Un cadeau venu d’un inconnu Un message a surgi dans la messagerie générale, éclipsant tableaux Excel et emails urgents comme un jouet coloré dans un tiroir de paperasses : « Chers collègues, on lance le Secret Santa ! Échange anonyme de cadeaux lors du pot de fin d’année. Budget : 30 euros. Formulaire ci-dessous. » Arnaud relut l’annonce et jeta un œil à l’horloge de l’ordinateur. Il restait dix jours de boulot avant Noël, deux semaines avant la clôture du trimestre, trois jours avant son prélèvement d’emprunt. Sa vie se comptait en échéances. Les réactions fusaient déjà sur le fil : GIF de rennes, soupirs « Encore ? », débats sur le plafond du budget. La RH, Camille, précisa aussitôt : « Participation vivement conseillée, pour apporter une touche de magie ! » Arnaud termina son café froid d’un trait et cliqua machinalement. Nom, service, consentement RGPD. En bas, le bouton « Participer » clignotait. Il imagina un mug ou une bougie inutile de plus sur son bureau déjà envahi. Mais il visualisa aussi la liste, son nom, vide en face. Il valida d’un clic. — Alors toi aussi tenté par la loterie ? lança Sébastien du service juridique, passant la tête dans l’open space. J’espère hériter d’un collègue qui a de l’humour. J’offrirais bien un livre de gestion du temps à notre patron. — C’est anonyme, rappelle Arnaud. — Justement, c’est drôle. Imagine sa tête… Arnaud esquissa un sourire. De son côté, au bureau, les chiffres défilaient, gris. Dans le couloir, on débattait des coffrets pour les partenaires : chocolats haut de gamme ? Economies ? Ce matin à la machine à café, ça parlait de prime : réduite ou pas, en nature ou non. Un fond de Noël d’entreprise : sapin en plastique, boules kitsch, cartes de vœux impersonnelles — « Cher partenaire, meilleurs vœux… » Arnaud avait deux objectifs cette année. Toucher sa prime. Ne pas malmener son fils pour ses notes. Aussi difficiles l’un que l’autre. Le soir, mail au sujet : « Votre binôme Secret Santa ». Dans la cohue du métro, entre doudounes et sacs à dos, il ouvrit sur son téléphone : « Bonjour Arnaud, votre destinataire : Arnaud Dubois, service analyse. » Il relut. Encore. Le métro secoua, quelqu’un lui fonça dans l’épaule. Déjà, sur le chat, fusaient des captures d’écran : « Bug ou quoi ? » « Je me suis tiré au sort… » « Nouvelle étape vers la connaissance de soi » Camille RH réagit vite : « Oui, bug du système, trop short pour modifier, tout repose sur les ID… Prenons ça comme une expérience. Cadeaux obligés, on garde l’intrigue et la bonne humeur ! » « Quelle intrigue, si on sait qui c’est ? » « Imagine que c’est un inconnu qui te connaît bien… », emoji sapin à l’appui. Arnaud rangea son portable, acculé entre portes, son reflet éteint dans la vitre noire. Quarante-et-un ans. Cheveux encore là, tempes argentées. Visage fatigué mais pas vieux. Veste de prêt-à-porter, montre en plusieurs fois, smartphone « comme le chef ». Un cadeau de soi, de la part d’un inconnu. Et qu’aurait-il à lui offrir, cet inconnu ? Pas de réponse. Le lendemain, pause cigarette : — Faut tout annuler, gronde Paul, juriste, c’est le principe même du Secret Santa qui vole en éclats. — Moi j’adore, tempère Anna du marketing. Pour une fois, je vais pouvoir m’offrir quelque chose qui me plaît, pas encore une écharpe avec des rennes. — Tu t’achètes déjà tout, non ? — Pas tout. Il y a toujours des choses à lesquelles on renonce… Arnaud, silencieux, pense à des écouteurs, une batterie externe, une souris neuve. Déjà achetables en rentrant du boulot. Rien de tout ça n’est un vrai cadeau. Juste un accessoire de plus sur la pile. — Tu vas t’offrir quoi alors ? s’enquiert Sébastien dans l’ascenseur. — Aucune idée, répond Arnaud. — Moi une planche à grillades, ça fait des années que je repousse. Et moi, qu’est-ce que j’aimerais recevoir, si on me voyait vraiment ? Ni comme salarié, ni comme un remboursement bancaire, ni comme père systématiquement accusé d’être absent… mais comme qui ? Comme quoi ? Comme personne ? Aucun mot ne lui vient. Le soir, il erre au centre commercial. Tout scintille, la musique diffuse, chaque vitrine promet « le cadeau parfait » ou la « panoplie de l’homme accompli » : manteau chic, regard assuré, pas de cernes, pas d’emprunt à rembourser. Magasin d’électronique : écouteurs bluetooth « best seller ». Pratique, se dit Arnaud. Pour écouter des podcasts. Pour se persuader qu’il pense à lui. Boîte en main, il se ravise. Encore un achat obligatoire. Ce n’est pas un cadeau. Livre de développement personnel ? Il en feuillette un. Expressions galvaudées : « zone de confort », « efficacité »… Pure fatigue. Au fond, des rayons de fiction. Il effleure les tranches : noms connus. Il lisait beaucoup à la fac, aujourd’hui la lecture est un autre devoir sur la liste. Un livre ? Mais même avec le temps, en profitera-t-il ? Il ressort les mains vides, saturé du bruit constant de la pub. Chez lui, sa femme s’étonne de sa mine sombre. — Bof. On fait le jeu des cadeaux au bureau… — Encore des mugs ? — Cette fois, chacun à soi-même, système planté. — Eh bien c’est bien, non ? Prends-toi enfin un truc pour toi – pour lequel tu hésites d’habitude. — Par exemple ? — Je ne sais pas, toi tu sais. Silence. Son fils feint de réviser. — Et alors ? insiste-t-elle. Habituellement, tu veux quelque chose de précis. Un nouveau téléphone, des chaussures, un sac sympa… — Tout ça, je l’achète si besoin. — Alors pas un objet. Un massage ? Un week-end ? — J’ai pas besoin de bon cadeau pour ça… Juste d’un chef qui me laisse le dimanche. Elle sourit : — Demande ça à ton Santa. — Hors budget ! Longue insomnie. Objets, publicités, vœux convenus à la parade : « réussite », « progrès », « abondance », qui paraissent si extérieurs. Que voudrais-je si personne ne me jugeait ? Silence. Une semaine avant la fête, l’agitation redouble. Les premiers paquets apparaissent sur les bureaux. Discussions sur le dress code, le menu, les jeux-concours. Camille annonce : animateur, DJ, “moment Secret Santa spécial”. Arnaud n’a toujours pas acheté son cadeau. — Qu’est-ce que tu attends ? glisse Séb, tu n’auras bientôt plus rien de sympa. — J’hésite. — Mais pourquoi ? Prends quelque chose d’utile. Moi j’ai commandé un kit barbecue — ça fait des années, cette fois j’ose. Au déjeuner, Arnaud descend au café. File d’attente : ça parle kids, reports, bouchons. Sur l’écran, pub « Faites-vous plaisir, coffrets festifs ». Il cherche « cadeau homme 40 ans » : montres, portefeuilles, gadgets, whisky, coupe barbe. Tout pour l’image, rien pour le ressenti. Il ferme l’onglet, ouvre sa messagerie perso : newsletters en attente, « -20% spécial Nouvel An », « révélez le meilleur de vous-même ». Un mail d’une plateforme de e-learning : « Nouveau cycle de photo, inscription cette semaine ». La photo. Il se rappelle son vieux réflex, acheté dix ans plus tôt, avant le crédit, la naissance, le manque de temps. Il photographiait la ville, les gens, les vitrines. L’appareil gît depuis au placard. Cliché, bougonne sa voix intérieure. À quarante piges, se redécouvrir photographe… ridicule. Mais au fond, ce n’est pas tout plaquer. C’est… Son chef écrit : « Chiffres du T3 pour ce soir ». Le soir, il ressort l’appareil. Batterie à plat, chargeur retrouvé. — Tu fais de la photo ? s’étonne sa femme. — Je vérifie juste s’il marche encore. Plus tard, sortie sur le balcon, deux clichés anodins. Mais en cadrant, le bruit s’estompe. Pas silence, mais apaisement. Est-ce ça, le cadeau ? Pas l’objet, mais le droit de s’y remettre. Une heure par semaine. Deux. Sans bruit parasite. Un autre voix, plus douce, réplique : Pourquoi pas ? L’argent part si souvent dans des choses vite oubliées ; ici, c’est ce qui t’a vraiment manqué. Arnaud clique sur « acheter une session photo ». Pour l’emballage cadeau : carnet bleu marine acheté chez le papetier, enveloppe, mail d’accès imprimé. Première page manuscrite : « À remplir avec les clichés à venir ». Brouillon après brouillon pour la carte, il trouve enfin les mots : « À Arnaud. Il est parfois bon de se rappeler que tu n’es pas que tableaux et réunions. Que tu gardes un peu de temps pour regarder le monde différemment. J’espère que tu sauras en profiter. Ton Santa. » Il range tout, ficelle rouge autour du paquet. Soirée du pot : salle des fêtes du siège, nappes blanches, DJ. Les cadeaux s’empilent. Sur chacun, un post-it avec le nom du destinataire. — Prêt pour le grand déballage ? glisse Camille avec un clin d’œil. — Autant qu’on peut… L’animateur annonce le « moment spécial Secret Santa » : « Cette année, vous êtes votre propre lutin. N’oubliez pas : le vrai cadeau, c’est ce que vous apprenez sur vous. » Arnaud passe chercher son paquet, cœur serré. — Alors ? qu’interroge Sébastien, c’est quoi ? Pas des chaussettes, j’espère… Arnaud ouvre : carnet, enveloppe. — Jolie idée… Ça vient sûrement des créatifs ! — Secret, répond Arnaud. Sébas se concentre sur sa planche barbecue. Arnaud lit la carte. « Tu n’es pas que tableaux et réunions. » Emu à l’idée étrange d’être « vu » sans être jugé. Il ferme soigneusement le carnet. Message à sa femme : « Cadeaux marrants. Je me suis offert un stage photo » — puis il efface, se ravisant : « Je te raconterai ». De retour, minuit passé, odeur de clémentines, lumière douce, femme lectrice, fils endormi. — Qu’as-tu reçu ? Il pose le carnet, l’enveloppe. — C’est tout ? — Il y a autre chose dedans. Elle lit, sourit doucement. — Tu t’es écrit à toi-même ? — Oui. Et j’ai payé un atelier photo. — Bon choix. Tu adorais ça. — C’était il y a longtemps. — Longtemps, ce n’est pas jamais… Un léger déplacement intérieur, comme un meuble qu’on déplace enfin. — On verra. 1er janvier. Lever tardif. Son fils et sa femme chez ses beaux-parents. Silence. Café, carnet à la page de garde : « Pour les clichés à venir ». Premier module en ligne. Pour la première fois depuis longtemps, il ne va pas vérifier ses emails pendant le cours. Il sort, appareil en main. Rien d’extraordinaire. Mais au geste de shooter, il se sent acteur. Pas pour un rapport, pas pour le boulot. Pour soi. Il écrit dans le carnet : « Cour, matin, reflets sur la vitre. » Une phrase modeste, mais qui lui ressemble. Un petit coin dans son avenir, réservé à ses propres envies. C’est peu, mais c’est déjà ça. Il se sert un second café, note dans le planning du cours « Ne pas annuler pour le travail ». Il sourit : la vie s’arrangera. Mais au moins, il s’est accordé ce droit-là. Et c’est aussi un cadeau.

Cadeau dun inconnu

Jétais en train de jongler entre mes tableaux Excel et les emails « urgents » quand un message a jailli dans le groupe Teams du bureau : une sorte de petite lumière colorée dans tout ce brouillard gris.

« Bonjour à tous, on lance le Secret Santa ! Échange anonyme de cadeaux à la soirée de fin dannée. Budget max 25 euros. Lien du formulaire ci-dessous. »

Jai relu, puis jai jeté un coup dœil à lhorloge en haut à droite. Plus que dix jours ouvrés avant la nouvelle année, deux semaines pour finir le trimestre, trois jours avant le prélèvement du crédit immo. Ma vie, depuis un certain temps, se découpait uniquement en échéances.

Dans le chat, ça a vite réagi : une gif dun renne, quelquun : « Encore ? », dautres qui demandent si le budget est hors-taxe. Léa, notre RH, a ajouté direct : « Cest pas obligatoire mais fort conseillé ! On met lambiance de Noël, allez ! »

Jai fini mon café devenu froid et cliqué sur le formulaire. Nom, service, accord RGPD. Le bouton « Participer » clignotait dans le bas. Jai hésité une seconde, pensant à lénième bougie fantaisie ou mug ridicule qui viendrait encombrer mon bureau déjà envahi. Et puis, jai imaginé la liste des participants : une ligne vide à côté de mon nom.

Jai validé.

Tu tes inscrit aussi à la loterie, alors ? a demandé Paul, du service dà côté, la tête passée dans lembrasure du box. Jespère que je vais tomber sur quelquun avec un brin dhumour. Jai déjà prévu : offrir un guide de gestion du temps à notre chef de service.

Mais cest anonyme, non ? jai rappelé.

Justement, encore plus drôle ! Imagine sa tête Il a mimé un chef interloqué avant déclater de rire.

Jai souri poliment, me suis replongé dans mes bilans. Les chiffres défilaient, tout devenait uniforme. Dans lopen space, on débattait des cadeaux partenaires entreprise, confitures de luxe ou chocolats basiques. Au café ce matin, encore ces discussions sur la prime : réduite, supprimée ou en « nature » sous forme des mêmes cadeaux gourmands.

Tout ça, cest comme le décor permanent de Noël : le grand sapin en plastique de laccueil, les boules trop brillantes, les cartes « À nos partenaires, nos meilleurs vœux » qui sentassent à lentrée.

Cette année, javais deux objectifs. Accrocher la prime trimestrielle. Et ne pas crier sur mon fils à cause de ses notes. Les deux aussi difficiles lun que lautre.

Le soir, jai reçu un mail : « Votre destinataire Secret Santa ». Dans le métro bondé, je lai ouvert sur mon téléphone.

« Bonjour, Vincent ! Votre destinataire : Vincent Morel, service analyse. »

Jai relu. Deux fois.

Le métro a tangué, quelquun ma bousculé. Déjà les captures décran tournaient sur WhatsApp :

« WTF, je suis tombé sur moi-même ? »
« Moi aussi, cest moi ! »
« Nouveau concept, Secret Santa introspectif. »

Léa a répondu illico : « Oui, bug technique Trop tard pour refaire, lIT est formel. On garde comme ça et on joue le jeu : faites semblant de rien, gardez lambiance ! »

« Mais comment faire semblant si cest moi qui moffre un cadeau ? »
« Imagine juste quun inconnu, qui te connaît mieux que personne, doit te faire plaisir », a répondu Léa avec un emoji sapin.

Jai rangé le téléphone. Quelquun, au fond du wagon, expliquait fort « comment il allait boucler lannée ». Dans la vitre sombre jai croisé mon reflet. Quarante-et-un ans. Les cheveux qui grisonnent sur les tempes, le visage fatigué mais pas cassé. Mon costume bas de gamme, la montre achetée en dix fois, le dernier téléphone pris « comme les boss ».

Un cadeau de linconnu, à soi-même. Jai réfléchi : quest-ce que cet inconnu pourrait bien moffrir ?

Aucune idée.

Le lendemain, le débat navait pas dégonflé à la pause-clope.

Faut tout annuler, cest contre le principe, gronda maître Thomas du juridique en écrasant sa clope. Santa nest plus secret là.

Moi, je trouve ça génial a répliqué Camille de la com Pour une fois, on va vraiment se faire plaisir ! Et pas recevoir encore un mug avec un père Noël moche.

Tachètes déjà bien tout ce que tu veux a lancé quelquun.

Pas forcément. Ya des trucs sur lesquels je nose jamais mettre de largent, justement, et là, au moins, pas de culpabilité !

Je me taisais. Je songeais tour à tour : de nouveaux écouteurs, une batterie externe, une souris plus confortable. Mais rien de tout ça nétait un « cadeau » ; cétait juste des accessoires de plus sur mon bureau. Si je voulais, je pouvais me les payer en passant au Darty sur le retour.

Et toi, tu vas toffrir quoi ? ma demandé Paul en appuyant sur le bouton de lascenseur.

Franchement, aucune idée.

Tes pas sérieux Moi, je me prendrais direct une nouvelle console, sauf que le plafond est trop bas. Tant pis, des bières artisanales et jécris De la part de Santa dessus, et hop.

Et moi ? Quest-ce que je voudrais vraiment recevoir pas en tant quemployé, ni payeur de crédit, ni père défaillant mais en tant que qui, au fond ? En tant que personne ?

Impossible de mettre un mot.

Le soir, en errant dans les Galeries Lafayette illuminées, tout scintillait, musique à fond, les enseignes vantaient « le cadeau parfait », « sélections pour les hommes qui réussissent ». Sur presque chaque affiche, un homme à lallure classe, pas de cernes ni darriérés.

Je me suis retrouvé devant un rayon découteurs. Le vendeur monologuait sur les différences de modèle à un étudiant en doudoune. Oui, tu vois, cest utile, de la musique, des podcasts on va dire que ça compte pour le bien-être, je me convainquais intérieurement. Jai pris une boîte, manipulé lemballage. Cétait dans le budget, à condition de ne pas choisir le haut de gamme.

Mais cest juste un achat de plus. Moi aussi, jachète déjà tout ce que « doit » avoir un quadragénaire. Portable, montre, chaussures potables, manteau qui ne fait pas cheap. Cest vraiment ça, un cadeau ?

Jai reposé la boîte. Je suis sorti.

Dans la librairie, il faisait plus chaud. À lentrée, des piles de best-sellers « Deviens la meilleure version de toi-même », « Le secret de la réussite », « Comment tout réussir ». Je me suis saisi dun au hasard, parcouru une page sur la « zone de confort » et, pris dune lassitude, lai reposé.

Au fond, la littérature. Jai effleuré du doigt les noms familiers. Jai repensé à mes années de fac où je pouvais dévorer un roman entier avant les TD du matin, les yeux éclatés. Puis jai commencé à bosser, les angoisses de crédit sont arrivées, un fils aussi, et lire est devenu un « je devrais ».

Un livre ? Peut-être. Mais choisir quoi ? Et est-ce quun inconnu moffrirait encore un bouquin alors que, de toute façon, je nai jamais le temps douvrir un seul ?

Je suis ressorti les mains vides, le bourdonnement pub-musique dans la tête.

À la maison, Élodie ma lancé, en me voyant rentrer :

Tu tires une de ces têtes !

Ça va, jai marmonné en retirant mes pompes. On fait une sorte de jeu danniversaire au boulot, tu sais, des échanges de cadeaux.

Quoi, encore les éternelles bougies et mugs « Meilleur collègue » a-t-elle ironisé.

Cette année, cest spécial : chacun doit soffrir un truc à soi-même. Petit bug informatique, apparemment.

Franchement, tu devrais en profiter. Fais-toi un vrai plaisir, un truc dont tu rêves et que tu noses jamais vraiment acheter.

Par exemple ?

Bah, tu sais bien mieux que moi ce qui te ferait vraiment plaisir

Je nai rien répondu. Bastien, à table, faisait semblant de bosser sur son livre de maths.

Tu veux toujours un nouvel ordi, une montre connectée, un super sac Tas toujours envie de gadgets !

Tout ça, je me le prends, quand il faut, jai dit. Comme tout le monde, quoi.

Alors invente-toi autre chose, un cadeau immatériel, un massage, un pass pour un week-end seul au spa, ou que sais-je

Un week-end ? Il me faudrait un chef qui ne mécrive pas le dimanche jai coupé.

Elle a ri.

Ben voilà, demande ça à ton Père Noël Secret.

Hors budget, jai répliqué en souriant.

La nuit, impossible de dormir. Javais les pubs plein la tête, des slogans de posters et des vœux de collègues : « réussite professionnelle », « accomplissements », « prospérité financière ». Bien sûr que cest important, mais tout ça sonne factice, comme les guirlandes quon remballe en janvier.

Quest-ce que je voudrais, si plus personne ne me jugeait ? Ni collègues, ni patron, ni banque, ni famille ?

Je nai pas su répondre.

Une semaine avant la soirée, cétait la ruée dans les bureaux. Déjà, les premiers paquets parsemaient les tables. Certains les cachaient, dautres les exhibaient fièrement. On débattait dress code, menus, quiz. Léa avait mis sur Slack : « DJ, animateur et le moment top secret Secret Santa ! »

Moi, toujours pas de cadeau.

Fais gaffe, after ça va être que les restes a prévenu Paul.

Jhésite encore, jai dit.

Hésites sur quoi ? Prends-toi une connerie utile. Moi, jai commandé un kit à barbecue. Jaurais jamais pensé à lacheter tout seul. Voilà, cest fait.

Le midi, au bistrot du rez-de-chaussée, lécran TV repassait « Faites-vous plaisir ! », coffrets, tirages. Les conversations partaient dans tous les sens : boulot, bouchons, enfants.

Jai sorti mon portable. Jai tapé « idée cadeau pour homme 40 ans ». Listing immédiat : montre, portefeuille, gadgets, whisky, chèques barbier.

Tout ça, cest juste pour la façade, pas pour moi.

Jai fermé longlet, ouvert mes mails persos. Pub, promo, « revenez chez nous », « démarrez une nouvelle année, nouvelle version de vous-même ».

Et puis, entre deux newsletters, un mail dun site de formation auquel je métais inscrit un temps : « Nouveau stage de photo, dernière semaine pour sinscrire ! »

La photo.

Jai pensé à lappareil reflex, le vieux Canon, acheté il y a dix ans, avant Bastien, quand lachat dappart nétait quun projet flou. Je flânais dans Paris les week-ends, à shooter rues, gens, vitrines. Puis il avait fini dans le placard. Peu de temps, plus dénergie, jai fini par me dire que ce nétait pas sérieux.

Cliché, tout ça, le vieux quadra qui rêve de renouer avec la photo. On dirait le début dun sitcom, tu ne trouves pas ?

Mais à lintérieur, ça serrait. Genre petite honte discrète.

Non, je ne veux rien lâcher. Je voudrais juste

Pas eu le temps de finir ma pensée : notif du chef, « chiffres du T3, pour ce soir ».

Jai rangé mon plateau.

Le soir, jai fouillé dans larmoire et retrouvé le vieux sac photo. Lappareil, intact, éteint. La batterie raide. Jai déniché le chargeur dans le tiroir.

Tu repars en mode artiste ? sest étonnée Élodie.

Juste voir sil fonctionne encore

Une heure plus tard, lappareil vaguement chargé, jai filé sur le balcon fumer ma clope, appareil en main. Jai fait quelques photos du parking, des lampadaires, du petit square. Rien de transcendant. Mais au moment de regarder à travers lobjectif, cétait calme. Plus de bruit de fond dans la tête.

Je respirais mieux, soudain.

Et si cétait ça, le cadeau ? Pas lappareil en soi, ni le stage. Juste sautoriser un peu de temps pour autre chose. Une heure ou deux par semaine, sans culpabilité.

Lidée ma fait sourire, tout en effrayant un peu.

Et pourquoi pas ? On balance bien des sous dans des conneries, tout au long de lannée Là, au moins, ça me ferait du bien.

Jai ouvert mon ordi, relu lemail du stage photo. Module composition, lumière, paysages urbains. Deux cours par semaine, le soir, 24 euros, pile dans la limite.

Un cadeau à moi-même, signé dun inconnu attentionné. Un inconnu qui se souvient de ce que jaimais faire, et ne se moque pas.

Jai payé.

Restait la forme : il fallait un objet à offrir physiquement, selon la règle. On ne pouvait pas juste « offrir » une inscription. Il fallait glisser quelque chose dans une boîte.

Jai donc acheté un carnet bleu nuit, sans motif, et une enveloppe. Ensuite, jai imprimé lattestation du stage, plié proprement. Sur la première page du carnet, jai noté : « Pour les photos que tu prendras encore. » Mon écriture nétait pas jolie, mais lisible.

Jai réfléchi à un petit mot. Pas une phrase de coach, non, quelque chose qui parle vrai.

Après quelques essais, voilà ce que ça a donné :

« Vincent,
Cest bien dse rappeler, parfois, que tu nes pas quun fichier Excel ou une réunion Zoom. Prends un peu de temps pour regarder le monde autrement quà travers des tableaux. Jespère que ten profiteras.
Ton Santa. »

En relisant, ça ma serré le cœur. Pas par prétention, mais parce que jaurais eu envie que ça vienne vraiment dun proche.

Je glisse le mail imprimé dans lenveloppe, lenveloppe dans le carnet, le tout dans du papier kraft et un ruban rouge.

Le cadeau avait lair modeste, mais il était sans logo, sans slogan.

La fête entreprise avait lieu dans une salle privatisée dun immeuble chic. Nappes blanches, guirlandes, un DJ qui repasse « Freed from Desire », piétinement, verres qui tintent. Les cadeaux sentassaient sur une table, chacun avec un sticker prénom.

Prêt pour lintrospection, Vincent ? ma lancé Léa en passant.

Aussi prêt que possible ! jai soufflé avec un sourire.

À un moment, lanimateur a baissé la musique. Les esprits étaient déjà échauffés.

Cette année, nos Secret Santa sont vraiment secrets : vous navez jamais été aussi proches de votre bienfaiteur, a-t-il lancé. On fait genre quon ne sait rien, ok ? Chacun prend son cadeau et louvre devant tout le monde. Et, surtout, notez ce que vous découvrez sur vous-même !

Encore des slogans à deux balles, jai pensé.

Quand mon tour est venu, une drôle démotion ma pris à la gorge. Jai récupéré mon paquet, lai ouvert.

Alors, alors ? a fait Paul, curieux. Cest pas encore un kit raclette, jespère ?

Jai défait le nœud, ôté le papier. Le carnet, lenveloppe à mon nom, mes mains un peu fébriles.

Ouh là, cest pas ordinaire, a commenté Paul.

Jai ouvert, sorti la lettre. Autour, ça rigolait déjà fort : « Un bon pour un spa ! », « Un jeu de société ! ». Jai vu la comptable Sophie essuyer une larme derrière son livre de yoga, Léa éclater de rire avec un mug « Employé du siècle ».

Jai lu mon mot. Puis relu. Et cest fou, mais à voix basse, les mots étaient sincères, presque comme sils venaient dailleurs.

Tu nes pas quun tableau ou une réunion.

Jai eu honte, comme si on avait surpris ma fatigue. Mais en même temps, un petit soulagement, bizarre, de savoir que cet « autre » ne me jugeait pas.

Alors, cest quoi ? a insisté Paul.

Un stage photo. Et un carnet jai répondu, avalant ma salive.

Eh bien, quelquun sest foulé. Cest artistique tout ça. Surtout, ne révèle pas ton identité !

Promis, jai soufflé.

Paul sest replongé dans son barbecue virtuel, moi, jai rangé le carnet. Cétait bruyant autour, mais à lintérieur ça sétait vraiment calmé.

Jai jeté un œil à mon portable. Petit message non lu dÉlodie : « Ça se passe ? » Jai répondu : « Ça va, jtexpliquerai », puis jai effacé et mis « Cadeaux marrants ce soir ! »

Je suis rentré tard. Limmeuble était silencieux, notre appart sentait la clémentine et la lumière chaude. Élodie mattendait avec un livre, Bastien dormait.

Alors ? tas eu quoi ?

Jai posé le carnet, puis lenveloppe.

Cest tout ? elle a souri, intriguée.

Regarde dedans, jai dit.

Elle a lu le mot, elle a souri doucement.

Cest toi qui as écrit ça pour toi ?

Oui. Jai aussi pris un stage de photo.

Elle na pas rigolé.

Super cadeau. Tu aimais tellement ça.

Cétait il y a longtemps.

Et alors ? On peut reprendre là où on sest arrêté.

Jai haussé les épaules, mais, à lintérieur, il y avait comme un déclic une bibliothèque déplacée, enfin, dans la tête.

On verra.

Le premier janvier, je me suis levé sans réveil. Il faisait gris, les voitures recouvertes de neige fondue. La maison vide Élodie et Bastien chez les grands-parents. Javais le silence. Un café, le carnet ouvert, première page : « Pour les photos que tu prendras encore. »

Jai allumé lordi, trouvé lemail du stage. Le premier cours nétait que la semaine suivante, mais je pouvais déjà regarder lintro. Le prof parlait doucement : pas de conseils « defficacité » mais sur limportance de regarder la lumière.

Et jécoutais sans ouvrir, pour une fois, mon mail pro. Le téléphone à lautre bout de lappart, oublié.

Après la vidéo, jai saisi lappareil, suis sorti faire quelques clichés dehors. Lair piquait, Paris était calme. Les gens vidaient leurs poubelles, un couple promenait un chien, un pétard traînait près du square.

Jai cadré quelques branches, des fils, des balcons. Rien dexceptionnel sauf cette photo où les fenêtres den face se reflétaient dans une voiture. Là, je me suis vu, mon ombre, appareil à la main.

Voilà, cadeau de linconnu : moi-même. Et, en fait, cétait très bien.

Jai refermé lordi, fini le café. Le boulot, les emails, tout allait reprendre. Mais là, il y aurait ce stage, une heure gardée rien que pour moi, par semaine.

Jai noté la date dans le carnet : « Cour, matin, reflets sur une vitre. » Pas grand-chose, mais cétait à moi.

Pour la première fois depuis longtemps, je pensais au futur autrement quen termes de factures ou de dossiers à rendre. Il y avait un minuscule endroit où je pouvais, juste, exister et choisir.

Ce nétait pas grand-chose, mais cétait suffisant pour respirer mieux.

Je me suis refait un café, ouvert le planning du cours. En bas, il y avait « Notes personnelles ». Jai écrit : « Ne pas annuler pour cause de boulot. » Ça ma fait sourire la vie sarrangera forcément pour chambouler tout ça. Mais, au moins, javais le droit de tenter.

Et ça aussi, cest un beau cadeau.

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Mais il visualisa aussi la liste, son nom, vide en face. Il valida d’un clic. — Alors toi aussi tenté par la loterie ? lança Sébastien du service juridique, passant la tête dans l’open space. J’espère hériter d’un collègue qui a de l’humour. J’offrirais bien un livre de gestion du temps à notre patron. — C’est anonyme, rappelle Arnaud. — Justement, c’est drôle. Imagine sa tête… Arnaud esquissa un sourire. De son côté, au bureau, les chiffres défilaient, gris. Dans le couloir, on débattait des coffrets pour les partenaires : chocolats haut de gamme ? Economies ? Ce matin à la machine à café, ça parlait de prime : réduite ou pas, en nature ou non. Un fond de Noël d’entreprise : sapin en plastique, boules kitsch, cartes de vœux impersonnelles — « Cher partenaire, meilleurs vœux… » Arnaud avait deux objectifs cette année. Toucher sa prime. Ne pas malmener son fils pour ses notes. Aussi difficiles l’un que l’autre. Le soir, mail au sujet : « Votre binôme Secret Santa ». Dans la cohue du métro, entre doudounes et sacs à dos, il ouvrit sur son téléphone : « Bonjour Arnaud, votre destinataire : Arnaud Dubois, service analyse. » Il relut. Encore. Le métro secoua, quelqu’un lui fonça dans l’épaule. Déjà, sur le chat, fusaient des captures d’écran : « Bug ou quoi ? » « Je me suis tiré au sort… » « Nouvelle étape vers la connaissance de soi » Camille RH réagit vite : « Oui, bug du système, trop short pour modifier, tout repose sur les ID… Prenons ça comme une expérience. Cadeaux obligés, on garde l’intrigue et la bonne humeur ! » « Quelle intrigue, si on sait qui c’est ? » « Imagine que c’est un inconnu qui te connaît bien… », emoji sapin à l’appui. Arnaud rangea son portable, acculé entre portes, son reflet éteint dans la vitre noire. Quarante-et-un ans. Cheveux encore là, tempes argentées. Visage fatigué mais pas vieux. Veste de prêt-à-porter, montre en plusieurs fois, smartphone « comme le chef ». Un cadeau de soi, de la part d’un inconnu. Et qu’aurait-il à lui offrir, cet inconnu ? Pas de réponse. Le lendemain, pause cigarette : — Faut tout annuler, gronde Paul, juriste, c’est le principe même du Secret Santa qui vole en éclats. — Moi j’adore, tempère Anna du marketing. Pour une fois, je vais pouvoir m’offrir quelque chose qui me plaît, pas encore une écharpe avec des rennes. — Tu t’achètes déjà tout, non ? — Pas tout. Il y a toujours des choses à lesquelles on renonce… Arnaud, silencieux, pense à des écouteurs, une batterie externe, une souris neuve. Déjà achetables en rentrant du boulot. Rien de tout ça n’est un vrai cadeau. Juste un accessoire de plus sur la pile. — Tu vas t’offrir quoi alors ? s’enquiert Sébastien dans l’ascenseur. — Aucune idée, répond Arnaud. — Moi une planche à grillades, ça fait des années que je repousse. Et moi, qu’est-ce que j’aimerais recevoir, si on me voyait vraiment ? Ni comme salarié, ni comme un remboursement bancaire, ni comme père systématiquement accusé d’être absent… mais comme qui ? Comme quoi ? Comme personne ? Aucun mot ne lui vient. Le soir, il erre au centre commercial. Tout scintille, la musique diffuse, chaque vitrine promet « le cadeau parfait » ou la « panoplie de l’homme accompli » : manteau chic, regard assuré, pas de cernes, pas d’emprunt à rembourser. Magasin d’électronique : écouteurs bluetooth « best seller ». Pratique, se dit Arnaud. Pour écouter des podcasts. Pour se persuader qu’il pense à lui. Boîte en main, il se ravise. Encore un achat obligatoire. Ce n’est pas un cadeau. Livre de développement personnel ? Il en feuillette un. Expressions galvaudées : « zone de confort », « efficacité »… Pure fatigue. Au fond, des rayons de fiction. Il effleure les tranches : noms connus. Il lisait beaucoup à la fac, aujourd’hui la lecture est un autre devoir sur la liste. Un livre ? Mais même avec le temps, en profitera-t-il ? Il ressort les mains vides, saturé du bruit constant de la pub. Chez lui, sa femme s’étonne de sa mine sombre. — Bof. On fait le jeu des cadeaux au bureau… — Encore des mugs ? — Cette fois, chacun à soi-même, système planté. — Eh bien c’est bien, non ? Prends-toi enfin un truc pour toi – pour lequel tu hésites d’habitude. — Par exemple ? — Je ne sais pas, toi tu sais. Silence. Son fils feint de réviser. — Et alors ? insiste-t-elle. Habituellement, tu veux quelque chose de précis. Un nouveau téléphone, des chaussures, un sac sympa… — Tout ça, je l’achète si besoin. — Alors pas un objet. Un massage ? Un week-end ? — J’ai pas besoin de bon cadeau pour ça… Juste d’un chef qui me laisse le dimanche. Elle sourit : — Demande ça à ton Santa. — Hors budget ! Longue insomnie. Objets, publicités, vœux convenus à la parade : « réussite », « progrès », « abondance », qui paraissent si extérieurs. Que voudrais-je si personne ne me jugeait ? Silence. Une semaine avant la fête, l’agitation redouble. Les premiers paquets apparaissent sur les bureaux. Discussions sur le dress code, le menu, les jeux-concours. Camille annonce : animateur, DJ, “moment Secret Santa spécial”. Arnaud n’a toujours pas acheté son cadeau. — Qu’est-ce que tu attends ? glisse Séb, tu n’auras bientôt plus rien de sympa. — J’hésite. — Mais pourquoi ? Prends quelque chose d’utile. Moi j’ai commandé un kit barbecue — ça fait des années, cette fois j’ose. Au déjeuner, Arnaud descend au café. File d’attente : ça parle kids, reports, bouchons. Sur l’écran, pub « Faites-vous plaisir, coffrets festifs ». Il cherche « cadeau homme 40 ans » : montres, portefeuilles, gadgets, whisky, coupe barbe. Tout pour l’image, rien pour le ressenti. Il ferme l’onglet, ouvre sa messagerie perso : newsletters en attente, « -20% spécial Nouvel An », « révélez le meilleur de vous-même ». Un mail d’une plateforme de e-learning : « Nouveau cycle de photo, inscription cette semaine ». La photo. Il se rappelle son vieux réflex, acheté dix ans plus tôt, avant le crédit, la naissance, le manque de temps. Il photographiait la ville, les gens, les vitrines. L’appareil gît depuis au placard. Cliché, bougonne sa voix intérieure. À quarante piges, se redécouvrir photographe… ridicule. Mais au fond, ce n’est pas tout plaquer. C’est… Son chef écrit : « Chiffres du T3 pour ce soir ». Le soir, il ressort l’appareil. Batterie à plat, chargeur retrouvé. — Tu fais de la photo ? s’étonne sa femme. — Je vérifie juste s’il marche encore. Plus tard, sortie sur le balcon, deux clichés anodins. Mais en cadrant, le bruit s’estompe. Pas silence, mais apaisement. Est-ce ça, le cadeau ? Pas l’objet, mais le droit de s’y remettre. Une heure par semaine. Deux. Sans bruit parasite. Un autre voix, plus douce, réplique : Pourquoi pas ? L’argent part si souvent dans des choses vite oubliées ; ici, c’est ce qui t’a vraiment manqué. Arnaud clique sur « acheter une session photo ». Pour l’emballage cadeau : carnet bleu marine acheté chez le papetier, enveloppe, mail d’accès imprimé. Première page manuscrite : « À remplir avec les clichés à venir ». Brouillon après brouillon pour la carte, il trouve enfin les mots : « À Arnaud. Il est parfois bon de se rappeler que tu n’es pas que tableaux et réunions. Que tu gardes un peu de temps pour regarder le monde différemment. J’espère que tu sauras en profiter. Ton Santa. » Il range tout, ficelle rouge autour du paquet. Soirée du pot : salle des fêtes du siège, nappes blanches, DJ. Les cadeaux s’empilent. Sur chacun, un post-it avec le nom du destinataire. — Prêt pour le grand déballage ? glisse Camille avec un clin d’œil. — Autant qu’on peut… L’animateur annonce le « moment spécial Secret Santa » : « Cette année, vous êtes votre propre lutin. N’oubliez pas : le vrai cadeau, c’est ce que vous apprenez sur vous. » Arnaud passe chercher son paquet, cœur serré. — Alors ? qu’interroge Sébastien, c’est quoi ? Pas des chaussettes, j’espère… Arnaud ouvre : carnet, enveloppe. — Jolie idée… Ça vient sûrement des créatifs ! — Secret, répond Arnaud. Sébas se concentre sur sa planche barbecue. Arnaud lit la carte. « Tu n’es pas que tableaux et réunions. » Emu à l’idée étrange d’être « vu » sans être jugé. Il ferme soigneusement le carnet. Message à sa femme : « Cadeaux marrants. Je me suis offert un stage photo » — puis il efface, se ravisant : « Je te raconterai ». De retour, minuit passé, odeur de clémentines, lumière douce, femme lectrice, fils endormi. — Qu’as-tu reçu ? Il pose le carnet, l’enveloppe. — C’est tout ? — Il y a autre chose dedans. Elle lit, sourit doucement. — Tu t’es écrit à toi-même ? — Oui. Et j’ai payé un atelier photo. — Bon choix. Tu adorais ça. — C’était il y a longtemps. — Longtemps, ce n’est pas jamais… Un léger déplacement intérieur, comme un meuble qu’on déplace enfin. — On verra. 1er janvier. Lever tardif. Son fils et sa femme chez ses beaux-parents. Silence. Café, carnet à la page de garde : « Pour les clichés à venir ». Premier module en ligne. Pour la première fois depuis longtemps, il ne va pas vérifier ses emails pendant le cours. Il sort, appareil en main. Rien d’extraordinaire. Mais au geste de shooter, il se sent acteur. Pas pour un rapport, pas pour le boulot. Pour soi. Il écrit dans le carnet : « Cour, matin, reflets sur la vitre. » Une phrase modeste, mais qui lui ressemble. Un petit coin dans son avenir, réservé à ses propres envies. C’est peu, mais c’est déjà ça. Il se sert un second café, note dans le planning du cours « Ne pas annuler pour le travail ». Il sourit : la vie s’arrangera. Mais au moins, il s’est accordé ce droit-là. Et c’est aussi un cadeau.
«Je ne sais plus quoi faire. Mon fils est toujours du côté de sa femme — même quand elle a tort.»