Pourquoi ai-je échangé mon épouse contre une autre femme ?
Encore une fois, cest moi qui ai fait la vaisselle. Les assiettes étaient là, empilées dans lévier depuis trois jours déjà. Même une simple tasse propre manquait à lappel. Jai attendu, attendu Que faire d’autre ? Je suis rentré chez moi après le travail : affamé, bougon, lessivé. Mais non, avant de manger, il fallait que je lave tout, sinon aucun moyen de poser mon repas quelque part.
Et puis, strictement rien à manger. Jai juste fait siffler la bouilloire pendant que je mettais une casserole deau à chauffer. Au moins, je pouvais me préparer quelques saucisses. Javais tellement faim. Je naurais jamais cru devoir supporter ça un jour Et ce bœuf bourguignon quAntoinette préparait ! Quel regret de ne pas avoir de ces plats-là sous la main aujourdhui
Ses crêpes aussi ! Ou ses éclairs fourrés de toutes sortes de crèmes. Et ses travers de porc, vraiment des trésors. Oui, et quel ordre, quelle propreté dans notre appartement ! Après une journée de boulot, tout brillait dune lumière paisible et lair sentait la lavande fraîche. Mais maintenant
Pourquoi nai-je rien vu venir ? Je croyais naïvement quAntoinette nexistait que pour la lessive et les fourneaux
Un soir pourtant, jai croisé Camille. Si belle, jupe courte, talons déraisonnables. Elle sortait dun institut de beauté, la démarche sûre, sophistiquée, unique. À ce moment-là, jai vraiment cru que
Antoinette nentrait jamais dans ces salons, ne dépensait pas ses euros en coiffure, et ne voulait jamais se colorer les cheveux. Quant à la mode, elle sen moquait pas mal. Pourtant, elle était mince, jolie aussi. Simplement, ces trucs-là, ça nétait pas pour elle. Toujours en jean et baskets, elle filait à la boulangerie ou virevoltait dans la maison.
Jaime une autre femme ! ai-je annoncé à Antoinette, le soir en rentrant. Je ne veux pas te mentir plus longtemps.
Antoinette battait la crème pour un gâteau. Sans même se retourner, elle continuait, et je nai même pas perçu les perles salées qui coulaient sur ses joues
Ce qui me fatiguait, cétait de navoir, à côté de moi, quune ménagère et non une femme telle que je limaginais. Peut-être est-ce pour ça que je voulais tant être avec Camille. Et maintenant ? Cest moi qui récurre la vaisselle, lave les sols, range partout. Je nai toujours pas appris à cuisiner correctement, alors parfois, la nuit, les crêpes dAntoinette me hantent en rêve
Camille, elle, arbore une nouvelle manucure et sinterdit la moindre vaisselle. Allongée, elle feuillette un magazine, file chez le coiffeur pour changer de tête. Quelques robes abandonnées sur le parquet, ses escarpins semés de-ci de-là, à sen prendre les pieds plusieurs fois. Elle hésite : quoi porter pour se rendre au salon de beauté.
Pourquoi ai-je donc échangé ma femme pour une fille aussi paresseuse ? Peut-être devrais-je encore faire des pâtes ? Jai tellement faimou bien, tout simplement, apprendre à faire ce fameux bœuf bourguignon, même si je sais déjà quil naura jamais la même saveur. Je rêve en silence dun appartement qui sent la lavande, de rires discrets dans la cuisine, dune présence discrète et précieuse. Antoinette naurait peut-être pas changé sa coupe, mais elle naurait jamais changé son amour pour moi en paresse.
Ce soir, en grattant la casserole brûlée, je comprends : le vrai luxe nétait pas dans les talons et les ongles peints, mais dans la chaleur douce dune vie partagée, dans un regard simple et dévoué, dans les crêpes du dimanche matin. Jai troqué lessentiel contre le superflu, sans y gagner que le silence et la solitude au milieu du tumulte de magazines et de vernis.
Demain, peut-être, joserai appeler Antoinette. Peut-être seulement pour lui demander la recette de ses crêpes. Peut-être pour lui dire pardon. Ou, qui sait, simplement pour entendre à nouveau, au bout du fil, ce rire tranquille qui me manque tant.







