«Tant qu’elle reste avec ce bon à rien, elle n’aura pas un sou de plus : j’ai dit à ma fille qu’elle devait choisir l’indépendance»

Journal de Paul, 4 juin 2024
Depuis un an, lappartement parisien résonne de nos inquiétudes, non pas pour ma femme et moi, mais à cause du compagnon de ma fille. Claire sest entêtée à épouser Thomas, un jeune homme que je nai jamais cru à la hauteur. Le garçon ne travaille plus depuis des mois. Ce ne sont que de vagues petits boulots ici et là, le reste du temps il paresse. Tout repose désormais sur les épaules de Claire, qui, enceinte et en congé parental, soccupe seule de Louise et Lucie, les jumelles de deux ans. Thomas, lui, passe ses journées à traîner dans le salon ou à refaire le monde avec ses amis devant un écran.
Bien entendu, difficile pour Claire de reprendre un emploi avec deux enfants en bas âge. Jai proposé de laider, mais jai posé une condition que je voulais inébranlable : pas un seul euro tant quelle naurait pas pris assez de recul par rapport à cet homme. Quelle le quitte, ou quelle gère. Je ne me vois pas continuer à couvrir les besoins dun fainéant qui refuse de relever la tête. Soutenir Claire aujourdhui, ce serait continuer à alimenter sa paresse.
Dès leur rencontre, javais des doutes sur ce Thomas. Jespérais que ma fille finirait par ouvrir les yeux, quelle verrait ces défauts criants. Mais lillusion de la jeunesse lui a obscurci le jugement. Maintenant, il est trop tard pour revenir en arrière, il faut faire face.
Lorsque ma mère est décédée, nous avons donné à Claire et Thomas son petit appartement à Montmartre. On le louait autrefois, cela complétait notre retraite. Mais les jeunes avaient du mal à joindre les deux bouts, alors on leur a laissé le logement, à condition de le rafraîchir un peu pour les enfants. Ce fut là que Thomas a dévoilé sa vraie nature :
Je ne fais pas dans le bricolage. Je suis un intellectuel, pas un artisan. Faites-le faire par les pros.
Mais avec quel argent, mon cher ? Il na jamais apporté un centime pour une boîte à outils. Seul le discours lui vient aisément. Travailler le soir ? Impossible. Les week-ends ? « Il faudrait tout de même récupérer », dit-il. Avec lui, tout est prétexte à ne rien faire.
Le jour où je lui ai dit franchement quil manquait singulièrement de courage, il sest vexé. Vous me jugez sans savoir, Paul.
Claire, au lieu de reconnaître la situation, ma invité à ne pas men mêler :
Papa, cest à cause de toi quon se dispute encore. Pourquoi ne peux-tu pas laisser faire ?
Je me suis alors détaché. Mais jai été clair : elle a choisi, quelle assume. Je ne veux plus être le recours systématique. Pourtant, jai faibli quand jai appris quelle était enceinte des jumelles. Mon cœur de père a craqué, en espérant que cet événement fasse enfin bouger Thomas. Mais non, rien na changé. Cela a tout de suite rejailli sur nous. Nous avons terminé la peinture, acheté les lits, chez les brocanteurs et installé tout le nécessaire. Thomas restait là, la tasse de café à la main, à donner des conseils ou à naviguer sur Internet.
Je voyais bien que Claire, usée, commençait à ouvrir les yeux sur la personnalité de son compagnon. Malgré tout, nous avons préparé ce nid pour les filles, autant que possible, à la main. Thomas, lui, a acheté quelques babioles en promotion mais sest désintéressé du reste. Un père digne de ce nom se remue pour sa famille. Lui, il vivait comme un simple locataire chez soi, attendant que le reste tombe du ciel.
Il a fallu que je découvre par hasard quils sen sortaient grâce à une carte de crédit. Tout cela en cachette, bien sûr. Un jour, coup de fil paniqué :
Papa, on ny arrive plus On a trop de dettes, aide-moi, sil te plaît
Jai vu rouge.
Claire, tu as choisi de fonder une famille avec un homme incapable de changer une prise ! Comment pensais-tu ten sortir ?
Cest juste une mauvaise passe, je te promets
Quelle mauvaise passe ? Vous avez un toit grâce à nous, votre mère et moi faisons tout, et lui ne daigne pas chercher un travail trop pénible, trop loin, trop peu payé, jamais rien ne convient !
Tu ne comprends pas, Papa. Il cherche vraiment. Il ne veut juste pas accepter nimporte quoi, pas pour une poignée de sous.
Mais cest justement avec ces petits sous quon fait tourner la maison ! Toi, tes filles et lui, aux crochets de la famille !
Jai eu un haut-le-cœur. Je naccepte plus dêtre la pompe à billets. Je lui ai dit froidement :
Tant que tu resteras avec Thomas, nattends pas un centime de plus de ma part. Si tu veux vivre avec lui, apprends à te débrouiller.
Claire, bouleversée, a fondu en larmes.
Tu veux que mes enfants grandissent sans modèle paternel ?
Alors jai répondu ce que je gardais sur le cœur depuis longtemps :
Il vaut mieux mille fois grandir sans père quavec un tel exemple. Un homme vaut par ses actes, pas par son verbe.
Je suis un père, mais je refuse dêtre complice de la médiocrité. Je veux voir ma fille, forte et digne, élever ses enfants et choisir le respect de soi. Je ne veux plus quelle mendie de laide pendant que lui boit son café au soleil. Elle a raccroché dans un long silence. Mais je sais quun jour, elle comprendra. Parfois, aimer quelquun, cest accepter de le laisser trouver seul la force de se relever.

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«Tant qu’elle reste avec ce bon à rien, elle n’aura pas un sou de plus : j’ai dit à ma fille qu’elle devait choisir l’indépendance»
L’Homme avec la Remorque