« Tu nes plus ma fille. Qui est-ce garçon et doù vient-il, personne ne sait. Jai honte de toi. Prends tes affaires, installe-toi chez ta grand-mère et apprends ce que cest la responsabilité. »
9 mai
Maman ma lancé ces mots tranchants. Je revois encore son regard blessé et glacial. Jamais je naurais cru quun jour elle me dirait cela. Tout ça à cause de Paul et de ma décision de rentrer de Paris enceinte, sans diplôme et sans alliance. Mon histoire semblait la honte du village, le village de Saint-Amour, perdu entre les champs de Bourgogne, où tout le monde connaît tout le monde.
12 mai
Camille, tas entendu ? Ils ont envoyé des renforts à la mairie pour le chantier. Viens ce soir au bal du village ? me glisse Victoire en sécroulant sur ma chaise, gentiment fière de sa trouvaille.
Victoire, sérieusement ? Et Margaux, tu veux que je la laisse à qui ? Je lemmène danser peut-être ? jai éclaté de rire.
Et si tu demandes à Tata Monique ? hésite-t-elle en chuchotant.
Jai haussé les épaules, résignée.
Tu rêves Elle men veut encore pour la naissance de Margaux. À ses yeux, je devais épouser Clément, poursuivre mes études à Dijon. Jai choisi Paris, jai raté lexamen, puis je suis revenue toute ronde. Un an de froid glacial entre nous. À peine, elle me parle à nouveau. Va tamuser, peut-être que tu rencontreras quelquun.
Victoire soupire.
Ok, jirai avec Claire. Demain je te raconterai tout, tu ny échapperas pas.
Le soir, jai couché Margaux. La musique du bal flottait jusquà ma fenêtre. Jai noué mon vieux châle autour des épaules, imaginant la salle de la mairie pleine à craquer, les robes colorées, la piste qui sent déjà le punch et linsouciance. Victoire devait porter à nouveau sa robe léopard. Ça la faisait ressembler à une chenille tigrée Ce souvenir ma tiré un sourire triste. Je suis allée me coucher, le cœur serré.
13 mai
Victoire a débarqué tôt, surexcitée pile au moment où maman passait. Jai posé un doigt sur mes lèvres, mais impossible de larrêter.
Dommage, tas raté quelque chose ! Des gars super. Un même ma raccompagnée, Pierre. Trop drôle, il a de la répartie. Et ce soir, je le revois ! balance-t-elle, tout feu tout flamme.
Maman, le sourcil levé, interroge :
Il est marié, sûrement ?
Victoire hausse les épaules, malicieuse.
Que sais-je ? Jai pas vérifié son état civil ! Même si cest le cas, au moins jaurai une histoire sympa à raconter.
Franchement, les filles ! Il y avait Clément Un bon parti ! Ma fille a laissé passer sa chance, mais toi Victoire, tu pourrais lui tourner la tête, intervient Tata Monique, dont la voix crépite dune excitation mal contenue.
Oh Monique, assez. Qui voudrait de Clément ? Et puis sa mère Lhorreur ! soupire Victoire, se tournant vers moi :
Il y avait un garçon, mystérieux Toutes les filles bavent. Il restait dans son coin. Pas un mot, pas une danse. Puis il est parti, tout seul.
Tata Monique a murmuré alors :
Camille, tu devrais y aller. Allez, je moccupe de Margaux. On ne sait jamais, tu tomberas peut-être sur quelquun de sérieux. Mais cette fois, pas un homme marié, compris ? Les Solitaires, ils le sentent vite, quand une femme est seule.
Sous le coup de la surprise, jai acquiescé, touchée et soudain pleine despoir. Jai embrassé maman.
Va, profite, toi, a-t-elle marmonné en souriant en coin.
Ce soir-là, vêtue de ma plus jolie robe, jétais avec mes amies, papotant et riant comme autrefois. Que ce temps mavait manqué !
Regardez ! Le mystérieux revient a chuchoté Claire.
Jai tourné la tête, aussitôt le cœur battant la chamade. Jai voulu men aller, glissant à Victoire :
Je crois que je rentre Margaux va peut-être se réveiller
Quoi, déjà ? Camille ! Tu poses à peine le pied dehors et tu files ? Tas même pas dansé !
Mais jétais déjà décidée.
Je rentre. Et regarde, Pierre arrive pour toi. Tu tennuieras pas sans moi Jai pris la direction de la sortie.
Dans lembrasure de la porte, une main a attrapé la mienne.
On danse, mademoiselle ?
Je nai pas levé les yeux tout de suite, tentant de retirer ma main.
Je ne danse pas.
Le garçon a insisté :
Accordez-moi une seule danse, sil vous plaît.
Là, je lai regardé. Et mon cœur sest stoppé net. Cétait lui. Celui dont javais cru ne jamais recroiser la route. Lui, qui navait pas lair de me reconnaître Rassurée, jai souri :
Daccord. Une danse. Je ne peux pas rester.
Il ma entraînée.
Je comprends Peut-être que votre mari simpatiente ?
Je ne suis pas mariée, ai-je sèchement répondu.
Il ma lancé un clin dœil, un sourire comme une évidence retrouvée :
Alors, jai mes chances ?
Tu rêves, ai-je soufflé, méclipsant aussitôt.
Jai marché en pleurant sur la route de la maison. Ce garçon, je lavais gardé en mémoire depuis ce trajet en train. Jen étais tombée amoureuse, sans lavouer. Lui, il mavait oubliée.
Tout avait commencé dans ce Paris-Lyon. Jétais abattue après avoir raté mes concours. Lui, il rentrait voir ses parents.
Je mappelle Matthieu, disait-il, mais chez moi, cest Matt ou Matou, choisis.
Javais souri.
Matou, cest marrant.
Il ma tendu la main.
On est presque présentés. Et comment dois-je tappeler ?
Camille, ai-je gloussé. Il a opiné sérieusement.
Un vrai prénom royal.
Comme ça, de fil en aiguille, je lui avais avoué mes échecs. Que Maman nallait jamais sen remettre.
Prépare-toi pour lan prochain, retente ta chance, a-t-il conseillé.
Mais oui, bien sûr ! Jy avais même pas songé ! Lespoir métait monté au visage.
Il avait laissé courir un regard tendre :
Au fait, on ta déjà dit que tu es magnifique ?
Javais rougi.
Arrête, je suis normale Merci.
Il sétait rapproché
Moi je trouve que si, et il mavait embrassée. Jen tremble encore. Il était descendu avant moi
Je te retrouverai, avait-il promis.
Mais il navait jamais demandé mon adresse
Peu après, javais compris que jattendais un bébé. Maman avait dit, avec froideur :
Tu nes plus ma fille. Tu tinstalles dans la vieille maison, tu grandis
Jai trouvé un petit boulot à la médiathèque de Dijon. Victoire est venue maccueillir à la maternité, pas maman. Maman na refait surface quau cinq mois de Margaux
Cest pas des nôtres, avait-elle jugé. Mais elle venait chaque semaine, déposant une peluche, un hochet.
Ce soir, elle ma demandé :
Déjà de retour ? Pas passionnant, à ce que je vois. Margaux va bien ?
Elle dort, a-t-elle répondu, radoucie.
Jai essayé de dormir, épuisée, Margaux gigotant sur mes genoux, refusant sa purée.
Si tu manges pas, tu seras pas aussi costaude que ton papa
Cest de moi que tu parles ? Ça me fait plaisir Et je suppose que ce petit blond, cest mon fils ? a résonné la voix dans lentrée.
Jai laissé tomber la cuillère.
Toi ? Comment ?
Matthieu souriait, sapprochant :
Javais promis de te retrouver. Je ne savais pas que jétais papa. La vie a bien fait les choses, non ?
Il a fait une grimace à Margaux qui a éclaté de rire.
Le lendemain matin, maman nous a surpris, tous les trois, Margaux juchée sur les épaules de ce grand inconnu.
Cest lui ? a-t-elle demandé, la voix tremblante.
Oui, ai-je répondu, rayonnante.
Maman sest avancée, solennelle.
Je suis Jacqueline, la maman de Camille. Je compte surveiller de près comment tu toccupes de ma fille et de ma petite-fille.
Matthieu lui a serré la main, les yeux sérieux :
Promis.






