Élodie, mon Dieu… Quest-ce qui sest passé ? Pourquoi tu arrives en pleine nuit ? Vous avez encore appelé hier, vous disiez que vous alliez au vernissage.
Le vernissage est annulé. Comme ma vie normale, Élodie laisse tomber son sac directement sur le tapis. Je vais vivre chez vous.
Tant que votre… fils… ne se ressaisit pas, ne me présente pas dexcuses ou tant quon ne divorce pas.
Jai besoin dargent pour un appart, mais je nai rien. Quil vende la voiture et me donne ma part.
Jean-Pierre Laurent toussote, adossé à la porte.
La voiture ? Celle quon vous a offerte pour le mariage ?
Justement, coupe Élodie. Un cadeau commun. La moitié est à moi.
Avant de recevoir largent, je ne pars pas dici.
Il est hors de question que je retourne dans mon village chez ma mère ! Et vous navez pas le droit de me mettre dehors, compris ?!
À deux heures du matin, le portail claque et Monique Laurent se réveille en sursaut. Elle se redresse et écoute.
Quelques minutes plus tard, on frappe lourdement à la porte.
Monique panique :
Jean-Pierre, lève-toi. Je crois quon essaie de rentrer chez nous. Elle secoue son mari.
Jean-Pierre murmure quelque chose, mais se lève, trouve ses chaussons et va ouvrir.
Sur le seuil, Élodie affiche un air défiant : mascara coulé, lèvres pincées, un énorme sac dont dépasse une robe de chambre rose en soie.
Il ma virée, crache-t-elle au lieu de dire bonsoir, se faufilant dans le vestibule. Il ma ordonné de dégager et de partir.
Monique échange un regard choqué avec son mari.
Difficile dy croire : un an plus tôt, ils dansaient à leur mariage, heureux que Paul ait trouvé une fille aussi dynamique et mignonne.
Élodie navait pas invité ses propres parents ils buvaient trop et leur comportement aurait gâché la fête.
Monique avait pourtant proposé :
On paie tout ? On envoie une voiture, on choisit les costumes. On supprime lalcool des tables.
Mais Élodie avait répliqué :
Je ne veux pas avoir honte devant tout le monde !
Un an a passé, et voilà leur belle-fille dans lentrée.
Viens à la cuisine, je vais faire du thé, souffle Monique. Tu nous expliqueras.
Pas de thé. Je veux dormir. Jen ai assez de ce cirque, votre fils ma lessivée !
Élodie récupère ses affaires et grimpe à létage sans se retourner.
***
Au matin, le téléphone de Monique sonne sans cesse. Elle descend au garage pour parler à son fils en privé.
Maman, mais tes sérieuse ? Tavais besoin de la laisser entrer ?
Paul, tu voulais quelle dorme où ? En pleine nuit, chargée de valises, en larmes…
Son fils ricane, amer.
Elle est pro dans ce jeu. Elle a exigé que je lui mette la moitié de lappart à son nom, celui que vous maviez acheté avant le mariage.
Elle ma assuré quelle avait « investi dans la déco » et quelle méritait la moitié.
Quand jai refusé, elle ma dit quelle me ferait payer.
Elle parle de la voiture aussi, Paul. Et que tu lavais mise dehors.
Mais je ne lai pas mise dehors ! Je lui ai juste dit quil fallait quon prenne du recul si elle montait au créneau comme ça pour tout partager.
Cest elle qui a attrapé son sac en hurlant que vous alliez la soutenir, parce que vous êtes trop gentils, quelle pouvait sinstaller à vie.
Maman, tu comprends que tu me trahis ?
Mais on ne pouvait pas la laisser dans la rue, mon fils.
Eh bien, vivez avec elle alors. Mais ne venez pas vous plaindre.
Paul raccroche. Monique reste un long moment le téléphone pressé contre la poitrine.
***
Une semaine passe. Élodie ne sort presque pas de sa chambre. Elle descend seulement à lheure du déjeuner, se sert en silence, puis disparaît.
Aux tentatives de discussion, elle répond sèchement.
Élodie, vous croyez vraiment pouvoir vivre étrangement séparés toute la vie… discutons, non ?
Pourquoi pas ? Élodie lève les yeux de son assiette. Jai un toit. Vous me nourrissez bien.
Paul ne lance pas la procédure de divorce. Il a peur, sans doute…
Moi, tout me convient.
Mais pourquoi aurait-il peur ? Jean-Pierre intervient. Lappart est à lui. La voiture bon, ok, faudra peut-être partager.
Mais tes jeune, vivre chez des gens que tu ignores, tu trouves ça normal ?
Élodie repousse son assiette.
Vous mavez promis un foyer. Souvenez-vous ? Aux discours du mariage : « Notre maison est la vôtre. » Voilà, je suis chez moi.
Et si Paul est radin, ce nest pas ma faute. Il me reproche encore vos vacances pourries en Espagne !
Quest-ce quavait lEspagne ? Monique sétonne. Cinq étoiles, sur la plage. On a fait au mieux.
Douze nuits ? Sérieux ? Les gens normaux vont deux semaines, dans des hôtels élégants, pas dans des attrapes-touristes où même les animateurs ne parlent pas français. Trop la honte, rien posté sur les réseaux.
Jean-Pierre rougit.
La honte ? Mais le mariage nous a coûté une fortune ! On a pris la plupart des frais à notre charge…
Vous pouviez, linterrompt Élodie. Mais vous avez préféré jouer aux bienfaiteurs. Assumez jusquau bout.
Soit Paul me file cinquante mille euros pour la voiture et mon préjudice moral, soit je minstalle définitivement ici.
Cest mon droit, je suis son épouse. Et je suis toujours déclarée ici. Vous avez oublié ?
Elle se lève et part, laissant sa vaisselle sur la table.
***
Le soir, Monique sassoit sur la terrasse, son mari la rejoint.
Tu sais ce que je pense ? il baisse la voix. Elle fait exprès. Attend son heure. Elle sait que tu ne la mettras pas dehors.
Paul nous en veut, il nous prend pour des traîtres, soupire Monique.
Paul a été idiot de ne pas tout raconter. Aujourdhui, jai déjeuné avec lui en ville.
Tu sais pourquoi elle a quitté lappart ? Pas seulement pour la déco… Elle a secrètement contracté un énorme crédit à son nom.
Elle a acheté des formations « pour réussir dans la vie », de la fringue de marque. Quand les recouvreurs ont débarqué, elle a lancé à Paul : « Paie, on est mariés. »
Il a refusé. Alors elle a débarqué chez nous ici, les agents ne viendront pas, trop sécurisé.
Monique est sidérée.
Un crédit ? Pourquoi ? Elle avait tout…
Lambition, Monique. Elle veut mener la vie des films sans rien faire. Elle na même jamais cherché de travail cette année. Toujours « en quête delle-même ».
Le couple discute longtemps, sans trouver de solution.
Jean-Pierre avait vu juste : Monique na pas pu se résoudre à mettre sa belle-fille dehors.
Le lendemain matin, la situation explose : leur fils arrive.
Salut, il traverse le salon. Elle est où ?
Dans sa chambre, tente Monique en lui attrapant le bras. Paul, doucement.
Doucement, cest fini.
Il monte, et presque aussitôt les cris retentissent. Monique et Jean-Pierre sarrêtent en bas des escaliers.
Tu croyais que japprendrais pas pour tes dettes ? hurle Paul. Tu pensais que mes parents allaient tentretenir ? Tu vas un peu loin là !
Ce sont nos dettes à tous les deux ! crie Élodie. Jai investi dans ton image, pour que ta femme nait pas lair dune plouc !
Ces sacs à mille cinq cents euros, cest pour mon image ? Fais tes valises maintenant !
Tu nas pas le droit ! Ici, cest chez moi aussi !
Tu es notre invitée ici, Élodie ! tonne Jean-Pierre, montant lescalier. Et ton certificat de résidence est temporaire, un coup de pouce que je tai offert pour six mois.
Tu sais quoi ? Je lannule aujourdhui. Jai encore des contacts à la mairie.
Élodie surgit dans le couloir.
Daccord ! Toute la famille contre moi ! Fini les « chérie », « Élodie » ?
Hypocrites ! Vous mavez détruit la vie !
Si vous naviez pas offert ce voyage pourri en Espagne et cette vieille bagnole immonde, moi…
Ça suffit, coupe Monique, plus sèche que jamais. On ta tout donné. Bien plus que tu ne le méritais.
On a subvenu à tes moindres envies, alors que tes parents sécroulaient dans lalcool. On ne ta jamais fait de reproche.
Mais tu as atteint la limite avec ton arrogance et tes mensonges. Prépare tes affaires, tu nes plus la bienvenue.
Allez au diable ! Élodie file à sa chambre et commence à balancer ses affaires dans la valise. Paul, tu regretteras !
Je vais demander la moitié de tout ! Je vais prouver que lappart a été acheté quand on était ensemble ! Je vais te ruiner !
Bonne chance, Paul croise les bras. Lappart était à mon nom avant le mariage, acte notarié à lappui.
Et la voiture… Jai regardé dans la boîte à gants hier soir. Jai trouvé les papiers que tavais cachés.
Tu essayais déjà de la mettre en gage au Mont-de-Piété, tu as imité ma signature, non ?
Élodie sarrête, basket à la main.
Ce… ce nest pas ce que tu crois, souffle-t-elle.
Cest exactement ça. Escroquerie, Élodie. Cest pénal. Donc voilà le deal : tu prends tes valises, tu pars dici et tu signes un papier qui renonce à toute prétention sur nos biens.
Et moi, je ne vais pas au commissariat.
Élodie reste figée quelques secondes.
Je nai nulle part où aller, murmure-t-elle. Pas même de quoi me payer un ticket de bus.
On va te louer un studio pour le premier mois, répond Jean-Pierre. En ville. On te donne assez pour débuter.
Mais ce sera tout. Plus de « voiture », plus de « part ».
Cest juste, ajoute Monique. Tu voulais être indépendante, tu voulais de largent : essaie donc de gagner ta vie.
Élodie finit ses valises en silence. Paul la raccompagne au portail. Elle part en taxi à lhôtel, largent fourni par sa belle-mère.
Quand le portail se referme, Paul rentre et sassoit sur le canapé en se prenant la tête dans les mains. Monique sapproche et pose une main sur son épaule.
Pardonne-nous, Paul. On pensait bien faire. On a essayé dêtre humains.
Ce nest pas votre faute, maman, répond-il dune voix terne. Javais envie dy croire, à mon conte de fées. Je pensais quen couvrant quelquun dattentions, ça changerait tout.
Mais on ne change pas sa nature. Elle na pas invité ses parents par honte mais elle leur ressemble…
Jean-Pierre sassied en face.
Et la voiture, tu en fais quoi ?
Je la vends. Je rembourse sa dette, pour ne plus avoir ces parasites sur le dos, et jessaie doublier cette année.
Je vais sûrement aussi changer dappartement… Je nai plus envie dy vivre.
Viens chez nous en attendant, sourit Monique. Ta chambre est toujours là.
Paul lève enfin la tête, sourit :
Merci, maman. Daccord.
***
Élodie a changé davis plusieurs fois : elle voulait que Paul la reprenne, puis menaçait dattaquer Paul et ses parents au tribunal.
Le divorce a été long, pénible, avec disputes et menaces, mais Paul sen est tiré sans trop de dommages.
Les dettes de son ex-femme, il les a remboursées à moitié la banque a reçu sa part.
Si Élodie avait demandé le divorce convenablement, il aurait tout payé.
Lambitieuse Élodie a disparu après leur séparation. Ce qui ravi Paul.





