Jai grandi sous le toit de ma grand-mère, tandis que mes parents vivaient à Paris, toujours entre deux trains, menant la vie étrange et mouvante dartistes. Chanteurs dans une chorale avant-gardiste, ils menaient leur existence sur les routes, traversant la France dest en ouest, jamais vraiment posés. Lorsque jai eu cinq ans, mon univers a basculé : ma mère, Aimée, et mon père, Gérard, mont confiée définitivement à ma grand-mère, Odette. Elle aussi, lasse de la solitude de son appartement lyonnais, voulait croire quun enfant pourrait lui apporter un peu de douceur et de lumière.
Au début, mes parents apparaissaient dans nos rêves entre deux saisons, parfois à Noël ou pour létrange fête de la Musique, mais au fil des années, leur silhouette dansait beaucoup moins souvent dans lencadrement de la porte. Peu à peu, leur souvenir a pris la consistance vaporeuse des nuages dété. Je nattendais plus ni lettres, ni appels. La vie sécoulait avec Odette, entre lodeur du café et le tic-tac dune vieille horloge.
Plus tard, étudiante en odontologie à Montpellier, jai rencontré Paul, un garçon aussi discret quun brin de lavande. Nous nous sommes mariés lors de ma troisième année, sur un coup de folie comme dans un rêve, un peu flou et insensé, où tout semblait permis. À force de travail, nous avons ouvert ensemble une petite clinique dentaire : notre vie était enfin à nous, paisible, réglée comme une balade en Provence. Largent rentrait, en euros, sonnant parfois comme la pluie sur les toits de la clinique.
Mais lan dernier, alors que je croyais cette partie de mon passé envolée comme une chanson oubliée, mes parents sont réapparus. Ils navaient même plus mon numéro, alors ils ont contacté la réception de la clinique, voix reconnaissables, à la fois étrangères et étrangement familières. Leurs paroles nétaient que plaintes : les trains manqués, largent envolé, la vie difficile des chanteurs fatigués.
Jécoutais, écartelée entre compassion et rancune. Je leur rappelais doucement quils avaient choisi cette vie, quOdette et moi avions appris la débrouille, vivant de sa petite retraite, parfois agrémentée de quelques billets bleus envoyés anonymement par mes parents. Odette économisait sur tout, elle qui murmurait souvent, sur un ton rêveur, quil faut toujours prévoir « deux croissants pour demain ». Pour mhabiller, pour manger, pour survivre, je faisais des nuits à lhôpital, entre éclats de lumière blafarde et rires lointains de patients ensommeillés.
À présent, ma vie est tissée de la douceur des jours simples, loin des voix de mes parents. Lorsque jai refusé de les aider financièrement, ils ont menacé de massigner au tribunal pour pension alimentaire, réclamant des euros comme sils réclamaient quelques notes manquantes dun chant égaré. Ce mot « pension » a fait tomber le rideau : je me suis sentie sombrer dans une brume froide. Ce qui ressemblait parfois à un regret sest dissous ma décision est désormais une certitude pavée dombres. Je me demande parfois, dans ce rêve étrange où tout semble inversé, si jai raison. Dois-je leur tendre la main malgré tout ? Ou dois-je poursuivre mon chemin entre sourires et lavandes, laissant les fantômes du passé chanter tout seuls dans le couloir du temps ?







