Je mappelle Étienne. Dans ce rêve étrange, les couleurs du ciel changent à chaque battement de cœur. Je me sens béni par la chance, flottant dans les rues sinueuses de Lyon, entouré danciens souvenirs déposés comme des cailloux blancs. Jai épousé Camille, lamour de mes années lycéennes, la lumière pâle derrière les rideaux du soir, fidèle à mattendre durant mes années au service militaire. À mon retour, égaré dans la brume, nous nous sommes mariés près du Rhône.
Notre premier fils, Tristan, naquit un matin de pluie, sous la lumière dorée dun lampadaire. Trois années sécoulèrent, changeaient détoile, et un second garçon, Gaspard, atterrit dans nos bras comme un rêve dérobé à la lune. Mais dans le théâtre brumeux du sommeil, je sentais une curieuse envie mhabiter : avoir une fille, une petite Mélisande. Déjà lors de la première grossesse, jannonçais à tous que seul le rose dune robe memplirait le cœur de joie. Les amis, étonnés, haussaient les épaules : un garçon, cest la fierté française! Mais moi, je guettais la grâce dune fille.
Une vie douce et poudreuse sécoulait, rythmée par les rires des garçons, jusquà cette nuit bleutée où Camille prononça dune voix lointaine : Je suis de nouveau enceinte. Cette nouvelle, inattendue comme le parfum du pain chaud, me laissa rêveur, paumé sur le quai du destin. Nous navions rien prévu, mais la joie bouscula ma raison.
Dis, cette fois, cest sûr, tu vas me donner une fille!
Oui, Étienne, jen sens la douceur dans mon ventre, répondit Camille en effleurant sa robe de nuit.
Nos mères, sorcières des traditions, caressaient le ventre de Camille et juraient, en sentant ses formes, que ce serait une fille. Léchographie, comme les feuilles tombant sur la Saône, confirmait le pressentiment. Chez nous, cétait un ballet rose et poudré: les frères choisis un prénom, Adélaïde, celle qui viendrait danser parmi eux.
Le jour vint où Camille, enroulée dans les draps du rêve, partit à la maternité. Jai marché toute la nuit sur les pavés froids, écoutant le silence des gargouilles, craignant pour ma tendre épouse et pour la petite étoile qui devait naître. À laube, jappelai la maternité: Monsieur, vous êtes père dun garçon, 3,2 kilos et 54 centimètres. Les mots vibraient, irréels, comme un air de Debussy dans une gare vide. On attendait une fille. Pas derreur. Encore un garçon.
Ce troisième fils, Paul, tordait le rêve : tout le monde sétait trompé. Pourtant persista la question de léchographie comment limage pouvait-elle mentir? Bercé par le doute, jappelai Camille.
Tu mas trompé?
Quoi? Mon Dieu, mais quest-ce que tu racontes, Étienne?
On devait avoir une fille!
Tu es fou, tentends! Camille coupa net, et la ligne devint un fleuve gelé.
Lorsque Camille rentra, notre fils blotti dans une couverture fine, je dévisageai cet enfant minuscule : il irradiait une fragilité daube nouvelle. Lamour sinfiltra dans mes veines ; je sus, sans mot, quil était mien. Les années coulèrent. Paul, aujourdhui, file sur sa trottinette le long des quais, il na ni mes yeux ni mes boucles, tout juste lombre des traits de Camille. Au contraire, Tristan et Gaspard me ressemblent à sy méprendre.
Un soir, dans lentrée couverte de lierre, jentendis deux grand-mères bavarder :
Tu as vu, Paul, il ressemble davantage à Lucien de limmeuble, ce musicien à lœil mélancolique
Ces paroles étaient comme de leau glacée. Bouleversé, je rentrai questionner Camille, laccusant du rêve dun autre : Dis-moi la vérité, qui est le père de Paul?
Elle bondit, ulcérée :
C’est insensé! Comment oses-tu maccuser de cela ? Ce nest que Louison ma raccompagnée du travail pendant la grossesse, parce que je portais deux lourds paniers et jétais malade ! Où est le crime?
Rien ny faisait, mes soupçons tournoyaient comme des feuilles mortes. Jai suggéré un test ADN, mais Camille refusa, puis, deux semaines plus tard, elle accepta, promettant de divorcer une fois la vérité éclatée. Ma raison chavirait, mon esprit tremblait.
Un matin brumeux, les ordures à la main, japerçus Lucien fumant sous un vieux lampadaire. Ni lui, ni mon fils, ne partageaient le moindre trait. Sur le retour, assis dans notre cuisine jaune, jéprouvai un étrange apaisement. Paul grimpa sur mes genoux, serra mon cou de ses doigts potelés, et me raconta des choses absurdes à propos dun chat volant et dun pigeon en cravate. Mon cœur se dénoua. Mais à quoi bon ce test? Cest mon fils! Je le sentais dans lodeur de ses cheveux. Je me levai, traversai la maison et dis à Camille:
Finalement, pas de test.
Comment, pas de test? grogna-t-elle en serrant les dents. Jétais prête à le faire, juste pour te prouver que tu te trompes. Toi qui me soupçonnes sans cesse !
Je passai toute une semaine à demander pardon, à la supplier de me croire. Finalement, elle consentit à ranger notre querelle dans un vieux tiroir. Nos enfants grandirent, et Tristan se maria. Peu après, sa femme, une grande brune prénommée Clémence, mit au monde une petite fille. Nous étions désormais grands-parents, hallucination douce: enfin, une petite-fille à cajoler sous les glycines!
Et je savais, glissant entre réalité et rêve, que je laimerais follement, tout comme jaime mes trois fils, dans ce grand théâtre lunaire de la vie.






