Les filles ingrates : l’histoire d’Irène et Ludivine, condamnées depuis l’enfance aux corvées du potager familial, entre logiques de sacrifice, vacances sacrifiées et chantage affectif parental

Les filles ingrates

Sous le soleil de juillet, Isabelle était penchée sur le rang de fraisiers, sentant la sueur lui couler dans le dos et coller son t-shirt à la peau. À côté delle, sa sœur jumelle, Clémence, maugréait en essayant de remettre en place une mèche rebelle sous sa casquette salie par la terre.

Elles arrachaient les mauvaises herbes des fraisiers, quelles détestaient toutes les deux.

Isabelle, franchement, pourquoi on fait ça ? gronda Clémence en posant sa houe, essuyant son front du revers de la main. On est allergiques à ces fraises, toutes les deux ! Elles pourraient bien disparaître trois fois quon ne sen porterait pas plus mal

Parce que « il faut aider ses parents », railla Isabelle, imitant parfaitement la voix de leur mère, Marie-Thérèse, ce qui fit sourire Clémence, malgré elle. Ils sont « vieux », et nous, « ingrates de filles ».

La chanson des filles ingrates, elles lentendaient depuis leur enfance. Si elles rechignaient à venir travailler au jardin, ça ne ratait pas : elles étaient aussitôt cataloguées comme égoïstes. Pourtant, elles avaient sacrifié leurs plus belles années à ce potager.

De lautre côté de la haie, des éclats de rire leur parvinrent.

Cétaient leurs vieux amis Loïc, Damien et Solène arrivant à vélo, klaxonnant, des bouteilles de soda bien frais à la main.

Hé, les filles ! Vous êtes là ? On va faire du vélo jusquà la rivière ! Leau est chaude comme du lait ! On est déjà passés à lépicerie. Julien fait griller des merguez ! Allez, venez !

Allez-y sans nous ! cria Clémence.

Les parents ne voudront pas ! renchérit Isabelle.

Comme vous voudrez lança Solène.

Clémence sentit les larmes lui monter aux yeux.

Mon dieu, jaimerais tant partir avec eux murmura-t-elle, la tête remplie dimages de rivière, de grillades, de soirées estivales Elle ferma les yeux. Rouvrit. Toujours ce fichu jardin potager.

Quand faut y aller grinça Isabelle, un rien ironique. On a du travail par-dessus la tête. Et tas oublié ce qua dit maman ? Tant quon na pas fini de désherber, pas de rivière ! Et sil se met à pleuvoir, ce sera pire encore : les mauvaises herbes repousseraient de plus belle ! Autant dire quil faudra tout recommencer dans une semaine.

Pfff Et les fraises, cest pas le pire

Clémence jeta un regard morose vers les rangées sans fin de pommes de terre, les piètres rangées de choux, plus proches de mauvaises herbes desséchées quautre chose, et la serre à concombres où risquer lévanouissement par la chaleur.

Ce nest pas un potager, cest une exploitation agricole, maugréa-t-elle, au bord du découragement. On a beau travailler, ça ne finit jamais et à peine fini, faut recommencer !

Isabelle hocha la tête, la bouche tordue, pas du tout rassérénée. Sur ce point, Clémence navait pas tort. Appeler ça « potager » était optimiste ; cétait plutôt un domaine agricole dune taille impressionnante, bien plus quun simple jardin de campagne.

Leurs parents, Marie-Thérèse et Georges-Albert, cultivaient tout ce quils pouvaient imaginer : pommes de terre, choux, mais aussi des tomates de variétés exotiques et des concombres aux noms que les jumelles ne retenaient plus, alors quelles passaient leurs journées à les récolter.

Une partie allait sur la table familiale, mais le reste finissait au marché du village, histoire de gagner trois sous.

Mais pour vendre, il fallait y passer tout lété, du matin au soir, quelles que soient la météo, lhumeur ou les railleries des amis qui passaient en vélo en riant. Les filles, elles, y étaient depuis toujours. Depuis lenfance.

Isabelle et Clémence avaient passé toute leur jeunesse sur ces rangs de légumes. Elles voyaient leurs amis, gamins de la ville, profiter de lété, aller au cinéma, à la fête, partir en camping. Elles, elles en rêvaient seulement

***

Aujourdhui, elles avaient dépassé la quarantaine.

Toutes deux vivaient en ville, avec mari, enfants, travail et ce quelles navaient jamais eu jeunes : le droit au repos.

Mais dès que lété approchait, leurs parents reprenaient la même rengaine :

Les filles, venez nous aider ! On ny arrive plus ! Vous comprenez, à notre âge Le potager se perd ! Sans vous, on ne sen sort pas !

Isabelle et Clémence organisaient leurs vacances en fonction. Elles annulaient sorties, voyages, projets, pour se rendre en exil forcé dans la maison familiale du Loir-et-Cher.

Bien sûr, leur congé nétait pas extensible. Et leurs maris, eux aussi, espéraient du repos. Les enfants, lassés de la campagne, réclamaient la mer. Et les deux sœurs, dès quelles pensaient aux rangées de légumes à désherber, sentaient la fatigue tomber avant même darriver.

Mais au fond delles, refuser nétait pas envisageable.

Et donc, chacun juillet, direction la maison des parents, mari, enfants, et tout le tremblement.

Évidemment, le premier jour : grand dîner, bain chaud, pour oublier la route. Le lendemain, lever à sept heures, maman qui veille au grain : tout le monde a bien dormi ? Alors au boulot !

Au bout dun mois, ils étaient tous éreintés.

Penchant la tête, Isabelle entendit son mari, Gérard, râler sous le pommier en ramassant des groseilles difficiles à atteindre.

Gérard, tu te plains comme un vieux tourne-disque ! cria-t-elle, couvrant le bruit du vent, Laisse ces groseilles ! Prends donc plutôt les pommes qui tombent, elles pourrissent ! Au moins on en fera de la compote, de la confiture enfin si je trouve le courage.

Isabelle ny croyait pas elle-même. Car, pire que jardiner sous la canicule, il y avait bien : transformer tout ça en confitures ! Dans la cuisine brûlante, tout vapeur et gazinière allumée Beurk. Autant laisser aux chenilles leurs pommes.

Isabelle, je ne tiendrai pas longtemps ! gémit Gérard, sortant de sous larbre. Mon dos me dit quil est temps de divorcer ! Je préfère encore payer une pension que passer un autre été dans ce paradis ! Cest lenfer, pas des vacances ! Je taime, Isa, mais là, cest fini dit-il en seffondrant dramatiquement sur le chemin.

Fais pas ton cinéma, Gérard ! rétorqua Isabelle. Moi non plus je ne saute pas de joie Mais que veux-tu ? Cest pour aider les parents ! Comment feraient-ils tout seuls, franchement ?

Ils laisseraient tout tomber, répondit Gérard, Et tant mieux

Gérard ! Il faut aussi réparer le toit de la remise.

Jy vais, jy vais.

Quant à Clémence, son mari, Jean-Charles, était bien plus zen, mais se comportait comme si lon devait le servir. Il sinstallait tranquillement sur un transat sous le poirier, sirotant une limonade fraîche que leur fille lui apportait, et contemplait philosophiquement les souffrances de sa femme. Intelligent, cultivé, amateur de beaux mots, mais allergique à toute forme de travail manuel. Voire de travail tout court.

Jean-Charles, tu pourrais au moins tondre la pelouse ! fulmina Clémence, chassant les moustiques.

Ma chère Clémence, tu me vois vraiment jardinier ? répondit-il avec un petit sourire Je suis un citadin. Mes mains ne sont pas faites pour ça. Leur vocation, cest dinspirer les autres, et dencourager mesdames à de grands exploits !

Drôle de philosophe.

Clémence roula des yeux.

Jean-Charles excellait en art de la contemplation, et à distribuer les tâches autour de lui. Il simulait parfois lactivité, mais ne travaillait jamais vraiment.

Vers la fin du « séjour », à bout de souffle, Isabelle et Clémence tentèrent désespérément de changer les choses.

Pourquoi accumuler autant de légumes ? commença Isabelle, une fois leurs parents installés à la table de la cuisine familiale Mais à quoi bon tous ces kilos de tomates, de pommes de terre ? Vous vous épuisez. On pourrait vous aider différemment, vous payer tout ce quil faut, embaucher quelquun pour les corvées ! Gardez vos forces, partez en vacances !

Oui, maman, insista Clémence, pleine despoir On peut très bien vous trouver une aide pour quelques mois. Cest bien moins cher que votre santé et notre temps à tous.

Oh, que didées saugrenues soupira leur mère.

Quest-ce que ça veut dire, plus de potager ? enchaîna leur père Largent, les aides Le potager, cest plus quun rendement, cest notre activité ! On va finir devant la télé toute la journée ?

Vous pourriez aller au théâtre, au cinéma balbutia Isabelle.

Le théâtre, cest pas pour nous ! coupa Marie-Thérèse, Nous, on aime travailler ! Je ne pensais pas que ça vous fatiguerait tant daider vos parents.

En plus, ajouta Georges-Albert, compter sur largent que vous envoyez chaque mois, on naime pas ça. On préfère se débrouiller nous-mêmes.

Cette discussion, elles lavaient déjà eue. Lannée davant. Même trois ans plus tôt.

Mais papa, cest trop ! tenta Clémence.

Cest trop pour qui ne fait rien ! trancha Georges-Albert, Nous, on tient bon !

Mais

Vous cherchez simplement à vous débarrasser de nous ! sindigna Marie-Thérèse, Vous ne viendriez même plus si vous naviez pas ces corvées. Je ne vous croyais pas si ingrates.

La discussion tourna court.

***

Les années passèrent.

Lété revenu, plein de promesses.

Gérard annonça à Isabelle quil lui avait offert un voyage à Florence, dont elle rêvait depuis des années.

Clémence, elle, sortait dun divorce pénible avec son Jean-Charles paresseux (toujours sans emploi). Elle avait besoin de calme, de repos. Juste être chez elle avec sa fille sans rien devoir à personne.

Toutes deux se retrouvèrent devant un thé, à parler de tout et de leurs envies dété. Après réflexion, elles prirent une décision qui leur sembla justifiée, et allèrent lannoncer à leurs parents.

En général, elles évitaient de venir en semaine, seulement le week-end leur seul salut, car la distance leur épargnait lobligation dêtre présentes tout lété.

Elles ne savaient comment commencer.

Marie-Thérèse, les yeux suspicieux, les surprit :

Quest-ce que vous manigancez, là ?

Rien du tout maman, assura Clémence. On voulait juste vous dire quon ne pourra pas venir en juillet cette année. Ni en août.

De quoi ? sinsurgea la mère Cest quoi cette histoire ? Comment ça, vous ne pouvez pas ? Vous navez plus de cœur ?

Ce ton les faisait aussitôt se justifier.

Maman, tu sais Gérard a aussi pris son congé, on avait prévu ce voyage à Florence. Tout est réservé, billets achetés Ça fait des années quon part nulle part Ce nest pas que moi, cest toute la famille.

Rien de tout cela némut qui que ce soit.

Le père fit la grimace.

À Florence, donc ? ricana la mère, Les parents attendront ? Le jardin se débrouillera tout seul ? Faut croire quon na plus quà se débrouiller sans nos filles

Maman, vous pouvez engager des gens ! rappela Clémence Les voisins accepteraient volontiers un peu de sous pour aider au jardin. Plus besoin de tout porter vous-mêmes.

Les ouvriers, ce nest pas pareil ! proteste Georges-Albert On ne leur fait pas confiance ! Ils feront le strict minimum. Vous, vous y mettez du cœur

Papa, quel cœur dans le ramassage de pommes de terre ? explosa Isabelle.

Le travail, cest la noblesse de lhomme.

Ah, cette noblesse, quand on a le dos brisé et les mains pleines dampoules ! bougonna Clémence On nest pas des serfs ! On travaille déjà assez. Pendant nos vacances, on voudrait ne rien faire, juste souffler. On en a marre !

Vous vous reposerez à la retraite ! conclut la mère Tant que vous êtes valides, aidez vos vieux parents !

Ce nest pas quon refuse daider, mais là, cen est trop

En vérité.

Personne ne se souvenait de vraies vacances.

Trop, vraiment répéta Marie-Thérèse Qui vous a élevées ? Qui sest sacrifié pour que vous ayez tout ? Et maintenant, dix jours à la mer, des buffets et des salades seraient plus importants que nous, vos parents ?

Laisse tomber, maman. On vous aime, mais soyons raisonnables

La voix monta.

On entendit que les filles les laissaient tomber. Quelles se fichaient de leurs parents. Quelles étaient devenues paresseuses.

Eh bien soit ! semporta Isabelle Faites ce que vous voulez. Mettez la maison au nom de Jeanne, ignorez-nous si cela vous chante. Nous ne reviendrons pas, de toute façon !

Très bien, dans ce cas ! hurla la mère Vous vous en mordrez les doigts ! Je ne vous le pardonnerai pas !

Ça nous est égal !

***

Isabelle et Gérard prirent lavion pour Florence. Et ce furent les plus belles vacances depuis des années ! Rien queux, la mer, le soleil et les enfants, bien sûr. Mais ceux-ci, heureux dune nouveauté pendant les vacances dété, se tenaient à carreau.

Clémence, elle, transforma son appartement en oasis de détente. Canapé, séries télé, romans, sorties avec les copines, massages le rêve.

Quand les vacances touchèrent à leur fin, quIsabelle, Gérard et les enfants étaient de retour, que Clémence reprenait son rythme, tout fut bouleversé par un appel imprévu.

Cétait leur père.

Clémence, dit-il viens vite. Ta mère va mal. Elle est à lhôpital. Préviens Isabelle !

Le cœur de Clémence manqua un battement.

En une heure, elles filaient toutes deux vers la clinique du coin.

Elles trouvèrent le père tout de suite.

Quest-ce quelle a ?

Cest le cœur, répondit Georges-Albert, Depuis six heures ce matin, elle a trimé au jardin, sous le soleil Elle na pas supporté.

Finalement, ce nétait pas si grave. Leur mère était consciente, installée en chambre « normale », relativement alerte. Elle était blême, la tension instable, mais rien dirréversible.

Mais à peine un coup dœil aux filles.

Ah, cest vous lacha la mère Venues voir votre pauvre mère agonisante ?

Allons, maman, ne dis pas ça ! trancha Isabelle Il paraît que ce nest rien de grave, tu sors dans deux jours. Tu vas vite te remettre.

Je ne sais pas, les filles, soupira Marie-Thérèse je vieillis Je narrive plus à suivre. Si quelquun mavait aidée

Clémence serra les dents.

Maman, pourquoi tacharnes-tu autant ? On ta proposé de laide ! On peut bien payer des aides, ce nest pas ce qui manque au village. Pourquoi tobstiner ?

De laide ! répéta la mère dun ton sarcastique Jen ai pas besoin ! Je me débrouille ! Jai toujours tout fait moi-même.

Résultat : te voilà à lhôpital marmonna Isabelle.

Isa ! réprimanda Clémence.

Quoi, jai tort ?

Ne vous disputez pas à cause de moi, mes filles, ça nen vaut pas la peine gémit leur mère, visiblement théâtrale.

Isabelle et Clémence comprirent quil ne servait à rien de discuter.

Maman, on prendra tout en charge promit Clémence Les médicaments, les soins. Repose-toi seulement.

Et on prendra des aides au jardin, poursuivit Isabelle.

Marie-Thérèse ne répondit rien.

Quelques jours plus tard, elle était déjà debout, et la semaine suivante, elle rentra chez elle. Elle allait mieux, mais devait désormais ménager ses efforts.

Isabelle et Clémence pensaient que, cette fois, les parents déposeraient les armes.

Mais en arrivant quelques jours après, elles trouvèrent le jardin déserté par les aides embauchées, et Marie-Thérèse, malgré les consignes strictes des médecins, affairée, penchée sur ses tomates.

Maman ! Tu nas pas le droit !

Je ne supporte pas de ne rien faire ! Tes dames ny connaissent rien, elles bâclent tout. Il faut tout reprendre moi-même. Et largent, je lai mis de côté, on en fera un meilleur usage. Si ça vous tient à cœur, venez donc aider sur la plate-bande dà côté !

Discuter ? Inutile. Leur mère nen ferait quà sa tête, quoi quon dise.

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Les filles ingrates : l’histoire d’Irène et Ludivine, condamnées depuis l’enfance aux corvées du potager familial, entre logiques de sacrifice, vacances sacrifiées et chantage affectif parental
Tu fais la tête, là ? — Maman, je t’en supplie : prends la petite ne serait-ce que deux heures. Ou alors viens chez nous, reste un peu avec elle, que je puisse juste… dormir un peu. Je ne sais même plus ce que je fais, je suis dans le brouillard. — Vicky… — La voix de sa mère, Françoise, passa subitement de compatissante à insinuante. — Allons, pas de rancune. Pour qui tu l’as voulu, cet enfant ? Pour toi, non ? Donc occupe-t’en. Dans quelques mois, ce sera plus facile. Moi, tu sais, je t’ai élevée sans couches jetables, sans robots-cuiseurs, et pourtant, je ne me suis pas volatilisée. Et puis avec mon hypertension, je ne vais pas risquer de tomber malade chez toi ! Victoria fronça les sourcils de surprise devant une réponse si catégorique. — Bon, je vais m’occuper de la petite… — marmonna-t-elle en raccrochant. Un froid s’installa en elle. Ce sentiment d’enfance, cette certitude que « maman réparera tout », s’en alla. Victoria n’osait même pas protester. Pourtant, tout au long de sa vie, Victoria s’était oubliée pour sa mère. Chaque Noël, par exemple, sa mère soupirait : — Je vois… Amuse-toi bien, alors. Moi, toute seule… On élève ses enfants, et après on fête Noël dans le silence… Invariablement, Victoria cédait et rentrait chez sa mère, sacrifiant ses envies, ses amis ou même juste un moment en amoureux. Juste pour ne pas la laisser seule. Mais ce n’était pas leur seul déséquilibre. Françoise n’hésitait pas à tenter de retenir sa fille sous prétexte d’un état de santé “fragile”, à chaque montée de tension, appelant Victoria dans l’urgence, refusant médecin et médicaments mais réclamant « la présence de sa Vicky », quitte à l’angoisser. Toutes ces situations, Victoria les encaissait, s’oubliant encore et encore. Elle renonçait à des sorties, elle partait du travail, sachant qu’elle ne pourrait rien changer, mais rongée par la culpabilité de laisser sa propre mère. Pourtant, Françoise rêvait aussi que sa fille devienne maman : — Les copines, leurs petits-enfants vont déjà à l’école ! Et moi, toujours toute seule comme une veuve… Quand vous nous faites un bébé, que je puisse au moins en profiter avant de partir ? Mais le jour où le bébé, Alice, fut là — hurlante et épuisante — la grand-mère s’évapora. Françoise donnait des appels polis mais, au moindre cri en arrière-plan, raccrochait, évoquant une migraine soudaine. Petit à petit, Victoria apprit à survivre sans sa mère. Heureusement, sa belle-mère, Madame Laurent, était présente. Moins prodigue en paroles qu’en actes, elle s’imposait presque : — Tu files dormir ! Moi et Alice, on sort au parc. Elle va pleurer ? Bah, ça passera. Repose-toi. C’est Madame Laurent qui repéra que quelque chose n’allait pas chez Alice, qui insista pour consulter un vrai médecin, qui régla les examens, qui trouva la cause et permit à la maison de retrouver le calme. L’hiver venu, voyant que la petite s’était apaisée, Françoise crut pouvoir reprendre sa place de grand-mère modèle, invitant pour le réveillon : — Vous venez chez moi pour le Nouvel An, non ? J’ai même acheté une grande poupée à Alice, je prépare du bœuf en gelée pour Paul ! Mais quelque chose avait changé dans le cœur de Victoria. Ce n’était ni de la colère, ni de la tristesse — juste une lassitude glacée. — Maman, cette année on va chez Madame Laurent. Elle, elle était là quand personne d’autre ne voulait de nous… Silence interloqué au bout du fil : — Tu fais la tête, là ? Tu veux me punir ?… Mais enfin, tu as pas honte ? Je t’ai élevée, moi ! Pas dormi des nuits, et voilà ta reconnaissance ? — Non, maman, je ne t’en veux pas. Je fais juste passer ce qui est bon pour moi en premier. Et ça, c’est toi qui me l’as appris. Victoria raccrocha, légère malgré la tristesse — comme après avoir vidé sa maison d’anciens jouets pour laisser de la place au neuf. Elle n’allait pas couper tous les ponts. Mais elle avait cessé de se trahir, de courir après ceux qui n’apparaissent qu’au soleil, pour se tourner vers ceux qui, dans la tempête, déploient le parapluie au-dessus d’elle. Tu fais la tête, là ? La naissance d’Alice, entre amour maternel, absence et choix du bonheur à la française