Tu restes la meilleure
Il y a de nombreuses années, le village près de Dijon vibrait encore des échos de la noce de Simone et Gérard. Les mariages à la campagne étaient toujours pleins de joie, et longtemps après que la dernière danse ait été jouée, certains continuaient à trinquer sous le tilleul ou sur un banc devant la maison dun voisin. Il suffisait dune raison pour festoyer.
Simone et Gérard sétaient installés dès le départ dans la maison de la grand-mère de Gérard, un petit pavillon entouré de rosiers. Gérard travaillait comme chauffeur-livreur, transportant des marchandises de la ville voisine vers les deux petites épiceries du village, au volant de sa vieille Peugeot.
Il nétait sortis ensemble que deux mois. Gérard savait, au fond, que cette fille simple, douce et discrète ferait une épouse attentive. Un soir, alors quils longeaient le canal, il avait proposé brusquement:
Simone, et si on se mariait?
Déjà? Tu ne trouves pas que cest rapide?
À quoi bon attendre? On se connaît depuis le lycée, tu sais, même si je lai fini deux ans avant toi. Alors, tu acceptes?
Oui, oui! répondit Simone, les joues roses démotion.
Sa mère fut surprise lorsquelle lui annonça la nouvelle.
Oh Simone, ce Gérard ne perd pas de temps… Es-tu sûre de ses sentiments? Est-ce bien de lamour, tu crois? Et toi, quéprouvestu?
Je me sens bien avec lui, je lapprécie vraiment.
Bon, ma chérie, fais attention à ton choix: un mari, cest le pilier de la maison.
Depuis quelque temps, tout le monde dans le village avait remarqué que Benoît sétait mis à trinquer bien plus quil ne faudrait. Cétait un garçon sérieux, travailleur, il conduisait la moissonneuse pendant les récoltes, mais il était aussi timide, réservé. Il sétait mis à fréquenter la bande du café, qui passait ses journées à gratter au PMU ou à vider des ballons de rouge.
Marie-Claire, il arrive quoi à ton Benoît? sinquiétaient les voisines. Un si bon garçon, ça va finir par mal tourner: sil continue, ils vont le mettre à la porte de la ferme.
Pendant plusieurs mois, Benoît ne dessoulerait pas. Sa mère sinquiétait, suppliant tantôt avec douceur, tantôt avec colère, sans succès. Le temps de la moisson arriva, mais Benoît était incapable de prendre son poste. Il fut congédié, lui qui, autrefois, réparait nimporte quelle machine agricole les yeux fermés.
Mais quest-il arrivé à Benoît? soupirait la vieille Augustine, amie de la famille. Je lai encore croisé, il était complètement défait… pour un garçon si bien élevé.
Marie-Claire, impuissante, rentra un soir: Benoît était allongé sur le canapé, marmonnant dans une brume dalcool. Elle sapprocha.
Pourquoi… pourquoi Simone, pourquoi tas épousé Gérard… pourquoi… je taimais tant
Bon Dieu, cest pour Simone la factrice quil se ronge ainsi?! Même moi je lignorais, pensa-t-elle, un peu décontenancée par cette révélation. Personne ne savait quil laimait. Il na jamais fréquenté de filles, trop réservé.
Ce jour-là, Simone passait devant chez eux pour distribuer le courrier. Marie-Claire lattendait:
Alors Simone, tu as choisi dépouser Gérard, et mon Benoît, tu lignores? Tu sais pourtant quil souffre, et cest sûrement à cause de tout ça quil boit. Tu pourrais avoir un peu de cœur!
Simone eut du mal à répondre, prise au dépourvu:
Madame Marie-Claire, je ne comprends pas Jamais Benoît ne ma fait davances, je vous assure! On se croisait, on échangeait deux mots, mais jamais plus. Je ne savais même pas.
Il taime, je lai entendu aujourdhui… Mais il est si timide, il na jamais osé tavouer, alors il boit, voilà tout…
Oh, je vous promets, je nen avais aucune idée. Je nai rien vu, rien compris, il na jamais rien montré
Cest un garçon réservé
Je vais aller lui parler, promis, fit Simone dans un souffle. Peut-être quil finira par se ressaisir.
Deux jours plus tard, Simone, sur sa tournée, croisa Benoît près du vieux pont, entouré de ses compagnons de beuverie. Dun ton ferme, elle les interpella:
Eh bien, vous navez pas meilleure place pour tuer votre temps? Benoît, viens, jai à te parler.
La bande fila ailleurs, Benoît garda la tête basse. Simone sassit à côté de lui sur la poutre.
Dis-moi franchement: depuis quand?
Depuis quand quoi? dit-il, évitant son regard.
Tu es amoureux, tu le sais bien.
Qui te la dit?
Jai deviné. Parle-moi franchement.
Depuis le lycée dit-il, les yeux fuyant. Jamais tu ne las remarqué
Un silence, puis Simone reprit:
Tu sais Benoît, lorsquon aime quelquun, on souhaite son bonheur, et surtout, on reste digne… Pas en se détruisant comme ça. Tu blesses ta mère, tu te fais du mal. Arrête de te laisser couler. Tout le monde en parle au village: on te croyait plus fort que ça. Tu mentends?
Oui, mais cest dur…
Allons, relève-toi. Je ne suis pas celle que tu rêves : jai les jambes arquées, je suis maladroite, ma maison nest jamais bien rangée, franchement, pourquoi maimer? Je suis même difficile de caractère. Mais toi, tu mérites de rencontrer la femme qui saura taimer comme tu en es capable. Ne torture plus ta mère.
Elle se leva et sen alla, mais Benoît la suivit du regard longtemps.
Simone, tu te sous-estimes tu restes la meilleure, murmura-t-il tristement.
En passant devant lépicerie, Simone remarqua la voiture de Gérard.
Tiens, Gérard devrait encore être en livraison à Dijon Il est tôt pour quil rentre.
Elle entra. Pas un client, mais la vendeuse, Lucie, surgit de la réserve, les joues rouges.
Tu veux quelque chose, Simone?
Non, je viens juste vérifier, jai vu la voiture de Gérard dehors, il ne devait pas rentrer avant ce soir
Ah euh la Peugeot est tombée en panne, il est parti chercher une pièce au garage, bredouilla Lucie.
Ah, bon, je comprends. À plus tard.
La vie suivait son cours. Simone arpentait les rues avec son sac de courrier, mais ne croisait plus Benoît nulle part. Un jour, elle demanda à Marie-Claire:
Il est où, Benoît? On ne le voit plus dehors.
Il a arrêté de boire. Il reste à la maison, travaille dans la cour, coupe du bois, range la remise. Il ne touche plus à lalcool, même quand ses anciens copains sont venus le chercher, il les a chassés. Peut-être que ça ira mieux.
Je suis contente, Marie-Claire Le plus dur est passé.
Merci Simone davoir parlé avec lui. Cest toi qui las sauvé, il me la confessé
Simone sourit doucement et reprit ses tournées, déposant journaux et lettres dans les boîtes rouillées du village. Un matin, repassant devant lépicerie, elle vit de nouveau la voiture de Gérard, et, prise dun doute, entra. Ce quelle découvrit la figea : Gérard tenait Lucie étroitement, lembrassant sans retenue. Les deux sursautèrent.
Oh pardon… excusez-moi balbutia-t-elle, bouleversée.
Simone, on en parle à la maison, dit Gérard, baissant les yeux. Lucie, elle, soutenait le regard, méprisante.
Pourquoi attendre? Autant que tu saches tout: Gérard et moi, nous nous aimons depuis toujours, même quand il a choisi de tépouser par dépit, après notre écart Nest-ce pas, Gérard? Il acquiesça, penaud. Mais son cœur, il est à moi.
Inutile den rajouter. Je comprends tout, ce nest pas la peine dinsister, dit Simone en quittant la boutique rapidement.
Secouée, elle pleura chez sa mère, qui la consola de son mieux.
Je te lavais dit, ma chérie Gérard nétait pas le bon. Mais rien nest définitif, tu es jeune, tu ten sortiras, cest certain.
Bientôt, la rumeur du divorce se répandit dans tout le village.
Simone demanda la séparation. Rien ne reste longtemps secret à la campagne: chacun savait peu ou prou pour Gérard et Lucie mais comme on dit, cest toujours lépouse qui lapprend la dernière. La nouvelle de leur divorce fit alors le tour des fermes en un rien de temps.
Benoît, tu as entendu? souffla Marie-Claire en rentrant du marché. Simone se sépare de Gérard, cest à cause de Lucie, bien sûr. Alors maintenant, relève-toi! Ils te reprendront comme conducteur à la ferme jai vu le chef tout à lheure, il tattend ; il a remarqué tes efforts.
Maman, je men doutais pour Gérard Mais jamais je naurais pu dire quoi que ce soit à Simone.
Au fil des mois, tout le monde bruissait dun même sujet :
Vous avez entendu? Benoît et Simone la factrice vont se marier. Cest pour bientôt! chuchotait Augustine à ses commères devant lépicerie. Marie-Claire, elle na jamais été aussi heureuse, elle a rajeuni de dix ans!
Cest bien, soulignait Claudine, la voisine. Benoît sest repris, cest un gars stable maintenant. Comme quoi, lamour rend meilleur.
Quant à Gérard et Lucie, ils lauront bien cherché Gérard naurait jamais dû épouser Simone, on savait tous quil trainait encore avec Lucie. Un jour, il se mordra les doigts…, prophétisa Augustine.
Benoît, désormais rentré de la ferme, retrouvait chaque soir son foyer. Simone saffairait dans la cuisine le pot-au-feu mijotait et une tarte dorée sortait du four. Elle sassit en riant à côté de lui.
Que cest bon tout ça, Simone, sexclama Benoît en se régalant. Tu me disais pourtant que tu étais mauvaise cuisinière!
Mais si, regarde, je râle tout le temps, je suis désordonnée, dit-elle en riant.
Il jeta un œil circulaire à la petite cuisine propre et accueillante, puis lui glissa tendrement:
Moi, je savais que tu étais la meilleure.
Et tu sais Benoît… Je suis enceinte, avoua-t-elle soudain.
Benoît ouvrit de grands yeux, bouleversé de bonheur. Il se leva, la saisit à bras-le-corps, la couvrit de baisers.
Simone, vraiment? Je suis fou de joie! Je le savais, tu es la meilleure! sexclama-t-il.
Bientôt, Simone donna naissance à une petite fille, puis, trois ans plus tard, à un garçon. Tout le monde était comblé, surtout Marie-Claire, qui couvrait ses petits-enfants et sa belle-fille daffection. La vie suivait son cours, paisible, dans ce village bourguignon, sous un ciel changeant et les souvenirs dorés de la jeunesseLes années passèrent sans bruit mais pleines de douceur. Simone arpentait toujours les routes, son vélo chargé de journaux, de colis et de sourires. On se racontait, de génération en génération, lhistoire de Simone la factrice: celle qui avait rendu lespoir à Benoît et la paix à tout un foyer. Les enfants grandirent, jouant avec les autres gamins du village sous lœil attendri de Benoît, debout à lombre du grand tilleul.
Certains soirs dété, tout le village se retrouvait au même endroit, tables dressées à la va-vite sur la place du lavoir, verres tintant, rires denfants dans lair. Simone et Benoît échangeaient un regard complice, un de ceux qui nont plus besoin de mots. Ils savaient combien leur bonheur, modeste pour le monde, tenait du miracle pour qui avait connu lépreuve.
Un soir, alors que tout le monde dansait, Augustine étouffa une larme de fierté: «Ah, vraiment, il fallait voir où en étaient Benoît et Simone il y a quelques années Maintenant, regarde-les! On dirait quils ont toujours été faits lun pour lautre.»
Simone, sa petite fille sur les genoux, lança un clin dœil à Benoît:
Tu vois, parfois, la vie attend juste quon lécoute. On croyait tous devoir se contenter de peu et finalement, on a reçu tellement.
Benoît serra fort sa famille contre lui et répondit:
Tant que tu seras là, Simone, rien ne manquera jamais. Tu es et tu resteras la meilleure.
Et sous la douce clarté des lanternes, entourés des leurs, leurs rires sélevèrent, simples et sincères, se mêlant à la rumeur des blés au loin. Au village près de Dijon, on savait désormais quau bout de chaque chagrin sommeille une joie prête à éclore, et que le cœur, parfois cabossé, nen rayonne que plus fort.







