Jean-Marc et son épouse Aurélie nont jamais vraiment connu la paix conjugale Enfin, ils ont tout de même réussi à avoir un enfant. Ce nest pas la chose la plus compliquée du monde, vous me direz. Il faut dire quAurélie nétait pas tout à fait du même monde que son mari : lui, issu dune famille denseignants, bardé de diplômes ; elle, simple diplômée dun lycée professionnel, un peu rêveuse, un peu fleur bleue.
Mais bon, à lépoque, la jeunesse aidant, lamour ou plutôt la passion avait effacé leurs différences. Peut-être à tort, qui sait ?
Aujourdhui, cétait le grand jour du divorce. Et franchement, dans cette sombre affaire, celui qui pleurait le plus, cétait notre Jean-Marc. Surtout parce que leur fils, le petit Lucien, restait avec Aurélie. Et à voir la tête dAurélie, pas sûre quelle allait lui laisser Lucien tous les week-ends.
Et effectivement, madame est partie illico presto sinstaller chez sa mère à Bordeaux. Jean-Marc na évidemment pas eu droit à ladresse, elle nestime pas ça nécessaire, voyons.
Les journées devinrent dun gris Cétait triste, une vraie mélancolie domestique. Il sétait habitué à rentrer du boulot retrouver des gens à la maison. Là, rien. Le silence.
Six mois passent, sans aucune nouvelle, ni dAurélie, ni du petit. Et soudain, un coup de fil à pas dheure. Une femme à lautre bout du fil inconnue au bataillon.
Il lui fallut bien deux minutes pour comprendre quon lappelait de la Protection de lEnfance. Une voix de fonctionnaire sans âme lui apprend que son ex-épouse a rendu lâme subitement et quil va falloir venir chercher son fils.
Arrivé sur place, Jean-Marc constate que Lucien nest même pas chez les services sociaux. Il apprend quAurélie navait plus sa mère depuis belle lurette, du coup, elle avait refilé Lucien à son arrière-grand-mère, la vieille Simone, et était parte à la dérive.
Final de lhistoire : Aurélie, trop dalcool, fin de parcours tristement banale.
Il allait donc falloir que Jean-Marc soccupe lui-même de son fiston. Lidée lui plaisait follement, mais il fallait déjà convaincre Lucien de lâcher larrière-grand-mère. Or, Lucien, ravi de retrouver son père, sagrippait comme une bernique à la pauvre Simone, en hurlant : « Mamie, ne me laisse pas partir ! »
Le cœur de Jean-Marc se serra. La vieille Simone ne disait rien, mais clairement, elle navait aucune envie de rendre son trésor de petit-fils.
Jean-Marc se dit quil ne pouvait pas forcer les choses. Il avait besoin de réfléchir. Il sortit sur le perron, salluma une Gauloise, et contempla les nuages, lâme au galop mais lesprit paumé.
De retour à lintérieur, il trouva Lucien endormi, la tête posée sur les genoux de Simone. Cette dernière lui caressait tendrement les cheveux et chantonnait une vieille chanson. Jean-Marc décida de remettre les grandes décisions au lendemain. Comme dit toujours ma tante : « La nuit porte conseil ».
Au matin, il déclara à Simone quelle devait préparer ses affaires, et celles de Lucien. Lidée, cétait quau début, la grand-mère viendrait vivre avec eux, histoire damadouer doucement Lucien, puis, petit à petit, Simone prendrait le large. En toute discrétion, bien sûr.
Évidemment, rien ne se passa comme prévu. Jean-Marc ne saperçut pas tout de suite, mais il sattacha à cette boule de tendresse, débordante de générosité et de confiture maison. Ses crêpes du dimanche, ses histoires dun autre temps, ses mains douces qui bordaient Lucien, mais aussi Jean-Marc, chaque soir
Impossible de sen séparer. Ce serait un crime, aussi bien contre son fils que contre lui-même.
Ainsi, la précieuse Simone est restée chez eux, indispensable, jusquà son dernier souffleFinalement, la maison de Jean-Marc fut celle dune joyeuse équipée bancale : un père un peu cabossé, un enfant à lenfance rafistolée, et une arrière-grand-mère qui avait retrouvé une seconde jeunesse. On y entendait, le soir, le crépitement du beurre dans la poêle, les rires sous les draps, la voix de Simone qui racontait la guerre de 39 comme un conte de fées peuplé daventuriers.
Et si Jean-Marc croisa parfois, dans la pénombre de la cuisine, le fantôme de ses regrets, il finissait toujours par sourire en regardant la lumière qui filtrait sous la porte de la chambre de Lucien. Cétait fragile, ce nid tissé daccidents et de traditions, mais cétait chez lui. Peut-être même que, sans vraiment sen rendre compte, il avait trouvé ce que personne ne savoue jamais vraiment chercher : un peu de douceur, arrachée à la débandade générale du monde.
Un dimanche, Lucien déclara quil voulait apprendre à faire des crêpes « comme Mamie Simone ». Jean-Marc, la main sur lépaule de son fils, répondit en riant :
À trois, on va y arriver et si on se rate, tant pis, on recommence.
Dans le salon, Simone leva les yeux au ciel, émue, et laissa filer son regard au-delà de la fenêtre. Dehors, il pleuvait. Dedans, il faisait beau.







