Mamie Anne ! sécria Mathieu. Qui vous a donné la permission de garder un loup en plein village ?
Anne Delacroix éclata en sanglots en découvrant sa clôture dans létat dune galette après la fête de la commune. Elle avait rafistolé ce pauvre grillage tant de fois avec des vieilles planches et des piquets branlants, espérant quil tiendrait jusquà ce quelle réussisse à mettre assez deuros de côté sur sa petite retraite. Mais non ! Le voilà à terre.
Depuis dix ans, Anne gérait sa maison toute seule, depuis le départ de son cher mari, Pierre Delacroix, pour le grand voyage. Lui, cétait les mains dor, franchement. Du temps de Pierre, Anne navait pas un souci à la tête : son homme savait tout faire, entre menuiserie et charpente. Pas besoin dappeler une entreprise ! Dans le village, Pierre était respecté par tout le monde, pour sa gentillesse et son acharnement au boulot. Ils avaient été inséparables pendant quarante ans un seul jour leur manquait pour le grand jubilé, si on en croit le vieux calendrier sous leur pendule. Leurs potagers généreux, leur ferme bien tenue, leurs animaux bien nourris tout était le fruit de leur travail déquipe.
Leur bonheur, cétait leur unique fils : Edgar, leur fierté nationale ! Dès le CP, Edgar était plus doué que le maire pour porter du bois et tirer leau du puits, pas besoin de le houspiller. Quand Anne rentrait fourbue du poulailler, Edgar avait déjà tout géré : le feu, la lessive, les animaux hydratés, impeccable.
Pierre rentrait, se lavait les mains, puis sasseyait sur la terrasse, cigarette roulée au bec pendant quAnne préparait le dîner. Le soir, ils se retrouvaient autour de la table, échangeant les potins du jour. Une vie tranquille et heureuse.
Mais le temps passe, et la nostalgie sinstalle. Edgar grandit, part pour Paris, décroche des diplômes, et épouse une Parisienne, Lucienne. Les voilà installés en capitale. Au début, Edgar venait en vacances, puis sa femme a eu une révélation : les plages étrangères, cest plus chic que le jardin. Donc, chaque année, direction létranger. Pierre sen offusquait toujours :
Mais où est-ce quEdgar peut bien se fatiguer tant ? Cest sûrement Lucie qui lui a retourné les idées. À quoi bon tous ces voyages ?
Pierre boude, Anne soupire. Mais que faire ? Vivre, attendre une lettre. Un jour, Pierre tombe malade. Il refuse toute soupe, sèche à vue dœil. Les médecins lui prescrivent pas mal de cachets, mais au final, on la renvoyé chez lui, en mode « Profitez de la nature ». Au printemps, quand les rossignols avaient lair de faire une rave dans le bois derrière, Pierre sest éteint.
Edgar est revenu pour lenterrement, a pleuré à chaudes larmes, bien plus quaprès son dernier examen. Il est resté une semaine, puis est reparti à Paris. Depuis dix ans, il na écrit à sa mère que trois fois. Et Anne est restée toute seule. Elle a vendu la vache et les moutons aux voisins.
À quoi bon garder les bêtes maintenant ? La Marguerite est restée plantée devant le portail, écoutant la vieille pleurer à fendre le cœur. Anne se réfugiait dans sa chambre du fond, se bouchait les oreilles et pleurait discrètement.
Sans mains masculines, la maison partait en vrille : fuite au toit, planches pourries, rendues à la cour ou de leau au sous-sol tout y passait. Anne saccrochait, mettait ses euros de côté pour appeler le bricoleur, parfois bricolait elle-même elle avait grandi dans le coin, elle savait tout.
Elle tirait le diable par la queue, quand le sort sacharna de plus belle. Sa vue baissa dun coup, alors quelle navait jamais eu de souci de lunettes. À lépicerie du village, elle peinait à déchiffrer les prix : même les tomates devenaient floues ! Et dans quelques mois, elle ne distinguait quasiment plus lenseigne.
Linfirmière du coin débarqua, sempressa de lui conseiller lhôpital.
Anne Delacroix, vous voulez finir comme un blaireau dans les bois ? On vous opère, vous verrez à nouveau !
Mais mamie redoutait le bistouri comme le Beaujolais nouveau, et refusa tout net. En un an, la cataracte lui déroba presque toute clarté. Elle sen accomodait :
Quest-ce que jirais faire à la lumière ? Je regarde pas la télé, jécoute seulement. Le speaker lit les infos, ça me suffit. Chez moi, tout est à linstinct.
Mais le souci rôdait : le village se remplissait de gens louches. Les voleurs débarquaient, vidaient les maisons désertes. Anne tremblait : un bon chien daboiement lui manquait beaucoup. Pas question daccueillir les visiteurs indésirables avec un sourire !
Elle demanda au chasseur Simon :
Dis-moi, chez le garde forestier, pas des chiots de berger ? Jen élèverais un, même le chétif
Simon, chasseur local, lobserva, amusé :
Mamie Anne, pourquoi un chiot de berger, cest pour les bois ça ! Je peux te ramener un vrai berger allemand de la ville.
Un berger allemand, ça doit coûter un bras
Pas plus quun bon vin, mamie Anne.
Bon alors, vas-y !
Anne compta ses économies : de quoi embaucher un bon chien. Pourtant Simon, homme aussi fiable quune météo de novembre, reportait sans cesse la mission. Anne le houspillait, mais sentait bien quil avait la vie triste : sans famille, sans enfants, uniquement la bouteille pour amie.
Simon avait lâge dEdgar, toujours resté au village. La ville lui donnait le vertige. Sa passion, cétait la chasse. Il disparaissait dans la forêt pour plusieurs jours.
Hors saison, Simon bricolait chez les vieilles : jardins, réparations, mécanique. Les sous reçus servaient à remplir son verre. Après chaque noce avec la bouteille, Simon partait dans les bois, bouffi, penaud. Il revenait quelques jours plus tard, les bras chargés dhuîtres de la forêt : champignons, baies, poisson, pignes quil revendait pour trois sous avant de tout dépenser. Il aidait Anne, bien sûr, contre paiement. Quand la clôture seffondra, elle dut faire appel à lui.
On oublie le chien pour le moment, soupira Anne. Faut bien payer Simon pour le grillage, et le porte-monnaie est maigre.
Simon, champion des imprévus, arriva avec son sac à outils et un truc qui gigotait au fond :
Tu vas voir ce que je tai ramené ! Il ouvre le sac.
Anne y toucha un museau tout doux.
Taurais pas ramené un chiot, Simon ? sétonna-t-elle.
Meilleur que les meilleurs, mamie ! Pur sang berger délite !
Le chiot se mit à couiner, pressé de sortir. Anne paniqua :
Mais jai pas assez dargent ! Juste pour la clôture !
Tu veux que je le ramène, mamie Anne ? Tu sais combien deuros jai lâché pour ce chien ?
Que faire ? La vieille dut filer à lépicerie, où Myriam, la vendeuse, accepta de lui filer cinq bouteilles deau-de-vie à crédit, la notant bien sur le cahier à dettes.
Le soir, Simon finit la clôture. Anne le nourrit comme un roi, lui sert un petit verre. Le bricoleur, tout guilleret de son petit remontant, expliqua :
Faut le nourrir matin et soir, celui-là. Achète-lui une chaîne solide : il va te faire un molosse béton. Tinquiète, je my connais en barouf canin !
Voilà, Anne avait un nouveau locataire : Médor. Cétait le coup de foudre ! Le chien répondait à sa gentillesse par une fidélité dacier et lui sautait dessus dès quelle sortait. Seul souci : il devenait énorme, façon veau limousin, mais na jamais aboyé. Anne rouspétait :
Simon, espèce de margoulin ! Tu mas refilé un clébard muet.
Mais on chasse pas la bonté comme on jette un vieux béret. Il navait pas besoin daboyer. Les chiens du voisinage osaient même plus japper devant Médor, qui atteignit la taille dAnne en trois mois un vrai géant.
Un jour, le chasseur Mathieu passa au village pour le sel et les allumettes, la saison de la chasse dhiver frappant à la porte. En passant devant chez Anne, il fit un bond :
Mamie Anne ! Qui vous a permis de garder un loup ici ?
Anne porta la main à la poitrine, affolée.
Sainte Vierge ! Quelle andouille je fais ! Ce Simon ma roulée dans la farine ! Il disait que c’était un berger certifié…
Mathieu la mit en garde :
Faut le relâcher dans la forêt, mamie, sinon ça va finir en catastrophe.
Les larmes dAnne narrêtaient pas de couler. Lidée de quitter Médor lui fendait le cœur. Mais il devenait nerveux, tirait la chaîne, voulait la liberté. Les habitants du village le regardaient comme un suspect. Il était temps.
Mathieu ramena le loup dans les bois. Médor battit la queue et disparut dans la verdure. Personne ne le revit.
Anne pleura son compagnon, maudissant Simon, qui regrettait malgré tout : il navait que de bonnes intentions. Il avait sauvé le louveteau, trouvé seul dans la forêt, après une rencontre dramatique avec un ours. Simon lavait pris en pitié et confié à Anne, pensant quil filerait seul dans les bois à sa majorité, le temps de lui trouver un vrai chien Mais cétait sans compter sur Mathieu.
Simon rôdait autour de la maison, repoussant son entrée. Dehors, lhiver se déchaînait. Anne veillait à sa cheminée, espérant survivre à la nuit.
Soudain, on frappa. Anne, à lécoute, ouvrit la porte à un homme.
Bonsoir, mamie. Vous pouvez mhéberger ? Je cherchais le hameau voisin, mais je me suis perdu.
Tu tappelles comment, mon garçon ? Je vois plus très bien.
Boris.
Anne fronça les sourcils.
Aucun Boris dans notre village…
Jai racheté lancienne maison de Monsieur Daniel. Ma voiture sest embourbée, jai dû venir à pied. Quelle tempête !
Ah, tu as racheté la maison du vieux Daniel ?
Lhomme confirma dun signe de tête.
Anne le fit entrer, fit bouillir la théière. Elle ne remarqua pas son intérêt suspect pour le buffet, là où les gens locaux gardent les sous et le bric-à-brac de valeur.
Dans la cuisine, le visiteur se mit à fouiller dans le buffet. Anne entendit le bruit de la porte.
Quest-ce que tu fabriques, Boris ?
Avec la réforme du franc, je vous débarrasse de vos anciens billets.
Anne se rebiffa :
Et puis quoi encore ! Je nai vu passer aucune réforme ! Qui es-tu ?
Lhomme se jeta sur elle avec un couteau.
Bouge pas, mamie. Sors les sous, les bijoux, à manger !
Anne pensa quelle nen sortirait pas vivante mais soudain, la porte souvrit en grand. Un loup gigantesque bondit sur le voleur. Boris cria, ses écharpes le protégeraient du pire. Il frappa Médor au flanc avec son arme, le loup recula, le bandit profita de linstant pour senfuir.
Simon arriva à cet instant, venu présenter platement ses excuses. Il aperçut un homme filer, couteau en main, tous jurons dehors. Simon courut chez Anne : Médor saignait sur le sol. Comprenant tout, Simon fonça prévenir le gendarme.
Le voleur fut arrêté et condamné. Quant à Médor, il devint la mascotte du village. Tout le monde lui apportait à manger et le saluait comme une star. Libre comme lair, il se promenait, mais rentrait toujours chez Anne, surtout avec Simon au retour de la chasse.
Un jour, ils virent un 4×4 noir garé devant la maison. Dans la cour, quelquun fendait du bois : cétait Edgar, le fils. En reconnaissant Simon, il le serra fort.
Le soir, tout le monde se retrouva autour de la table, Anne rayonnait. Edgar finit par convaincre sa mère de partir pour Paris afin de se faire opérer.
Bon, va pour la ville, soupira Anne. Lété, mon petit-fils revient, faut bien que je le voie ! Simon, surveille la maison et Médor, daccord ?
Simon acquiesça. Médor sinstalla aux pieds de la cheminée, lair heureux. Sa place, cétait là, au chaud, au milieu des amis.
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