Je veux tellement rentrer chez moi, mon fils
Victor Duval prit place sur le minuscule balcon de son appartement à Lyon, grillant une Gauloise tout en sasseyant sur un vieux tabouret bancal. Une boule amère monta dans sa gorge, il tenta de se ressaisir, mais ses mains tremblaient, traîtresses comme dans les rêves où rien nobéit à la logique. Qui aurait cru que viendrait un temps où il manquerait de place dans son propre logis ?
Papa, arrête dêtre vexé, tu dramatises pour rien ! sexclama sa fille aînée, Solène, en surgissant dans la lumière tamisée du balcon. Je ne demande pas grand-chose Abandonne-nous juste ta chambre, voilà tout. Si tu ne penses pas à moi, pense au moins à tes petits-enfants. Bientôt ils iront à lécole et ils doivent encore partager une chambre avec nous
Solène, je nirai pas à la maison de retraite, répondit calmement le vieillard, ses mots comme des cailloux jetés dans leau. Si vous et les enfants vous sentez à létroit ici, allez donc chez la mère dAntoine. Elle vit seule dans son F3 à Grenoble. Il y aura une chambre rien quà vous et pour les enfants.
Tu sais bien que je ne pourrai jamais madapter avec elle ! cria sa fille en claquant la porte vitrée du balcon, la résonance étrange dun rêve qui seffiloche sous le vent.
Victor caressa doucement Mirza, la chienne au pelage gris qui était là depuis toujours, fidèle compagne de lui et de Nadège, sa femme disparue il y a cinq ans. Les souvenirs flottaient comme des bulles de savon tout autour de lui, et à chaque évocation de Nadège, ses yeux se brouillaient de larmes lourdes, épaisses comme la pluie dété sur les pavés de Paris. Depuis son départ, il se sentait orphelin, même avec Solène et les enfants. Jamais il naurait cru que la vieillesse puisse être si solitaire, même entourée.
Solène avait été élevée avec douceur et amour. Mais visiblement quelque chose avait manqué Sa fille était devenue dure, centrée sur elle-même, comme une statue froide dans un jardin dhiver.
Mirza gémit tout bas, venant poser sa tête sur les pieds de son maître, ressentant pleinement la tristesse qui se diffusait comme une odeur invisible et déchirante.
Grand-père, tu ne nous aimes plus du tout ? demanda soudain Amaury, son petit-fils de huit ans, en apparaissant comme dans un rêve irréel.
Quoi qui ta mis ça dans la tête ? sétonna Victor.
Pourquoi tu refuses de partir ? Tu ne veux pas donner ta chambre à moi et à Arthur ? Tu es radin, cest ça ? le garçon le fixait dun regard vif, cinglant.
Victor tenta dexpliquer, mais il devina vite que les paroles de Solène avaient déjà contaminé le cœur de lenfant.
Daccord. Je pars, répondit-il dans un souffle, la voix vide comme les rues anciennes la nuit. Je vous donne la chambre.
Il avait atteint le point où rester là lui était impossible. Il sentait cette haine diffuse, de son gendre, qui ne lui parlait plus, à son petit-fils auquel on avait répété que le grand-père privait de son espace.
Papa ! Vraiment ? Cest vrai ? sécria Solène, ravie, le sourire déformé par la rapidité du rêve.
Cest vrai Promets-moi simplement que tu ne feras pas de mal à Mirza. Je me sens comme un traître
Arrête ça, on soccupera delle, elle sera promenée plusieurs fois par jour. Et on viendra te voir chaque week-end, Mirza et nous, assura-t-elle avec un enthousiasme artificiel. Jai trouvé le meilleur établissement près du lac dAnnecy, tu verras, tu vas adorer.
Deux jours plus tard, Victor rejoignit la Maison daccueil pour seniors. Solène avait tout prévu, attendant quil cède enfin. Dès son entrée dans la chambre étroite, moite, où lair était saturé de lodeur de vieilles couvertures et de souvenirs de matelas usés, il eut le regret fulgurant. Il se souvenait de la promesse de confort, mais il était dans une résidence municipale, pas un pensionnat privé ; là où vivaient des oubliés de la société, souls en errance.
Déposant ses affaires, il descendit sasseoir sur le banc du parc, le ciel laiteux du rêve sétendait au-dessus de lui. Autour, les silhouettes des autres résidents se dessinaient, tremblantes, leurs gestes ralentis comme dans leau.
Vous êtes nouveau ? demanda une femme aux cheveux neige, au sourire doux.
Oui, soupira Victor.
Ne vous inquiétez pas Les premiers jours, jai pleuré moi aussi, mais on shabitue. Je suis Valentine.
Victor, se présenta-t-il. Vous aussi, vos enfants vous ont envoyé ici ?
Non, mon neveu. Je nai jamais eu denfants, alors jai laissé mon appartement à mon neveu Il ma mise ici, appartement en poche. Je lui suis quand même reconnaissante de ne pas mavoir laissée à la rue.
Ils parlèrent jusque tard, évoquant leur jeunesse, ceux quils aimaient. Et le lendemain, ils se promenèrent dans la grisaille du parc, cherchant un peu de lumière.
Valentine donnait à Victor une minuscule dose de joie, comme une friandise volée au quotidien. Impossible pour lui de rester enfermé, il passait ses journées dehors. Les repas étaient insipides, tristes comme les rêves qui seffilochent le matin. Il mangeait à peine, juste pour tenir debout.
Victor espérait. Il attendait que Solène se ravise, regrette, vienne le chercher. Mais les jours filaient et elle ne venait pas. Un soir, il tenta dappeler, pensant avoir des nouvelles de Mirza, mais personne ne décrocha.
Un matin, il vit son ancien voisin, Sébastien Leroux, devant la porte. Sébastien laperçut, la surprise inscrite sur son visage, et sapprocha vite.
Ah, vous étiez là ! chuchota Sébastien. Votre fille dit partout que vous vivez désormais au village Jai tout de suite trouvé ça bizarre. Je savais que jamais vous nabandonneriez Mirza dehors.
De quoi parlez-vous ? Où est ma chienne ?
Ne vous inquiétez pas, on la amenée au refuge. Jai vu Mirza attendre sous votre immeuble, jour et nuit, sans vous voir. Jai rencontré Solène, je lui ai demandé si tout allait bien. Elle ma dit que vous aviez choisi la campagne, quelle vend lappartement et sinstalle à Marseille chez son mari. Pour Mirza, elle ma expliqué que vous ne vouliez plus vous en occuper, quelle était trop âgée. Mais Victor, quest-ce qui se passe ?
Victor lui raconta tout, des regrets lourds comme des montgolfières embourbées, des choix impossibles à corriger, et cette cruelle façon dont Solène avait évincé Mirza.
Je voudrais tellement rentrer, mon fils, murmura le vieillard.
Je suis ici justement pour ce genre de problème. Je suis avocat et je défends souvent les droits des seniors. Je gère en ce moment le dossier dun monsieur à qui ses voisins ont pris la maison. Mais vous, vous navez pas encore été radié de lappartement, nest-ce pas ?
Non Sauf si Solène la fait elle-même, je nen sais rien, je ne sais plus à quoi mattendre delle
Préparez vos affaires, je vous attends dans la voiture, déclara Sébastien. Il faut agir ! Quelle fille peut faire ça
Victor, brusquement énergique, jeta ses affaires dans un sac et sortit. À la sortie, il croisa Valentine.
Ma chère, je pars. Jai vu mon voisin, il ma appris que ma fille a mis Mirza dehors et vend lappartement. Voilà où jen suis
Comment ? Et moi, je fais quoi ? balbutia la femme, perdue.
Ne tinquiète pas, dès que jai réglé tout ça, je viens te chercher, promit-il.
Tu dis ça Mais à qui pourrais-je bien encore servir dit-elle avec une tristesse de pierre.
Pardonne-moi, je dois y aller. Ne sois pas triste, je tiendrai parole.
Victor ne put regagner son appartement, les clés nétaient plus entre ses mains. Sébastien lemmena chez lui. Peu après, ils apprirent que Solène avait déménagé chez sa belle-mère, sous-loué lappartement.
Avec laide de Sébastien, Victor put reconquérir ses droits sur son logement.
Merci, murmura-t-il, reconnaissant. Mais je ne sais pas quoi faire maintenant Elle ne lâchera pas tant quelle naura pas eu gain de cause.
Il y a une solution, affirma Sébastien. On peut vendre, donner sa part à Solène, et avec le reste acheter une petite maison à la campagne.
Magnifique ! sexclama Victor, la voix pleine despoir. Cest la meilleure idée.
Trois mois plus tard, Victor emménageait dans un petit pavillon près du lac Léman. Sébastien laida en tout, jusquà transporter Mirza en voiture vers leur nouvelle vie.
On doit juste passer quelque part, souffla Victor.
Au loin, il aperçut Valentine, assise sur le banc de leur ancienne résidence, regard perdu.
Valentine ! linterpella-t-il. Nous venons te chercher, Mirza et moi. On a un maison à la campagne maintenant. Lair pur, la pêche, les mûres et les champignons tout autour. Tu viens ? sourit-il.
Mais comment je ferais pour partir ? bégaya-t-elle.
Relève-toi simplement, suis-nous, répondit Victor en riant doucement. Cest le moment où jamais. Il ny a rien dautre pour nous ici.
Attends-moi dix minutes ? demanda-t-elle, les larmes dans les yeux mais un sourire naissant.
Bien sûr ! promit-il.
Contre toutes les méchancetés ordinaires, ces deux êtres soffrirent une chance. Ils savaient désormais que le monde nest pas que sombre, que la bonté dépasse légoïsme comme une lumière étrange au creux du rêve. Victor et Valentine avaient fini par sen rendre compte, et après sêtre battus, ils trouvèrent enfin la paix et le bonheur, leur rêve devenu réalité dans la douceur dun matin sans fin.






