Tu sais, papa, tu ne devrais plus venir chez nous ! Parce que quand tu repars, maman se met toujours à pleurer. Elle pleure toute la nuit, jusquau matin.
Je dors, je me réveille, je dors à nouveau et elle continue à pleurer. Je lui demande : « Maman, pourquoi tu pleures ? À cause de papa ? »
Mais elle me répond quelle ne pleure pas, quelle renifle juste parce quelle a un rhume. Pourtant, je suis grande maintenant, je le sais : il nexiste pas de rhume qui mette des larmes dans la voix.
Le père dÉlodie était assis avec sa fille à la table dun petit café parisien, remuant distraitement son expresso refroidi dans une minuscule tasse blanche.
Quant à Élodie, elle navait pas touché à sa glace. Pourtant, devant elle dans la coupe, cétait une vraie œuvre dart : des boules multicolores, couronnées dune feuille de menthe et dune cerise, le tout nappé de chocolat.
Nimporte quelle petite fille de six ans aurait succombé à ce régal. Sauf Élodie, qui avait décidé, déjà vendredi dernier sans doute, de discuter sérieusement avec son père.
Il gardait le silence longtemps, puis demanda doucement :
Alors, quest-ce quon va faire, ma fille ? Ne plus se voir du tout ? Comment pourrais-je vivre ainsi ?
Élodie fronça son joli nez un peu en pomme de terre, comme celui de sa maman, pensa-t-il et répondit :
Non, papa. Moi non plus, je ne pourrai pas sans toi. Voilà ce quon va faire : tu appelles maman et tu lui dis que chaque vendredi, tu viendras me chercher à lécole.
On se promènera, et si tu veux prendre un café ou une glace, on pourra aller au café ensemble. Je te raconterai tout sur notre vie avec maman.
Elle se tut un instant, réfléchissant, puis ajouta :
Et si tu veux voir maman, je prendrai des photos delle avec mon téléphone chaque semaine et je te les montrerai. Daccord ?
Le père la regarda sans mot dire, un sourire complice sesquissa sur ses lèvres et il acquiesça :
Très bien, ma chérie. Vivons comme ça.
Élodie poussa un soupir de soulagement et se jeta enfin sur sa glace. Mais elle nen avait pas fini avec la conversation. Il restait le plus important. Lorsque des moustaches de glace multicolore se formèrent sur sa lèvre, elle les lécha et se concentra, sérieuse comme une adulte.
Presque une petite femme. Une qui devait penser au bonheur de son père. Même si ce père-là était déjà un peu vieux : la semaine dernière, cétait son anniversaire. Élodie lui avait fait une carte au centre de loisirs, dessinant soigneusement un grand « 28 ».
Le visage de la fillette redevint grave, ses sourcils se froncèrent et elle déclara :
Je crois quil te faudrait te remarier
Elle ajouta, généreuse mais avec un petit mensonge :
Tu sais tu nes pas si vieux, en fait
Son père accueillit le geste attendri de sa fille avec un sourire malicieux :
Tu dis ça « pas si vieux »
Élodie insista gaiement :
Mais oui, pas du tout vieux ! Regarde, tonton Serge, celui qui est venu deux fois voir maman, lui il est presque chauve ici
Élodie montra le sommet de sa tête, caressant ses boucles blondes de la paume. Puis, voyant son père se crisper, les yeux soudain plus durs, elle comprit quelle avait dévoilé le secret de maman.
Alors, elle posa ses deux mains sur sa bouche et ouvrit grand les yeux surprise, désolée.
Tonton Serge ? Celui qui passe si souvent chez vous ? Cest le chef de maman, non ? demanda son père presque fort, assez pour que tout le café entende.
Je ne sais pas, papa balbutia Élodie, un peu effrayée par sa réaction. Peut-être, oui. Il vient, il mapporte des bonbons. Et il nous apporte aussi des gâteaux.
Et aussi Élodie hésitait à confier un détail si secret à son père, parfois si bizarre des fleurs à maman.
Son père, les mains jointes sur la table, resta longtemps silencieux à contempler ses doigts. Élodie comprit quil était en train de prendre une décision essentielle.
Alors elle attendit, sans le presser. Elle savait déjà, devinait du moins, que les hommes réfléchissent lentement, et quil faut souvent les guider vers les bonnes décisions.
Et qui dautre quune femme, et surtout une des plus chères à son cœur, peut faire cela ?
Son père garda le silence puis, prenant son courage, poussa un grand soupir, releva la tête et dit Si Élodie avait été un peu plus grande, elle aurait reconnu ce ton grave et passionné, comme celui dOthello sadressant à Desdémone.
Mais pour linstant, elle ne connaissait ni Othello, ni Desdémone, ni les amoureux tragiques. Elle vivait et observait, découvrant à quel point les gens pouvaient être heureux ou malheureux pour des choses toutes petites.
Son père dit alors :
Viens, ma fille. Il se fait tard. Je te raccompagne à la maison. Et je vais parler avec ta maman.
Élodie ne demanda pas le sujet de la conversation, mais comprit quelle avait son importance. Elle se dépêcha de finir sa glace.
Puis elle sentit que la décision de papa était mille fois plus précieuse que la meilleure des glaces, et presque hardiment, elle balança sa petite cuillère sur la table, descendit du fauteuil, essuya sa bouche dun revers de main, renifla, et regardant droit dans les yeux de papa, déclara :
Je suis prête. Allons-y
Ils ne rentrèrent pas, ils coururent presque. Ou plutôt : papa courait. Élodie tenait fermement sa main et volait derrière lui, comme un petit drapeau.
En arrivant dans limmeuble, ils virent lascenseur partir, emmenant un voisin vers les étages. Papa jeta un regard hésitant à Élodie. Elle le regarda de bas en haut et demanda :
Alors ? Pourquoi on attend ? Cest juste le septième étage
Papa souleva Élodie et gravit les escaliers au pas de course.
Quand, après ses coups de sonnette impatients, maman ouvrit enfin la porte, il commença tout de suite par lessentiel :
Tu ne peux pas faire ça ! Quel Serge encore ? Moi, je taime. Et il y a Élodie
Puis, sans lâcher sa fille, il prit aussi maman dans ses bras. Élodie les serra tous les deux, ferma les yeux les grands sembrassaient
Cest ainsi quune petite fille parvint à consoler deux adultes maladroits, qui saimaient encore, et saimaient tous les trois mais laissaient leur orgueil leur voler leur bonheur.
Parfois, il faut juste un cœur pur pour aider deux cœurs fatigués à se retrouver.
Voilà, dans la vie, il suffit parfois dun enfant et de sa candeur pour rappeler aux adultes quil ny a rien de plus précieux que lamour et la simplicité du bonheur en famille.







