Je vais le prendre
Maman, regarde la fille là-bas !
Quelle fille ? De quoi tu parles, Maëlys ?
Celle dont la maman rend visite à papa. Tu te souviens, je ten avais parlé ?
Élodie tourna la tête vers le bac à sable où jouaient des enfants. Son cœur se serra, puis dégringola comme une pierre dans un puits sans fond… Mais bien sûr, elle ne montra rien. Elle adressa même un sourire à sa fille.
Ma chérie, et alors ? Papa a beaucoup de clients, cest un artiste, tu sais bien
Oui mais cette fille a dit quelle allait bientôt emmener notre papa ! sanglota Maëlys.
Élodie saccroupit pour se mettre à hauteur de la petite.
Personne ne prendra notre papa, tu comprends ? Je vais aller lui parler, lui demander pourquoi elle tembête et dit de telles choses. Daccord ?
Daccord !
Tu me montres laquelle cest ?
Maëlys montra une fille en veste bleu ciel. Elle était un peu plus grande que les autres, et semblait observer le jeu à lécart.
Bonjour ! Élodie sassit au bord du bac à sable, un sourire aux lèvres. Comment tu tappelles, ma belle ?
La fillette fut surprise, puis afficha un air très sérieux.
Je ne suis pas « ta belle » ! Quest-ce que vous me voulez ? Jappelle ma maman tout de suite !
Tinquiète pas, sil te plaît. Je voulais juste discuter avec toi, dadulte à adulte, tu comprends ?
La fillette céda à la douce manipulation dÉlodie et détourna les yeux, murmurant :
Capucine… Je mappelle Capucine.
Capucine ? sétonna Élodie. Cest un prénom très original !
Tout le monde dit ça Vous voulez quoi ?
Maëlys rentre toute triste après vos discussions. Tu veux bien me dire de quoi vous parlez ? Je veux comprendre. Peut-être que tu te trompes, ou alors elle a mal compris
Mais oui ! cria soudain Capucine. Ma maman va bientôt emmener votre mari ! Et moi jaurai un papa, alors que Maëlys nen aura plus ! On sera tous heureux ensemble et vous, vous resterez toute seule à pleurer ! Voilà !
Élodie resta interdite. Les cris avaient fait tourner tous les regards vers elle, mélange dincompréhension et de malaise.
Capucine, pourquoi tu dis ça ?
Parce que votre mari aime ma maman ! Et elle laime aussi ! Voilà tout !
Élodie perdit pied. « Pourquoi mentirait-elle ? Pourquoi inventer pareil conte ? Mon Dieu, Raphaël comment nai-je rien vu ? » Les pensées déferlaient, lempêtrant dans langoisse. Elle se releva, séloigna du bac à sable, puis se ravisa.
Jai compris, Capucine. Excuse-moi de tavoir dérangée.
Dis, maman, papa ne partira pas ? Une vilaine fille ne va pas nous le prendre ? demanda Maëlys, fixant le visage inquiet dÉlodie. Tu pleures, maman ?
Élodie porta le revers de sa main à sa joue, surprise de sentir une larme humide glisser.
Non, ma puce Jai juste une poussière dans lœil, cest le vent
Tu pleures ! cria Maëlys. Alors papa va partir, cest ça ? Cest elle qui a raison, hein maman ? Dis-le-moi !
Éclatant en sanglots, Maëlys courut vers limmeuble. Élodie, prise de court, se précipita à sa suite, effaçant à la hâte le mascara qui coulait sur sa joue…
***
Jen ai assez de peindre à latelier ! Le quadragénaire ôta sa veste et la suspendit à la chaise. À la maison, cest différent, linspiration vient, je me sens vivant dans mon atelier
Élodie fit tomber une assiette quelle astiquait machinalement. Elle sécrasa dans lévier en deux morceaux.
Élodie, ça va ? Tu tes coupée ? sinquiéta Raphaël.
Ça va, tout va bien
Elle força un sourire sans oser regarder son mari dans les yeux.
Je suis crevé Excuse-moi. Jai bossé avec des enfants aujourdhui, tu imagines la fatigue. Et demain jai encore des rendez-vous.
Lesquels ?
Une cliente étrangère. Je peins son portrait dans le style classique.
Celle aux longs cheveux blonds et à la taille de guêpe, cest ça ?
Raphaël la fixa, surpris. Élodie essayait de se contenir mais sa voix la trahissait.
Jen sais rien, comment veux-tu que je sache pour sa taille ! Je peins son visage. Par contre, oui, ses cheveux sont clairs, il me semble. Quimporte blonde ou brune. Elle paie bien, ne parle pas trop, ne me saoule jamais. Plutôt discrète
Discrète souffla Élodie.
Oui, je crois quelle fait une dépression. Une fois elle a interrompu la séance pour avaler des médicaments. Curieux, jai cherché leur nom sur Internet, cest sur ordonnance
Tu prétends ne rien savoir sur elle
Ça ma intrigué, cest tout. La curiosité, rien de plus.
Raphaël se leva, vint enlacer Élodie par-derrière et lui glissa à loreille :
Ne sois pas triste parce quon se voit si peu ces temps-ci Dès que je termine ce portrait, on séchappe en vacances.
Cest promis ? hésita Élodie, tout contre lui.
Promis, ma petite Élodie. Ma jalouse, ma soupçonneuse, que jaime tant, répondit Raphaël en la serrant plus fort.
Le lendemain, Élodie décida de rester à la maison, déterminée à jeter un œil à cette mystérieuse cliente. Quand la sonnette retentit, son cœur fit une ronde insensée dans sa poitrine. « Je stresse Mais cest quand la dernière fois ? Ressaisis-toi… » pensa-t-elle en ouvrant.
Bonjour ! Je mappelle Élodie, je suis la femme de Raphaël. Entrez donc !
La cliente hocha la tête et entra. Élodie sapprêtait à fermer quand une petite fille se glissa derrière la femme la même que la veille au bac à sable.
Elle restera très sage. Elle ne dérangera personne, annonça la jeune femme en déposant son manteau. Nest-ce pas, Capucine ?
Capucine hocha la tête, sans un regard pour sa mère.
La femme ôta son manteau et passa devant Élodie vers latelier de Raphaël. « On croirait quelle est chez elle » pensa Élodie avant de chasser cette idée.
Capucine, tu veux refaire connaissance ? Tu as faim, peut-être ? Mets-toi à laise, je vais faire chauffer de leau pour le thé.
Mais la fillette sassit par terre, les épaules basses, le regard rivé au sol.
Il fait tellement chaud Tu veux que je taide à te déshabiller ?
Pas de réponse. Élodie tenta de cacher son malaise, saccroupit près de Capucine et posa doucement la main sur son épaule.
Quelque chose ne va pas, Capucine ? Tu veux men parler ?
Toujours le silence. Mais en croisant le regard de la petite, Élodie vit soudain ses joues trempées des larmes coulaient silencieusement.
Pardon chuchota la fillette. Je vous ai menti.
Capucine, mon petit rayon… Quest-ce quil y a ?
Personne ne veut prendre votre papa Je voulais juste avoir un papa moi aussi
Capucine se mit à pleurer tout à fait, submergée démotion.
Ma maman est malade. Toujours malade Elle ma même appelée daprès sa maladie. Jai horreur de mon prénom ! Capucine tristesse, chagrin Elle ne rit jamais, jamais ! Monsieur Raphaël, lui, il me montrait des dessins, me donnait à goûter Je lai vu jouer avec Maëlys dans la cour ! Et moi Je suis toujours seule. Toujours !
Élodie vacilla. « Pauvre enfant Si elle souvre ainsi, cest quelle ne se sent pas en danger pas auprès de nous. Seigneur, que devient ce monde ? » pensa-t-elle, serrant Capucine en pleurs contre elle.







