— Ah, tu vois ! — s’est exclamé Alexandre. — Tout à fait ! Le dernier mot doit toujours revenir à l’homme Ce matin-là, chez les Éthienne, leur petit-fils adulte, Alexandre — celui dont ils avaient fêté le mariage il y a peu — est arrivé de la ville. Comme chaque année, il venait chercher des pommes de terre, car il aidait toujours ses grands-parents chéris à planter et récolter. — Alors, raconte un peu, Alexandre, comment ça se passe la vie avec ta petite Claire ? — s’est enquise la grand-mère en s’affairant devant la cuisinière. — Eh bien, mamie… C’est un peu tout et n’importe quoi entre nous… Parfois, ça va, parfois moins… — Alex a esquivé. — Minute, minute — s’est soudain animé le grand-père Louis. — Comment ça « tout et n’importe quoi » ? Vous vous disputez déjà ou quoi ? — Non, non — Alex a haussé les épaules. — Disons qu’on essaie encore de savoir qui commande à la maison… — Oh là là… — a soupiré la grand-mère, un sourire dans la voix. — Quelle question ! Tu penses qu’il n’y a rien de plus évident ? — Mais oui, c’est la femme qui porte la culotte à la maison ! — a éclaté de rire le grand-père. — Mais bien sûr… — a lancé la grand-mère du fond de la pièce. — Tu plaisantes papy ? — L’air étonné, Alex s’est tourné vers lui. — Ou c’est du sérieux ? — Pas du tout, — a coupé court Louis. — Si tu me crois pas, demande à ta grand-mère. Dis donc, Marie, qui a toujours le dernier mot chez nous ? — Arrête tes bêtises, Louis, — a dit gentiment la grand-mère. — Non, dis-lui, — a insisté Louis. — Qui prend les vraies décisions à la maison, toi ou moi ? — Eh bien… moi… — Bah alors ça ! — s’est insurgé Alex. — J’ai jamais vu ça chez vous ! Moi je pense qu’un homme doit toujours être le chef à la maison ! — Laisse donc, Alexandre, — a gloussé le papy. — Dans une vraie famille, les choses se passent autrement que tu l’imagines. Je vais te raconter deux trois histoires, tu comprendras vite tout seul. L’histoire commence — Ça y est, — a marmonné la mamie. — Il va encore parler de la moto… — Quelle moto ? — s’est étonné Alex. — Celle qui rouille dans la grange, — a renchéri joyeusement le grand-père. — Elle doit bien avoir cent ans. Tu sais comment ta grand-mère m’a fait l’acheter ? — Mamie ? Elle t’a obligé ? — Exactement. C’est elle qui m’a donné l’argent, de ses économies. Mais avant ça, il y a eu autre chose… Une fois, j’avais économisé assez pour une moto avec un side-car. Je dis à Marie : « Je veux m’acheter cette moto-là, comme ça je ramènerai les pommes de terre du champ plus facilement. » À l’époque, la commune nous prêtait un terrain. Mais ta grand-mère s’est braquée : « Non, on s’achète plutôt une télé couleur, c’est ça qu’il nous faut. Les patates, tu les as toujours ramenées à vélo ; continue, tu économiseras sur l’essence… » Un sac sur le cadre, et c’est parti ! Bon, je dis, c’est toi qui décides. On a acheté la télé. — Et la moto ? — s’est inquiété Alex. — On l’a eue aussi… — a soupiré la mamie. — Mais plus tard. Ton grand-père s’était fait mal au dos, alors j’ai dû trimballer les patates toute seule, presque tout l’automne. Et quand, en novembre, on a vendu les cochons, je lui ai donné tout l’argent gagné, et je lui ai dit : « Allez, file donc acheter ta moto avec le side-car. » — Et l’année d’après, — a continué le grand-père, — revoilà un peu d’argent à l’automne. Je parle de construire une nouvelle cabane de jardin, parce que l’ancienne, elle tenait plus trop debout. Ta grand-mère n’était pas d’accord : mieux vaut renouveler les meubles, qu’on fasse comme tout le monde. Bon. Encore une fois, j’ai laissé le dernier mot à ta mamie. On a acheté les meubles. — Et le cabanon s’est effondré au printemps, — a terminé la mamie. — Y’avait eu beaucoup de neige… Depuis ce temps-là, j’ai décidé : dorénavant, je ferai comme Louis veut. — Ah, tu vois ! — s’est exclamé Alexandre. — Voilà qui est bien ! À la maison, le dernier mot doit être à l’homme. — Faux, Alex, t’as rien compris ! — a rigolé le grand-père. — Avant chaque grande décision, je demande à Marie : « Tu valides ? », et puis c’est comment elle dit, comme ça sera. — Moi, maintenant, je dis toujours : « C’est toi qui vois, fais comme tu penses », — a confirmé la mamie. — Donc tu comprends, Alexandre, le dernier mot, c’est toujours pour la femme, — a conclu le papy. — Tu saisis ? Alex a réfléchi, puis il s’est mis à rire. Et puis, après un moment, son visage s’est éclairé. — Ça y est, papy, j’ai compris ! En rentrant ce soir, je vais dire : « D’accord, Claire, on part en vacances en Turquie comme tu veux. Et pour ma voiture, je verrai plus tard pour la réparer. Si elle tombe en panne, c’est pas grave, on prendra le bus pour aller bosser — on se lèvera juste une heure plus tôt, voilà tout… » C’est bien ça, papy ? — C’est la meilleure décision, — a approuvé le papy en riant. — Tu verras, dans un an ou deux, tout trouvera un équilibre dans ton couple. Et la femme doit toujours être la maîtresse de la maison… ça rend la vie tellement plus facile au mari, je parle en connaissance de cause…

Eh bien voilà ! sexclama Alexandre. Tout est juste ! Le dernier mot doit toujours appartenir à lhomme.

Au petit matin, chez les Deschamps, laîné de la famille revint de Paris ; cest leur petit-fils adulte, celui dont ils avaient fêté le mariage il y a peu. Alexandre était venu chercher des pommes de terre un rituel, car il aimait tant aider ses chers grands-parents à planter et récolter.

Dis-moi, Alexandre, comment ça va avec ta petite Camille ? senquit vivement la grand-mère, affairée près du vieux fourneau.

Oh, mamie Cest compliqué, parfois répondit-il à contrecœur. Ça dépend des jours.

Minute, minute, sinquiéta grand-père Jean. Comment ça, compliqué ? Vous vous disputez déjà ou quoi ?

Disons que, pour linstant, on ne se dispute pas trop On essaie de savoir qui sera le chef à la maison, avoua le petit-fils.

Eh bien soupira la grand-mère, le sourire malicieux, cest une question qui ne devrait même pas se poser. La réponse est claire comme de leau de roche.

Oui, pouffa le grand-père. Bien sûr que cest la femme, le vrai pilier de la famille.

Laisse-moi rire lança la grand-mère derrière sa casserole.

Grand-père, tu es sérieux ? sétonna Alexandre. Tu me fais marcher, non ?

Pas du tout, coupa Jean. Si tu ne me crois pas, demande donc à ta grand-mère. Allons, Françoise, dis-lui : chez nous, qui a toujours le dernier mot ?

Tu ne vas pas recommencer avec tes bêtises, samusa la grand-mère.

Allons, dis-lui, insista Jean. Qui prend les grandes décisions, toi ou moi ?

Bon, daccord cest moi

Quoi ? soffusqua Alexandre. Je ne men étais jamais rendu compte ! Pourtant, je crois quun homme doit toujours être le maître de la maison !

Arrête tes histoires, Alexandre, ria encore le grand-père. Dans une vraie famille, ce nest pas aussi simple que tu crois. Ecoute, je vais te raconter deux, trois anecdotes, tu vas comprendre.

Récit

Voilà, ça commence marmonna à moitié la grand-mère. Il va encore te raconter lhistoire de la mobylette.

Quelle mobylette ? sétonna Alexandre.

Celle qui rouille encore dans la grange, confirma sans hésiter le grand-père. Elle doit être centenaire. Tu sais comment ta grand-mère ma poussé à lacheter ?

Grand-mère ? Elle ta poussé ?

Oui. Elle ma même donné de ses propres économies. Mais avant cela, il y avait une autre histoire

Un jour, javais mis assez dargent de côté. Juste de quoi acheter une mobylette avec un side-car, pour rapporter les pommes de terre du champ. Avant, on avait droit à des parcelles de terre pour planter.

Ta grand-mère sest entêtée. Elle voulait plutôt un poste de télévision couleur. Ça coûtait cher à lépoque. Elle disait : « Tu as toujours porté les sacs sur ton vieux vélo, continue comme ça ! »

Un sac sur le cadre, et roule. Bon, jai dit que le dernier mot lui revient toujours. Alors, on a acheté le téléviseur.

Et la mobylette ? demanda Alexandre, interloqué.

On la aussi achetée plus tard, soupira la grand-mère. Quand ton grand-père sest cassé le dos à force de tout porter lui-même, jai dû moi-même transporter presque toute la récolte.

Et quand en novembre on a vendu les cochons, je lui ai remis tout largent et lui ai dit : « Va vite acheter ta mobylette et ton side-car. »

Et lannée suivante, reprit le grand-père, on a eu à nouveau un peu dargent. Je voulais refaire le sauna, parce que lancien, hérité de mes parents, tombait en ruine. Mais ta grand-mère, elle préférait acheter des meubles pour faire comme tout le monde. Jai dit : le dernier mot tappartient. On a acheté les meubles.

Et puis, au printemps, le sauna sest effondré, conclut la grand-mère. Il avait trop neigé cet hiver-là, le toit na pas tenu Depuis ce jour-là, jai décidé découter ce que Jean veut, parce que, de toute façon

Eh bien voilà ! sécria Alexandre. Cest ça ! Le dernier mot pour lhomme !

Pas du tout, rit le grand-père. Tu nas rien compris, Alexandre. Avant de faire quoi que ce soit, je demande : « Je veux refaire la cheminée, tu es daccord ? » Et après, cest toujours comme elle le dira.

Du coup, après toutes ces histoires, je dis toujours : Fais comme tu penses, toi.

Alors, Alexandre, dans la vraie vie de famille, le dernier mot appartient à la femme, conclut le grand-père. Tu me suis ?

Alexandre réfléchit quelques instants, puis éclata de rire. Après avoir bien ri, il sourit, la mine détendue.

Bon, cette fois, jai compris, papy. Je rentre, et je dirai : « Daccord, Camille, on partira à Nice comme tu veux pour les vacances. Quant à ma vieille Clio, eh bien, elle attendra encore la réparation de la boîte automatique. Si elle tombe en panne… tant pis. Lhiver, on ira au travail en car. On se lèvera juste une heure plus tôt, ce nest pas la mer à boire, après tout » Jai raison, pas vrai ?

Parfaitement, acquiesça le grand-père, amusé. Tu verras, dans un ou deux ans, tout sarrangera, et vous trouverez votre équilibre.

Et il faut toujours que la femme tienne la barre ; comme ça, lhomme dort sur ses deux oreilles. Je peux te lassurer, crois-en mon expérienceAlexandre attrapa son sac de pommes de terre, embrassa sa grand-mère sur la joue, tapa dans la main de son grand-père et sapprêta à franchir la porte, le cœur plus léger. Mais avant de partir, il se retourna vers eux, comme un enfant cherchant lassentiment de ses aînés.

Vous savez Je crois que le bonheur, cest justement ça : sen remettre un peu à lautre, et rire ensemble de ses petites défaites.

La grand-mère sapprocha, lui frotta lépaule, et murmura en riant :

Ne loublie jamais, mon garçon, dans un couple, celui qui cède a souvent déjà gagné.

Dehors, le soleil se glissait à travers la brume matinale, et Alexandre, inspiré par la sagesse tranquille quil venait de recevoir, se sentit prêt à retrouver Camille et à affronter à deux le joyeux désordre de la vie. Car, au fond, dans chaque histoire, le dernier mot appartient à lamour et cest le seul qui compte vraiment.

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— Ah, tu vois ! — s’est exclamé Alexandre. — Tout à fait ! Le dernier mot doit toujours revenir à l’homme Ce matin-là, chez les Éthienne, leur petit-fils adulte, Alexandre — celui dont ils avaient fêté le mariage il y a peu — est arrivé de la ville. Comme chaque année, il venait chercher des pommes de terre, car il aidait toujours ses grands-parents chéris à planter et récolter. — Alors, raconte un peu, Alexandre, comment ça se passe la vie avec ta petite Claire ? — s’est enquise la grand-mère en s’affairant devant la cuisinière. — Eh bien, mamie… C’est un peu tout et n’importe quoi entre nous… Parfois, ça va, parfois moins… — Alex a esquivé. — Minute, minute — s’est soudain animé le grand-père Louis. — Comment ça « tout et n’importe quoi » ? Vous vous disputez déjà ou quoi ? — Non, non — Alex a haussé les épaules. — Disons qu’on essaie encore de savoir qui commande à la maison… — Oh là là… — a soupiré la grand-mère, un sourire dans la voix. — Quelle question ! Tu penses qu’il n’y a rien de plus évident ? — Mais oui, c’est la femme qui porte la culotte à la maison ! — a éclaté de rire le grand-père. — Mais bien sûr… — a lancé la grand-mère du fond de la pièce. — Tu plaisantes papy ? — L’air étonné, Alex s’est tourné vers lui. — Ou c’est du sérieux ? — Pas du tout, — a coupé court Louis. — Si tu me crois pas, demande à ta grand-mère. Dis donc, Marie, qui a toujours le dernier mot chez nous ? — Arrête tes bêtises, Louis, — a dit gentiment la grand-mère. — Non, dis-lui, — a insisté Louis. — Qui prend les vraies décisions à la maison, toi ou moi ? — Eh bien… moi… — Bah alors ça ! — s’est insurgé Alex. — J’ai jamais vu ça chez vous ! Moi je pense qu’un homme doit toujours être le chef à la maison ! — Laisse donc, Alexandre, — a gloussé le papy. — Dans une vraie famille, les choses se passent autrement que tu l’imagines. Je vais te raconter deux trois histoires, tu comprendras vite tout seul. L’histoire commence — Ça y est, — a marmonné la mamie. — Il va encore parler de la moto… — Quelle moto ? — s’est étonné Alex. — Celle qui rouille dans la grange, — a renchéri joyeusement le grand-père. — Elle doit bien avoir cent ans. Tu sais comment ta grand-mère m’a fait l’acheter ? — Mamie ? Elle t’a obligé ? — Exactement. C’est elle qui m’a donné l’argent, de ses économies. Mais avant ça, il y a eu autre chose… Une fois, j’avais économisé assez pour une moto avec un side-car. Je dis à Marie : « Je veux m’acheter cette moto-là, comme ça je ramènerai les pommes de terre du champ plus facilement. » À l’époque, la commune nous prêtait un terrain. Mais ta grand-mère s’est braquée : « Non, on s’achète plutôt une télé couleur, c’est ça qu’il nous faut. Les patates, tu les as toujours ramenées à vélo ; continue, tu économiseras sur l’essence… » Un sac sur le cadre, et c’est parti ! Bon, je dis, c’est toi qui décides. On a acheté la télé. — Et la moto ? — s’est inquiété Alex. — On l’a eue aussi… — a soupiré la mamie. — Mais plus tard. Ton grand-père s’était fait mal au dos, alors j’ai dû trimballer les patates toute seule, presque tout l’automne. Et quand, en novembre, on a vendu les cochons, je lui ai donné tout l’argent gagné, et je lui ai dit : « Allez, file donc acheter ta moto avec le side-car. » — Et l’année d’après, — a continué le grand-père, — revoilà un peu d’argent à l’automne. Je parle de construire une nouvelle cabane de jardin, parce que l’ancienne, elle tenait plus trop debout. Ta grand-mère n’était pas d’accord : mieux vaut renouveler les meubles, qu’on fasse comme tout le monde. Bon. Encore une fois, j’ai laissé le dernier mot à ta mamie. On a acheté les meubles. — Et le cabanon s’est effondré au printemps, — a terminé la mamie. — Y’avait eu beaucoup de neige… Depuis ce temps-là, j’ai décidé : dorénavant, je ferai comme Louis veut. — Ah, tu vois ! — s’est exclamé Alexandre. — Voilà qui est bien ! À la maison, le dernier mot doit être à l’homme. — Faux, Alex, t’as rien compris ! — a rigolé le grand-père. — Avant chaque grande décision, je demande à Marie : « Tu valides ? », et puis c’est comment elle dit, comme ça sera. — Moi, maintenant, je dis toujours : « C’est toi qui vois, fais comme tu penses », — a confirmé la mamie. — Donc tu comprends, Alexandre, le dernier mot, c’est toujours pour la femme, — a conclu le papy. — Tu saisis ? Alex a réfléchi, puis il s’est mis à rire. Et puis, après un moment, son visage s’est éclairé. — Ça y est, papy, j’ai compris ! En rentrant ce soir, je vais dire : « D’accord, Claire, on part en vacances en Turquie comme tu veux. Et pour ma voiture, je verrai plus tard pour la réparer. Si elle tombe en panne, c’est pas grave, on prendra le bus pour aller bosser — on se lèvera juste une heure plus tôt, voilà tout… » C’est bien ça, papy ? — C’est la meilleure décision, — a approuvé le papy en riant. — Tu verras, dans un an ou deux, tout trouvera un équilibre dans ton couple. Et la femme doit toujours être la maîtresse de la maison… ça rend la vie tellement plus facile au mari, je parle en connaissance de cause…
Mari chasse ses amis, au tour de sa femme !