Je rentrais chez moi en bus. Il faisait déjà nuit, le véhicule grinçait dans les virages, et lintérieur était bondé. À côté de moi se tenait mon fils, petit, fatigué, mâchant un chewing-gum et luttant contre le sommeil. Je tenais sa main, sentant son corps vaciller. Nous revenions de chez sa grand-mère, et jétais épuisée : le travail, les embouteillages, la foule, les nerfs une journée ordinaire.
Le bus a freiné brusquement. Quelquun a marché lourdement vers lavant, et une vieille dame a failli tomber. Mon fils a glissé de ma main, a chancelé et sest dirigé vers lallée.
Attention ! ai-je crié. Reste là !
Il a trébuché. Jai tendu le bras pour le rattraper, mais quelquun la déjà attrapé. Une main rapide et sûre, celle dun inconnu, a saisi la capuche de mon fils et la doucement remis en place.
Je nai même pas eu le temps de réfléchir.
Ne touchez pas à mon enfant ! ai-je hurlé, bien trop fort.
Le bus sest figé. Des têtes se sont tournées. Les gens ont levé les yeux de leurs écrans.
Jai regardé lhomme qui avait rattrapé mon fils, et cest là que jai remarqué quelque chose dinhabituel, qui ma remplie de honte.
Lhomme était de petite taille, vêtu dune veste sombre, le visage pâle et marqué de rides autour des yeux. Ses cheveux gris étaient courts. Il avait lair ordinaire. Un regard fatigué. Mais ce qui ma frappée, cest quil navait quun seul bras.
Lautre manche était vide, rentrée dans sa veste. Et la main qui avait retenu mon enfant tremblait. Pas de colère. De tension. Ou de faiblesse. Il tenait encore mon fils par le coude, comme sil craignait quil ne tombe à nouveau.
Je suis restée immobile, comprenant enfin. Il a relâché lentement mon fils, a reculé dun pas. Sans un mot. Juste un hochement de tête. Puis il sest détourné vers la fenêtre.
Je suis restée là, pétrifiée. Quelques passagers mont jeté des regards. Mon visage brûlait.
Pardon merci, ai-je murmuré, mais il ne sest pas retourné. Il fixait simplement lobscurité derrière la vitre.
Nous nous sommes assis. Jai serré mon fils contre moi, caressant ses cheveux, mais je me sentais vide. Un bourdonnement dans les oreilles. Une honte profonde.
Il na rien dit. Pas un regard, pas un reproche. Juste un geste.
Je ne savais pas qui il était. Doù il venait. Ce quil avait vécu. Mais durant tout le trajet, je nai pensé quà ce regard. À cette main qui tremblait. Et à moi. À la facilité avec laquelle nous lançons des mots.




