, ni collègues, ni femme, ni fils, ni parents, ni la banque Quest-ce que je voudrais ?

Toujours pas de réponse.

Une semaine avant la fête, lambiance crissa encore plus. Les premiers paquets apparurent sur les bureaux, cachés dans les tiroirs ou fièrement exposés. Sur le chat, on parlait dress code, menu, jeux. Camille annonça la venue dun animateur, dun DJ et « un moment spécial Secret Santa ».

Luc navait toujours pas choisi son cadeau.

Alors, tu attends le dernier moment ? lança Julien. Après il ne te restera rien de bien.

Je réfléchis, fit Luc.

Franchement, y a pas à réfléchir ! Prends un truc utile. Moi jai commandé un kit barbecue. Je voulais ça depuis des lustres. Maintenant, je lai.

Au déjeuner, Luc se posa au café du rez-de-chaussée. La file serpentait vers la caisse, gens parlaient boulot, enfants, bouchons. Au-dessus du comptoir la pub tournait : « Faites-vous plaisir ! Coffrets pour les fêtes ».

Au bord de la fenêtre, il sortit son portable. Chercha « cadeau homme 40 ans ». Lalgorithme déboula : montres, portefeuilles, gadgets, coffrets alcool, bons barbiers.

Tout cela parle de comment je dois paraître, pensa-t-il. Pas de comment je me sens.

Il ferma ces pages et ouvrit sa boîte mail perso. Lui arrivaient des promos : « Vous ne venez plus chez nous », « Promo spéciale pour les fêtes », « Commencez 2024 avec une nouvelle version de vous ».

Parmi tout ça, un message dune plateforme de formation à laquelle il sétait inscrit jadis. « Nouvelle session du cours de photographie. Inscrivez-vous avant samedi. »

Photographie.

Il repensa à son vieux Reflex, acheté il y a dix ans, quand le fils nétait pas encore là et que lemprunt immobilier nétait quune perspective lointaine. Alors, il arpentait Paris les week-ends et prenait des photos : immeubles, passants, vitrines. Puis lappareil avait fini dans le placard faute de temps, puis denvie, puis dexcuses jugées sérieuses.

Cliché… railla sa voix intérieure. Le quadra qui croit retrouver une passion oubliée. Ça fait cliché.

Il repoussa son plateau : un pincement, comme une gêne soudaine.

Je ne vais pas tout plaquer. Juste

Il neut pas le temps dachever sa pensée. Son chef venait denvoyer un SMS : « Jattends les chiffres du troisième trimestre pour ce soir. »

Luc soupira et se leva.

En rentrant chez lui, Luc fouilla dans le placard et ressortit le sac poussiéreux où sommeillait son appareil. Il le pesa dans ses mains, glacé, massif. Il lalluma, batterie morte. Il retrouva le chargeur dans le bureau.

Tu veux refaire des photos ? demanda Hélène, étonnée.

Je voulais juste voir sil marche encore, répondit-il.

Une fois la batterie chargée, il sortit sur le balcon, prit deux clichés de la cour : voitures, fenêtres, lampadaires. Rien dextraordinaire, mais devant le viseur, le bourdonnement dans sa tête satténuait. Pas disparu, juste repoussé.

Il se surprit à respirer plus profondément.

Cest peut-être ça, le cadeau. Pas lappareil, mais la permission de consacrer du temps à ça. Une heure par semaine. Sans se sentir ridicule.

La pensée leffraya autant quelle la séduisait. Son critique intérieur railla aussitôt : Va tinscrire à un cours photo. Comme si ça changeait quoi que ce soit.

Mais un autre écho, plus calme, susurra : Et pourquoi pas ? Tu dépenses bien largent pour des choses qui soublient vite. Au moins, là, cest quelque chose qui tavait vraiment plu.

Luc revint sur son ordinateur et rouvrit le-mail. Le programme promettait cours de composition, techniques de lumière, paysages urbains. Deux soirs par semaine, en ligne, dans le budget Secret Santa si on ne prenait pas loption premium.

Un cadeau à soi-même, venant dun inconnu qui se souvient de ce qui nous semblait important et qui nen fait pas une blague.

Luc cliqua sur « Payer ».

Il fallut formaliser : il fallait un vrai cadeau à offrir, pas juste « Jai payé un cours ».

Dans une papeterie, Luc acheta un carnet bleu marine, sans dessin, et une enveloppe. Chez lui, il imprima la confirmation du cours, la replia soigneusement. Sur la première page du carnet, il inscrivit : « Pour les photos que tu feras ». Son écriture tremblait un peu, mais restait lisible.

Il réfléchit longuement à la carte qui allait avec : il voulait éviter les slogans bateaux. Il voulait des mots sincères, venus dun « inconnu » qui connaissait sa vie.

Après plusieurs brouillons déchirés, il aboutit sur :

« Pour Luc.
Parfois, il est bon de se rappeler que tu nes pas uniquement tes rapports et tes réunions. Prends un peu de temps pour regarder le monde autrement quà travers des tableaux Excel. Jespère que tu en profiteras.
Ton Santa. »

Lire ces mots lui serra le cœur : ce nétait ni trop sentimental, ni inutile. Juste juste.

Son Santa, ce soir-là, était plus bienveillant que lui-même ne létait dhabitude.

Il glissa limprimé du cours dans lenveloppe, celle-ci dans le carnet, puis enveloppa de papier kraft, ficela dun ruban rouge.

Le paquet était discret. Mais sans logo, ni slogan.

La fête était au rez-de-chaussée dun centre daffaires, tables nappées de blanc, guirlandes, DJ remixant des tubes éculés. Les collègues défilaient, souvent dans les mêmes chemises quau boulot, sans badge cette fois.

Tous les cadeaux furent déposés sur une table. Étiquettes nominatives. Luc ajouta son paquet, observa la pile bigarrée : sacs de marques, boîtes à nœuds, paquets fantaisistes enveloppés de papier alu.

Prêt pour la révélation ? chuchota Camille en passant.

Autant quon peut lêtre, répondit Luc.

Au milieu de soirée, lanimateur annonça « la séquence spéciale ». La musique baissa, lumière tamisée. Certains riaient fort, dautres discutaient au bar.

Mes amis, lança lanimateur, cette année, le Secret Santa a réussi à rester secret de manière inédite : chacun est le propre magicien de sa soirée ! Faisons semblant de ny voir que du feu, daccord ?

Quelques éclats de rire parcoururent les rangs.

On va passer un par un, choisir le paquet à son nom, ouvrir devant tout le monde. Et souvenez-vous : lessentiel, ce nest pas lobjet, mais ce que vous découvrez sur vous-même.

Encore un qui parle comme un panneau publicitaire, pensa Luc.

Quand ce fut son tour, Luc sentit un nœud dans la gorge. Il alla chercher le paquet marqué « Luc Bernard », retourna à sa place.

Alors, cest quoi ? couina Julien. Dis-moi que ce nest pas des chaussettes !

Luc défit le ruban, ouvrit le papier. Carnet, enveloppe. Son prénom écrit à la main. Ses doigts tremblaient un peu.

Pas pour le barbecue, alors ! nota Julien.

Luc ouvrit lenveloppe, déplia la feuille. Les cris autour fusaient : « Jai eu un bon spa ! », « Une boîte de jeu de société ! » Luc remarqua du coin de lœil que Sylvie, la comptable, rougissait en feuilletant un livre de yoga, tandis que Camille, la RH, pouffait devant une tasse « Meilleur(e) collègue ».

Il lut la note. Relut encore. Les mots quil avait écrits sonnaient étrangement justes, maintenant quil sadressait à lui-même.

Tu nes pas juste tes rapports et tes réunions.

Une émotion mélange de honte légère, comme surpris dans un moment de faiblesse, et de soulagement de navoir pas à se justifier, lenvahit.

Alors ? relança Julien.

Un cours, répondit Luc, la voix serrée. De photographie. Et un carnet.

Eh ben ! Julien siffla. Qui sest démené ? Cest forcément quelquun de créatif, non ? Il ne faut jamais découvrir, cest la règle !

Oui, fit Luc.

Pas mal, Julien soccupa de ses bières. Tu pourras faire les photos du prochain séminaire !

Luc referma le carnet. Lanimateur plaisantait au micro, certains dansaient déjà. Un tourbillon résonnait, mais Luc se sentit un peu calme à lintérieur.

Il croisa le regard dHélène sur son téléphone, un message non lu : « Alors, raconte ! ». Il répondit : « Ça va. Les cadeaux sont marrants. Jai eu un cours. » Puis il effaça cette dernière phrase et écrivit : « Je te raconterai ».

Il rentra tard, près de minuit. Limmeuble était silencieux, une porte claqua loin au-dessus. Lappartement laccueillit par une lumière tiède et une odeur de clémentines. Hélène lisait à la cuisine, leur fils dormait déjà.

Alors, cétait quoi, ton cadeau ?

Il posa le carnet sur la table, lenveloppe avec.

Cest tout ? sétonna-t-elle.

Il y a autre chose dedans, fit-il en ouvrant lenveloppe.

Elle lut la note, releva les yeux.

Tu tes écrit ça à toi-même ? souffla-t-elle doucement.

Oui, admit-il. Et jai pris un cours. De photo.

Elle acquiesça, sans ironiser, sans plaisanter.

Beau cadeau, dit-elle. Tu aimais ça.

Cétait il y a longtemps, murmura-t-il.

Et alors ? Ça nefface pas ce que ça représentait.

Luc haussa les épaules, mais en lui, une pièce venait de bouger, comme un meuble quon ose enfin déplacer.

On verra, glissa-t-il.

Le 1er janvier, Luc se réveilla sans réveil. Derrière la baie vitrée, matinée grise, parking encombré, traces de neige. Sa tête était lourde, mais pas douloureuse. Hélène et leur fils étaient chez ses beaux-parents depuis la veille, lui rejoindrait le lendemain.

Lappartement baignait dans un silence inhabituel. Luc se fit un café, sassit et ouvrit le carnet. Sur la première page, la phrase « Pour les photos que tu feras » le fixait.

Il alluma son ordinateur, retrouva le mail daccès au cours. La séance dintro était déjà en ligne, démarrage dans une semaine. Luc cliqua : la voix du formateur, posée, parlait lumière et ombre, rien sur « performance » ou « développement personnel ».

Écouter cela, Luc se rendit compte quil nouvrait pas sa boîte pro. Le mobile traînait dans lautre pièce, et il néprouvait nulle envie de latteindre.

Après lintro, il prit son appareil photo et descendit. Lair était frais mais pas glacial. Des voisins jetaient les poubelles post-fêtes, dautres promenaient leur chien. Sur laire de jeux, un pétard usé traînait.

Il leva la caméra, visa : branches, câbles, balcons. Rien dexceptionnel, mais en appuyant, il sentit quil faisait quelque chose de minuscule et de vital.

Pour rien ni personne, ni bilan, ni quotas. Juste pour lui.

Il en prit quelques autres, remonta, transféra les photos sur lordinateur. La plupart étaient banales, certaines ratées, mais une image, le reflet des fenêtres sur la voiture, le surprit.

En zoomant, il revoit son propre profil, appareil en main.

Cadeau dun inconnu, pensa Luc. Cet inconnu, cest moi. Et, peut-être, cest bien comme ça.

Luc ferma la fenêtre et but son café refroidi. Demain serait la reprise, les tâches, les appels, la paperasse. Mais il y aurait le cours. Et il essaierait de garder une heure, rien que pour lui.

Il prit son carnet, y barra la date, nota : « Cour, matin, reflet sur verre ». La ligne était modeste, mais elle lui ressemblait.

Il reposa le stylo, conscient que pour la première fois depuis longtemps, il pensait au futur autrement quen calculant des factures ou des rapports. Là, dans ce futur, un minuscule espace sétait ouvert où il pouvait regarder et choisir, juste pour lui.

Cétait peu, mais suffisant pour lui laisser le souffle plus libre.

Luc se versa un deuxième café et consulta le calendrier du cours. Au bas de la page, une case pour notes personnelles. Il inscrivit : « Ne pas annuler pour le travail ». Puis il sourit, sachant bien que la vie ferait le tri. Mais, pour une fois, il avait le droit dessayer.

Et cétait déjà un beau cadeau.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

thirteen − ten =

Un cadeau venu d’un inconnu Le message est apparu en tête du chat général, surplombant les tableurs et les e-mails urgents, comme une boule colorée dans le tiroir à dossiers : « Collègues, c’est parti pour le Secret Santa ! Échange de cadeaux anonyme pendant la soirée du bureau. Budget : jusqu’à 20 euros. Lien vers le formulaire ci-dessous. » Arnaud relut le texte et jeta machinalement un œil à l’horloge d’écran : il restait dix jours ouvrés avant la fin de l’année, deux semaines avant le bouclage du trimestre, trois jours pour verser la mensualité du crédit immobilier. Depuis longtemps dans sa tête, tout se mesurait ainsi. Déjà, les réactions fusaient dans le chat. Un GIF de renne, quelqu’un qui soupirait « Encore ? », d’autres demandaient des précisions sur le budget. Katia, la responsable RH, ajoutait promptement : « Ce n’est pas obligatoire mais fortement conseillé. On crée l’ambiance de fête ! » Arnaud termina son café refroidi et cliqua sur le lien. Le formulaire demandait nom, service, accord de traitement des données. En bas, le bouton « Participer » clignotait. Il hésita une seconde, imaginant comment une énième bougie ou une tasse inutile s’ajouterait à son bureau déjà encombré. Puis il vit sa case restée vide sur la liste des participants. Il valida. — Alors, toi aussi tu joues le jeu ? — lança Sacha, du service voisin en se penchant dans le box. — J’espère tomber sur quelqu’un qui a de l’humour. J’ai déjà mon idée : offrir un livre sur la gestion du temps au chef. — Mais on reste anonymes, — rappela Arnaud. — Justement, ça va être drôle. Imagine-le découvrant le bouquin… — Sacha mimait une grimace et éclatait de rire. Arnaud esquissa un sourire poli et se replongea dans son rapport. Les chiffres se brouillaient, gris et monotones. À la rangée voisine, on débattait des coffrets cadeaux à offrir aux partenaires, hésitant entre chocolats haut de gamme ou économies. À la pause, ce matin, on parlait prime : serait-elle maintenue, réduite ou distribuée… en coffrets, justement ? Tout flottait comme un décor de Noël en entreprise : sapin en plastique dans le hall, boules synthétiques, cartes impersonnelles « Chers partenaires, nous vous souhaitons… » Arnaud se fixait deux objectifs cette année : décrocher son bonus en fin de plan et ne pas s’énerver contre son fils pour ses notes. Les deux, tout aussi ardus. Le soir, il reçut un mail, objet « Ton Secret Santa ». Sur son téléphone, serré entre doudounes et sacs à dos dans le métro, il lut : « Bonjour Arnaud ! Ton filleul : Arnaud Crivière, service analytique. » Il relut. Puis une seconde fois. Secoué par le métro, poussé dans l’épaule, il vit les captures d’écran affluer sur le chat : « Bug ? » « Moi aussi, je suis tombé sur moi-même ! » « Chers tous, découvrez le Secret Santa version introspection… » Katia réagit vite : « Oui, la plateforme a bugué, impossible de corriger, tout est lié aux identifiants, IT dit qu’il est trop tard. Voyez ça comme une expérience. Offrez vos cadeaux, faites comme si de rien n’était, gardez l’esprit et la surprise ! » « Surprise si on sait que c’est soi ? » lança un collègue. « Imaginez que c’est un inconnu qui vous connaît vraiment bien », répondit Katia avec un emoji sapin. Arnaud referma le chat, rangea son téléphone. Un inconnu haranguait bruyamment le wagon pour « boucler son année ». Dans la fenêtre noire, Arnaud scrutait son reflet : quarante et un ans, cheveux encore tenaces mais blanchissant sur les tempes. Visage fatigué sans être vieux. Costume prêt-à-porter, montre à crédit, smartphone « comme le patron ». Recevoir un cadeau de soi-même, comme d’un inconnu, pensa-t-il. Qu’est-ce que cet inconnu aurait pu m’offrir ? Pas de réponse. Le lendemain à la pause, c’était le sujet : — Faut annuler, — disait Paul, le juriste en tapotant sa clope, — c’est contraire au principe. Un Secret Santa ne peut pas être démasqué ! — Moi j’adore, — répondit Anne du marketing, — enfin un vrai cadeau, pas encore une écharpe de Noël… — Tu te fais déjà tous tes plaisirs, — glissa quelqu’un. — Pas tous. Il y a toujours ce truc que tu n’achètes pas pour toi. C’est ça qui est drôle ! Arnaud écoutait en silence. Dans sa tête défilaient options : écouteurs, power bank, nouvelle souris. Tout ça, il pouvait le prendre chez Darty après le bureau. Pas vraiment un cadeau — juste un accessoire de plus. — Et toi, tu vas t’offrir quoi ? — questionna Sacha devant l’ascenseur. — Je sais pas, — admit Arnaud. — Moi, j’aurais pris une PlayStation, mais le budget… — Sacha riait. — Je vais me contenter d’un coffret de bières, signé « Du Père Noël ». Et toi alors ? — songea Arnaud en rejoignant son poste. Qu’aurais-tu aimé recevoir, si quelqu’un te voyait vraiment ? Pas comme collègue, ni payeur de crédit, ni père qui « ne passe pas assez de temps », mais… qui ? Comme personne ? Il ne trouvait pas le mot. Le soir, il passa au centre commercial. Tout brillait, la musique battait son plein. Les magasins vantaient « l’idée parfaite », « le cadeau pour lui », « le coffret pour homme réussi ». Partout, affiches d’hommes en manteau chic, mines conquérantes. Sans cernes, ni crédits. Chez Boulanger, il hésita devant les écouteurs « best-seller ». Le vendeur présentait les modèles à un jeune en doudoune. Pratique, se disait-il. Pour la musique, les podcasts. Un geste pour soi ? Il prit la boîte, la retourna : ça rentrait dans le budget, sauf si on choisissait le haut de gamme. Mais là, c’est juste moi qui m’achète un truc — aucun sens. Il s’offre constamment les objets que doit posséder l’homme de son âge et de son statut : téléphone, montre, souliers corrects, manteau sans promo. Ça, ce n’est pas un cadeau. Il reposa la boîte et sortit. Chez Cultura, il faisait plus chaud. À l’entrée, piles de livres « Devenez la meilleure version de vous-même », « La gestion du temps », « Le bonheur programmé ». Il feuilleta l’un d’eux, reconnut les slogans sur la « zone de confort » et l’« efficacité »… et se sentit las. Au fond, les romans. Il caressa les dos, repéra des noms familiers. Il avait beaucoup lu, autrefois. À la fac, il enchaînait les romans toute la nuit avant d’arriver cerné aux cours. Puis le boulot, le crédit, l’enfant, la lecture devint un point « à faire ». Un livre ? — songea-t-il. Mais lequel ? Même si cet inconnu m’offrait un livre, aurais-je le temps de le lire ? Il ressortit bredouille, la tête bourdonnante des musiques et pubs. Chez lui, sa femme l’interrogea : — T’as l’air soucieux ? — Non, ça va, — répondit-il en quittant ses chaussures. — On fait un jeu au boulot. Les cadeaux. — Les fameuses bougies, mugs… ? — sourit-elle. — Sauf que cette fois, tout le monde doit s’offrir à soi-même. Le système est planté. — Mais c’est super, — elle posa une assiette de pâtes. — Prends-toi ce que d’habitude tu n’oses pas. — Genre ? — Tu sais mieux que moi. Il se tut. Son fils était absorbé dans son manuel, jouant l’écolier studieux. — Alors ? — sa femme scruta son regard. — D’habitude tu sais ce que tu veux. Nouveau téléphone, smartwatch, sac à dos. T’aimes les gadgets. — Ça, je les achète au besoin… — Alors prends autre chose — pas un objet. Un bon pour un massage, un week-end, un… — Un week-end, pas besoin de bon, — la coupa-t-il. — Il me faudrait un patron qui n’écrit pas le dimanche… Elle sourit. — Demande ça à ton Père Noël. — Ça dépasse le budget, — plaisanta-t-il. La nuit fut longue, peuplée d’images de boutiques, de slogans, de souhaits étrangers : « évolution de carrière », « nouveaux accomplissements », « bonheur financier ». Tout cela comptait, mais semblait relever du décor, une guirlande de fête qu’on range en janvier. Qu’est-ce que je voudrais, si personne ne me juge ? Ni collègues, ni femme, ni enfant, ni famille, ni banque ? Toujours aucune réponse. À une semaine de la fête, l’open-space vibrait plus fort. Les premiers paquets faisaient leur apparition — planqués dans les tiroirs, exhibés sous le sapin. Le chat débattait dress-code, menus, concours. Katia annonça un animateur, un DJ et « un moment spécial Secret Santa ». Arnaud n’avait toujours pas choisi son cadeau. — Tu traînes, — lança Sacha, — après t’auras plus de choix. — Je réfléchis. — À quoi, franchement ? Prends quelque chose d’utile ! Moi, j’ai commandé un kit barbecue. J’en ai toujours voulu, jamais eu le temps. Cette fois, j’aurai le temps ! À midi, il descendit au café du rez-de-chaussée. File à la caisse, on parlait boulot, enfants, embouteillages. À l’écran de l’accueil, pub : « Faites-vous plaisir ! Coffrets de fête.» Il s’installa vers la baie vitrée, sortit son téléphone. Chercha « cadeau homme quarante ans ». Résultat immédiat : montres, portefeuilles, gadgets, kits d’alcool, bons pour salon de coiffure. Ça ne parle que de l’image, pensa-t-il, pas du ressenti. Il ferma la page et consulte sa boîte perso. Entre promos et newsletters, un mail d’une plateforme de formation où il s’était inscrit naguère : « Nouvelle session de cours photo, inscrivez-vous avant dimanche ! » La photographie. Il se rappela son vieil appareil reflex, acheté dix ans plus tôt, avant l’enfant, lorsque le crédit immobilier était encore lointain. Il arpentait Paris les weekends, photographiant rues, passants, vitrines. Puis l’appareil dormit au placard. D’abord le temps manqua, puis l’envie, et cela parut devenir « futile ». Vieux cliché, se moqua sa petite voix : le quadra qui redécouvre sa passion… C’est ridicule. Il repoussa son plateau. Quelque chose se serra en lui, comme un embarras. Je ne vais rien bouleverser… Je… Le téléphone vibra. Le patron : « Chiffres du troisième trimestre pour ce soir ! » Arnaud soupira et retourna au boulot. Le soir, il dénicha la sacoche dans l’entrée, sortit le reflex poussiéreux. Il l’alluma — batterie morte. La recharge était au fond d’un tiroir. Surprise de sa femme : — Tu te remets à la photo ? — Je veux juste vérifier s’il fonctionne encore. Une fois chargé, il sortit sur le balcon, prit deux clichés sur la cour : voitures, fenêtres, neige, lampadaires. Rien d’artistique — mais en visant, le brouhaha mental s’estompa. Non pas disparu, juste relégué. Son souffle se fit plus calme. Et si c’était ça le cadeau ? Non pas l’appareil, mais le droit d’y consacrer du temps. Une heure chaque semaine. Deux. Sans culpabiliser. Pensée banale… achetez-vous un cours photo ! Comme si ça changeait tout ? Mais une voix plus douce chuchotait : pourquoi pas ? On dépense sans cesse pour des choses aussitôt oubliées. Au moins ceci, il l’a aimé, jadis. Il rouvrit le mail, parcourut le programme : la composition, la gestion de la lumière, le paysage urbain. Cours du soir deux fois par semaine en ligne. Le prix enterrait juste dans le budget Secret Santa si l’option simple. Un vrai cadeau à soi, venant d’un inconnu — celui qui se rappelle ce qu’on aimait et ne le trouve pas ridicule. Il valida l’achat. Restait la formalité : emballer pour offrir. La consigne voulait un objet physique, déballable. Il prit un carnet bleu au rayon papeterie, un simple enveloppe. À la maison, il imprima la confirmation de cours et la glissa dedans. Sur la première page du carnet il écrivit : « Pour les photos que tu vas encore prendre ». Écriture irrégulière, mais lisible. Il voulut rédiger une carte, non pas un slogan creux, mais une vraie parole. Après plusieurs brouillons, il aboutit à : « À Arnaud, Parfois, il faut se rappeler qu’on n’est pas que tableurs et réunions. Que le monde ne se voit pas qu’à travers des chiffres. J’espère que tu sauras en profiter. Ton Père Noël » À la relecture, pincement au cœur. Ces mots étaient à la fois étrangers et essentiels. Le Père Noël s’avéra un peu plus bienveillant que lui-même envers lui. Il glissa le bon de cours dans l’enveloppe, glissa celle-ci dans le carnet, emballa le tout dans un papier kraft, ficela d’un ruban rouge. Au banquet du bureau, tables nappées, guirlandes, DJ compilant des tubes usés. Les collègues débarquaient les uns après les autres, les uns en paillettes, d’autres en chemise mode sans badge. Les cadeaux furent rassemblés sur une table dédiée, chaque paquet étiqueté. Arnaud posa le sien, regarda la pile : sac flashy, boîtes à logo, formes mystérieuses. — Prêt à te dévoiler ? — plaisanta Katia. — Autant qu’on peut… — répondit-il. En milieu de soirée, l’animateur lança le « moment spécial » : musique baissée, lumières tamisées. L’ambiance était déjà joyeuse, certains riaient fort, d’autres débataient au bar. — Mes amis, — commença l’animateur, — cette année, notre Secret Santa est… ultra secret ! Vous êtes tous devenus vos propres magiciens. Mais on fait semblant de rien, d’accord ? Rires dans la salle. — Chacun va chercher le cadeau à son nom et l’ouvre devant tout le monde. Souvenez-vous : l’important, ce n’est pas le contenu, mais ce qu’on apprend sur soi. Encore un qui ne parle qu’en slogans, pensa Arnaud. Son tour venu, un léger trac lui serra le ventre. Il trouva le paquet « Arnaud Crivière » et regagna sa place. — Alors, c’est quoi ? — chuchota Sacha. — Pas des chaussettes, j’espère. Arnaud défit le ruban, déballa. Carnet, enveloppe à son nom. Ses mains tremblaient un peu. — Un kit barbecue, c’est pas ça ! — sourit Sacha. Il ouvrit l’enveloppe : le bon de cours. Autour, on clamait « J’ai reçu un soin spa ! », on exhibait des jeux de société. À côté, Sylvie l’experte comptable détournait les yeux en découvrant un livre de yoga, Katia riait sur sa tasse « Meilleure collègue ». Il lut la carte. Relut. Les mots qu’il avait écrits résonnaient comme prononcés par un autre. Tu n’es pas que tableurs et réunions. Une gêne se mêla à un allègement : comme si son « inconnu » l’avait surpris sans le juger. — Alors ? — relança Sacha. — Un cours… — murmura Arnaud, — de photo. Et un carnet. — Pas mal, — siffla Sacha. — Quelqu’un s’est donné du mal ! C’est les créatifs qui font ça… On a pas le droit de deviner, hein ? — Non. — Tant pis ! Je file ouvrir mon kit. Tu feras les photos du prochain event. Arnaud referma le carnet. L’animateur plaisantait sur scène, déjà ça dansait. Autour, tumulte, mais en lui tout devint plus calme. Sa femme attendait des nouvelles sur Messenger : « Alors, ce cadeau ? » Il répondit « Cadeaux marrants. Je me suis offert un cours » — avant de corriger en « Je t’explique plus tard ». Il rentra vers minuit. Dans la cage d’escalier, calme, juste une porte claquante tout en haut. Chez lui, lumière chaude, odeur de clémentine, sa femme lisait, le fils dormait. — Alors, tu as eu quoi ? Il posa le carnet et l’enveloppe sur la table. — C’est tout ? — Il y a une carte dedans, — dit-il, ouvrant l’enveloppe. Elle lut le mot, croisa ses yeux : — C’est toi qui as écrit ça ? — Oui, — avoua-t-il. — Et j’ai payé le cours, celui de photographie. Elle hocha la tête, ni ironique, ni moqueuse. — Beau cadeau. Tu aimais ça. — Il y a longtemps… — Le temps n’efface pas tout. Il haussa les épaules, mais quelque chose bougea, comme un meuble qu’on se décide enfin à déplacer. — On verra bien… Le premier janvier, il se réveilla sans réveil. Matin gris, neige qui n’a pas fondu entre les voitures. Tête lourde, mais pas fracassée. Sa femme et son fils étaient chez les beaux-parents ; lui allait les rejoindre demain. Un silence inhabituel dans l’appart. Il fit du café, s’installa, ouvrit le carnet. La page d’hier : « Pour les photos que tu vas encore prendre ». Sur l’ordi, il ouvrit le mail d’accès au cours. Première session dans une semaine, mais le module d’intro était déjà dispo. Il lança la vidéo : voix posée d’un formateur parlant non de « performance » mais de lumière et de regards. Il se découvrit sans vérifier sa boîte pro pendant la vidéo. Téléphone oublié dans la pièce d’à côté. Ensuite, il prit l’appareil, descendit dans la cour. Air froid, mais sain. Des gens jetaient les sacs post-réveillon. Un chien trottait. Sur le terrain de jeux, une serpentins abandonné. Il visa les branches, les balcons, les antennes. Rien d’exceptionnel — mais lors du déclic, il ressentit quelque chose de modeste et pourtant essentiel. Ni pour un rapport, ni pour un KPI, ni pour un slide. Juste pour lui. Il fit quelques clichés, rentra, transféra sur l’ordi. La plupart inintéressants, certains maladroits. Mais une photo où les fenêtres se reflétaient dans le pare-brise l’arrêta. Il agrandit. Dans le reflet, sa propre silhouette — appareil en mains. Un cadeau venu d’un inconnu, pensa-t-il. Qui n’était autre que moi-même. Et c’est, finalement, très bien. Il referma le logiciel et acheva son café. La rentrée, les mails, le travail l’attendaient. Mais aussi ce cours qui commençait dans une semaine. Et une nouvelle heure à marquer, réservée juste à lui. Il ouvrit le carnet, inscrivit la date, quelques mots : « Cour, matin, reflet sur la vitre ». Sobre, mais à lui. Il reposa le stylo et comprit qu’il pensait à l’avenir autrement qu’en chiffres et factures. Il y ouvrit une minuscule brèche : celle où il pouvait regarder et choisir, juste pour lui. C’était peu. Mais suffisant pour mieux respirer. Il se servit encore un café, consulta le planning du cours. En bas, une note : « Ne jamais annuler pour le travail. » Il sourit, sachant que la vie en décidera souvent autrement. Mais il avait au moins le droit d’essayer. Et c’était déjà un cadeau.
Ma sœur m’a trahie et déçue, mais ma mère a baissé les yeux en disant que c’était la bonne chose à faire.