Je nai pas besoin dune fille paralysée lança la belle-fille, et elle disparut en claquant la porte. Elle était loin de se douter de la suite, celle-là !
Dans un petit village de Bourgogne, vivait un vieux bonhomme bien ordinaire, qui le samedi soir buvait un petit verre de chardonnay blanc, histoire de respecter la tradition. Il caressait un rêve ambitieux : adopter un chien, mais pas nimporte lequel ! Un vrai berger dAnatolie, pur-sang, rien que ça. Pour ça, il était prêt à traverser la moitié du monde, traverser les terres dAsie centrale sil le fallait, tout ça pour ramener son futur compagnon à quatre pattes jusquau bout de sa ruelle.
Ce papy, tout le monde lappelait Baptiste, ou parfois Baptisteau, sait-on pourquoi. Personne ne savait si cétait un prénom ou un sobriquet, mais tout le monde, des vieux aux jeunes, lappelait comme ça, et lui, franchement, il sen moquait. Dailleurs, Baptiste avait pris lhabitude de squatter le banc devant sa maison après avoir trimé dans son potager. Parfois même, la jeunesse du village venait écouter ses récits dun temps où les vaches paissaient en liberté, quand la France nen était pas encore à son quatrième président du mois.
Sa femme, Thérèse, avait quitté ce bas-monde depuis longtemps. Un cœur fragile. Ah, les médecins lui avaient formellement interdit davoir des enfants. Mais Thérèse nécoutait jamais personne ! Elle voulait un gamin. Elle a donné un fils à Baptiste et, avec la maternité, elle a pris le chemin de la maladie. Baptiste adorait Thérèse. Il aurait nettoyé la maison dune main en refusant quelle porte les courses « Interdit ! Les médecins te lont dit ! » disait-il, avant daller lui-même chercher son litre de lait à lépicerie.
Il sest occupé du bambin, cuisinait, sest mué en père nourricier, lui. Thérèse rouspétait :
Tu veux vraiment que je sois la risée du village ?! Les femmes vont se moquer : rien à faire à la maison, tout repose sur lhomme !
Mais alors là, personne ne se moquait. Au contraire, les voisines lorgnaient sur Baptiste :
Oh là là, Thérèse, prête-nous ton Baptiste, quon goûte un peu à ta vie de château !
Thérèse répondait par un sourire. Lironie du sort voulait quelle parte de ce monde toujours souriante Ce matin-là, Baptiste la trouva froide comme le marbre. Il pleura comme un veau, trois jours durant, puis il se remit à soccuper du marmot.
Le garçon entra dans ladolescence pile au moment où Thérèse prenait la tangente, vers ses 14 ans. Puis, après larmée, le fils se maria précocement et sétablit là où il avait été affecté, Dieu sait où, et Baptiste sest retrouvé tout seul. Mais loin dêtre abattu, il prenait plaisir à discuter avec les jeunes du village sur le fameux banc.
Le fils eut une fille, et Baptiste attendait désespérément quils passent le voir, mais il y avait toujours une excuse : le boulot, pas le temps, ou les embouteillages, ou va savoir quoi. La petite-fille, il la voyait uniquement sur les images WhatsApp.
Et puis soudain, les villageois ont remarqué que Baptiste faisait la tronche, mauvais comme un ciel dorage, ne causait plus ni plaisanterie ni mots doux, ne tenait plus le banc de la maison. On finit par creuser le sujet : Baptiste avait reçu un SMS sec comme la sécheresse, de la belle-fille, qui annonçait que la famille avait eu un accident de voiture. La petite-fille était à lhôpital, grave, le fils mort.
La catastrophe, le deuil Le village entier partageait sa peine. Mais il ny a pas de mots, hein, pour consoler quelquun dans une misère pareille. Baptiste recevait les condoléances, mais ça ne lui enlevait pas une once de chagrin. Son fils à jamais perdu, et sa petite-fille, dans le coma à lhôpital à seulement 15 ans, tout un avenir devant elle Son cœur était ruiné.
Et la plus belle cerise sur le gâteau : plus de nouvelles de la belle-fille. Elle ne répondait ni aux SMS ni aux appels, ni aux courriers qui ségaraient à la Poste. Comment savoir ce quelle devenait, la petite ? Baptiste ne lavait jamais vue, mais laimait tout autant. Sur les photos, la gamine ressemblait à Thérèse dans sa jeunesse.
Un jour, alors quil sapprêtait à prendre le train pour Limoges, où son fils vivait, voilà quune voiture débarque devant chez lui, la veille du voyage. On sort une civière. Sans même toquer, la belle-fille entre dans la maison, froide comme les haies en février. Baptiste ne la reconnaît même pas dabord. Derrière elle, les brancardiers déposent la petite-fille sur le canapé, et séclipsent sans demander leur reste.
Elle est paralysée de la tête aux pieds. Moi, jai pas signé pour ça, jaurai dautres enfants, et sains ! siffle la belle-fille, sèche.
Mais Je ne suis pas médecin ! tente Baptiste.
Pas besoin ! Les médecins se sont lavés les mains. Il faut une aide-soignante. Si tu ne veux pas ten occuper, enterre-la vivante, moi je ne vais pas sacrifier ma vie. Je suis pas nounou ! claque-t-elle, puis la porte.
Tes pas sa mère non plus, apparemment ! crie Baptiste derrière elle, de rage.
Tout devient clair : pourquoi le fils ne venait jamais en visite. Avec une femme pareille, on va au marché faire des histoires, pas chez les beaux-parents pour lapéro. Comment sétait-il retrouvé avec une telle tornade ? Mais maintenant, impossible de lui demander. Sil savait que la mère se débarrasserait de son enfant, il en serait retourné dans sa tombe Baptiste et la petite se retrouvent donc tous les deux.
La gamine, effectivement, était gravement paralysée, mais Baptiste, lui, il ne seffarouchait pas pour si peu, il était rôdé en matière de soins et de vie domestique. Dun seul coup, il avait une raison de se lever le matin : guérir la petite. Toute sa vie, désormais, tournait autour delle.
Les docteurs avaient jeté léponge : on la renvoie à la maison. Elle naurait jamais dû survivre à laccident, selon eux. Restaient les remèdes de grands-mères et la vieille guérisseuse du département. Problème : la guérisseuse habitait bien loin, pas question damener une paralysée là-bas, et la vieille ne se déplaçait plus elle devait bien avoir cent ans au compteur.
Quà cela ne tienne, Baptiste prenait la voiture toutes les semaines pour aller chercher les tisanes et décoctions spéciales. Il faisait boire tout ça à la petite. Les mois passaient. Un an plus tard, la jeune fille ne pouvait pas bouger ni bras ni jambes, silencieuse comme une bûche sous la couette, incapable même de parler, à peine quelques grognements.
Parfois, Baptiste surprenait une larme roulant sur la joue de la petite. Ça lui brisait le cœur. Il croyait quelle pleurait ses parents. Il lui lisait des contes, lui parlait longtemps dans le soir, mais elle ne pouvait pas répondre. Douleur pour deux.
Un soir, alors quil veillait auprès delle, une nouveauté inattendue : une bande de jeunes, bien imbibés, débarque dans la maison. Baptiste avait oublié sacrilège de fermer la porte ce soir-là. Revenant de la discothèque, ils voient la lumière et se rappellent quune fille paralysée vit ici. Lun propose dentrer Au moins elle ne dira rien et puis pour la résistance, on repassera.
Eh, le vieux ! Vire la couette de la gamine, écarte un peu les jambes, on va tirer au sort pour savoir qui commence braille le pire des soûlards.
Voyons, ayez pitié ! Elle na que 15 ans ! supplie Baptiste.
Attends, deux minutes, que je brosse les dents ! réplique Baptiste, et zou, direction la cuisine, il ouvre la trappe de la cave et crie : « Aux pieds ! »
Et là, surgit un énorme berger anatolien. Il attrape les zigotos par le pantalon, mord à droite, arrache à gauche, manque au premier chef de lui croquer le saucisson, déchire les jeans sur tous les postérieurs Ils senfuient en hurlant, fesses à lair, le chien à leurs trousses, la moitié du village hilare et le berger bondissant par la fenêtre, les poursuivant jusquà la sortie du village !
Baptiste retourne dans la chambre, et qui voit-il sur le lit ? Sa petite-fille, assise, qui crie par la fenêtre :
Médor ! Médor ! Grand-père, attrape-le, quil ne senfuit pas !
Les larmes montent à Baptiste. Dès lors, la gamine remonte la pente et finit par remarcher. On ne sait trop si cest le miracle des tisanes de la guérisseuse ou le choc du chien Mais la voilà qui jacte toute la journée, à force de sêtre tu si longtemps.
Doù venait ce chien, vous demandez ? Simple histoire. Médor le berger anatolien vivait chez le fils de Baptiste. Quand le malheur frappa, la belle-fille, décidément peu portée sur la famille, se débarrassa aussi bien de la fille que du chien. Elle les ramena ensemble, sans rien dire au vieux.
Après le départ fracassant de la belle-fille, Baptiste sort pour fermer le portail et aperçoit le chien, maigre à faire peur, le regard plus triste quune vache perdue, les yeux pleins de larmes bien réelles, faut le voir pour le croire. Baptiste, qui ignorait jusqualors lexistence de Médor, na pas eu le cœur de lui claquer la porte il le garde précieusement.
Le chien, fidèle au vieux, passait les chaudes journées dans la cave, pour éviter de fondre sous la canicule. Baptiste le gardait au frais, en lhonneur du climat, et le sortait le soir venu. Ce fameux soir, il avait juste oublié de le faire sortir. Sil avait été là, les brutes nauraient même pas pu franchir la porte.
La petite expliqua plus tard à son grand-père quelle pleurait surtout le chien. Il le gardait dehors, sans le laisser venir dans la chambre, et elle, incapable de parler, ne pouvait pas lui faire part de sa peine.
Après la course-poursuite hilarante, Médor revint à la maison et couvrit de léchouilles sa petite maîtresse adorée. Il avait, lui aussi, terriblement manqué de sa copine. Ainsi, ils se sont retrouvés : Baptiste, la petite, et Médor, un trio indéboulonnable. Quant à la mère, silence radio plus jamais de nouvelles delle, et honnêtement, on sen passera bien !







