Mamie Aline ! cria Matthieu. Qui vous a permis de garder un loup au village ?
Aline Deschamps fondit en larmes en voyant la clôture effondrée. Ce nétait pas la première fois quelle la rafistolait avec des planches bancales, espérant quelle tiendrait debout jusquà ce quelle ait économisé assez deuros sur sa petite retraite. Mais le destin en décida autrement : la clôture sétait avouée vaincue.
Cela faisait déjà dix ans quAline se débrouillait seule avec la maison et le jardin, depuis que son cher époux, Pierre André, était parti rejoindre le grand banquet là-haut. Lui, cétait monsieur Mains dOr. Tant quil était là, mamie Aline navait pas la moindre inquiétude à se faire : Pierre était un bricoleur hors pair, aussi bien menuisier quinventeur amateur. On nappelait jamais lartisan du village, puisquil réparait tout lui-même : toiture, volet, et même la radio capricieuse.
Tout le monde laimait bien à Saint-Florian-sur-Loire pour sa gentillesse et sa passion du travail bien fait. Ensemble, ils avaient connu quarante ans de bonheur, nayant manqué leur anniversaire de mariage que dune misérable soirée. Leur maison jolie, leur potager généreux et la basse-cour bien tenue, cétait le fruit de toutes ces années de labeurs partagés.
Ils navaient eu quun fils, leur fierté : Etienne. Lui, on navait pas besoin de lui apprendre à aider à la maison. Dès que sa mère rentrait du travail à la ferme, épuisée, il avait déjà rentré du bois, tiré leau du puits, allumé le feu et abreuvé les deux ou trois vaches.
Pierre, lui, rentrait du chantier, se lavait les mains puis filait fumer une pipe sur le perron pendant quAline préparait le dîner. Le soir, la petite famille dînait ensemble, partageant les cancans du jour et les grains de sel. Ils goûtaient une paix modeste, mais solide.
Les années passaient, souvenirs en bandoulière. Etienne grandit, quitta ses parents direction Paris, passa ses diplômes, puis épousa une Parisienne pure souche, Clémence. Le couple sinstalla dans la capitale au départ, il rendait visite à ses parents en vacances, puis, parce que ça fait du bien de changer dair, Clémence lentraîna à faire des escapades à létranger chaque été. Pierre, lui, nappréciait guère :
Il se fatigue tant que ça, notre Etienne ? Cest cette Clémence qui lui a retourné la tête ! Mais à quoi bon ces voyages ?
Le père ruminait, la mère attendait. Ils navaient dautre choix que de vivre avec lidée que, peut-être, leur fils appellerait. Un jour, Pierre André tomba malade. Il refusa de manger, fondit à vue dœil. Les médecins prescrivirent des médicaments, puis finirent par le renvoyer à la maison : Il ny a plus quà attendre. Il les a quittés au printemps, au moment où les rossignols chantaient à tue-tête.
Etienne revint pour lenterrement, sanglota toutes les larmes de son corps dhomme adulte, puis regagna Paris. Depuis dix ans, il avait écrit seulement trois cartes à sa mère. Aline se retrouva seule. Elle vendit sa vache et ses moutons aux voisins : pourquoi sentêter à garder du bétail ? La pauvre vache est restée un moment devant la maison, prêteuse doreille aux pleurs de sa maîtresse. Aline, elle, senfermait dans la dernière chambre, bouche et oreilles closes, noyée de chagrin.
Sans les bras dun homme à la maison, tout tombait lentement en ruine : une fuite dans le toit, une dalle pourrie qui cédait, la cave inondée Mamie Aline faisait de son mieux. Elle économisait sa retraite, appelait parfois quelquun, bricolait tant bien que mal elle-même lécole de la vie au village, ça laisse des traces.
Et, comme si le sort avait décidé de pimenter lannée, la vue dAline se mit à baisser. Un beau jour au marché, elle sest trouvée à plisser les yeux faute de distinguer les prix sur les pommes. Quelques mois plus tard, elle ne voyait plus lenseigne de la boulangerie. Une infirmière passa : Madame Deschamps, si vous voulez finir aveugle, surtout ne faites rien ! Lhôpital peut vous opérer, vous retrouverez la vue !
Mais Aline nétait pas chaude. Lhôpital, ça fait peur, alors non merci. Lannée passa, sa vue disparut presque totalement. Elle nen souffrait pas trop :
À quoi bon la lumière ? La télé, je ne la regarde pas, jécoute seulement. Les nouvelles, la voix du speaker me suffit largement. Et chez moi, je fais tout par cœur.
Elle flanchait parfois : il y avait de plus en plus de gens bizarres au village et des vols dans les maisons abandonnées. Aline craignait que ses vieilles charnières neffraient personne et regrettait de navoir pas un vrai chien, un dur, capable dimpressionner les intrus.
Un jour, elle alla quémander un chiot à Simon, le chasseur :
Dis-moi, tu ne saurais pas si le garde-chasse aurait une portée de chiots ? Même le plus chétif mirait, je lélèverai
Simon la fixa, étonné :
Mamie, pourquoi veux-tu un chiot dépagneul ? Cest fait pour la forêt ! Je peux tamener un vrai berger allemand du Mans.
Un berger allemand, ça doit coûter cher
Pas plus cher que la tranquillité, mamie.
Alors, va pour le chien !
Elle compta ses maigres économies : elle pouvait se payer un bon chien, du moins lespérait-elle. Mais Simon, homme aux promesses volatiles, ne cessait de reporter. Aline le houspillait sans trop y croire : il trimballait tant de peine pas de famille, pas denfants, juste sa bouteille fidèle comme compagne.
Simon, du même âge quEtienne son fils, était resté au village, incapable de respirer lair de la ville. Sa grande passion, cétait la chasse. Entre deux saisons, il bricolait dans toutes les fermes : il creusait un jardin ici, réparait une machine là, empochait quelques billets quil dépensait aussitôt au bistrot dà côté.
Après ses virées, il filait dans la forêt, bougon et mal réveillé, et en ressortait quelques jours plus tard, les bras chargés de champignons, de mûres, de pommes de pin et de poissons quil vendait pour trois francs six sous avant de flamber largent. Simon rendait aussi service à mamie Aline contre paiement, évidemment. Quand la clôture sécroula, il fallut bien le rappeler.
Tant pis pour le chien de garde, soupira Aline Deschamps. Je nai même plus de quoi payer Simon pour la clôture.
Mais Simon narriva pas les mains vides. Dans son sac à dos, avec ses outils, quelque chose gigotait. Il appela Aline, tout souriant.
Regardez donc qui je vous amène ! Il ouvrit le sac.
Aline tâta et sentit une petite boule duveteuse.
Tu mas amené un chiot, Simon ? demanda-t-elle, sidérée.
Un vrai de vrai, une sommité du berger allemand, mamie !
Le chiot piaillait en essayant descalader le sac. Aline se crispa :
Mais je nai pas assez dargent ! Juste de quoi toffrir un repas pour la clôture !
Faut pas rêver, je ne le ramènerai pas ! Timagines ce quil ma coûté, ce bestiau ?
Mea culpa, Aline fila à la supérette. La caissière accepta de lui vendre cinq bouteilles de gnôle à crédit et nota son nom dans le cahier des dettes.
Ce soir-là, Simon termina la clôture et Aline lui servit un vrai festin, avec un verre bien tassé. Lhomme, de bonne humeur grâce à sa potion, se mit à philosopher en désignant le chiot, roulé en boule près de la cuisinière.
Deux repas par jour, cest le régime. Achète-lui une grosse chaîne, tu verras, il deviendra costaud comme un bœuf. Jai lœil, crois-moi.
Cest ainsi quAline hérita dun compagnon inattendu : Riton. Elle sy attacha vite, et lanimal le lui rendit au centuple. Chaque sortie dans la cour, Riton bondissait en quête dune caresse. Seule ombre au tableau : le molosse grandit, atteignant bientôt la taille dun veau, mais pas moyen de le faire aboyer ! Ça tracassait Aline.
Ah, Simon, va ! Tu mas bien roulée ! Jai hérité dun chien muet.
Mais que voulez-vous, impossible de rejeter une créature si douce. Même sans voix, Riton en imposait ; les chiens des voisins nosaient même plus lever la truffe. En trois mois, il avait déjà la taille de la cuisinière !
Un matin, Matthieu, le chasseur du pays, sarrêta en passant devant la maison dAline pour acheter des allumettes et du sel avant louverture de la chasse. Il resta pétrifié en apercevant Riton.
Mamie Aline ! Qui vous a permis de garder un loup au village ?
Aline plaqua ses mains sur sa poitrine.
Mais mon Dieu, quelle gourde je suis ! Ce filou de Simon ma roulée ! Il ma juré que cétait un berger allemand
Matthieu, grave, conseilla :
Vous devez relâcher cet animal dans la forêt. Sinon, ça finira mal.
Les yeux dAline se remplirent de larmes. Elle devait se séparer de son Riton, si bon, si gentil, même sil était loup. Il devenait agité ces temps-ci, arrachait sa chaîne, tentait de filer. Les gens du village, eux, nétaient pas rassurés. Il fallut se résigner.
Matthieu emmena Riton en forêt. Le loup, dun dernier coup de queue, disparut parmi les arbres. On ne le revit jamais plus.
Aline pleura son compagnon, maudit Simon qui, pourtant, navait pas eu de mauvaises intentions. En réalité, lors dune chasse, Simon avait croisé des traces dours et entendu des jappements étranges. Il découvrit alors une tanière : tout près gisait une louve morte, et, autour, la portée massacrée tout sauf un louveteau, caché dans un trou.
Pris de pitié, Simon lemporta puis sen débarrassa chez Aline, en pensant : Il retournera bien tout seul dans les bois quand il sera grand ! Dici là, je trouverai un vrai chien pour la mamie. Las ! Cétait sans prévoir lœil acéré de Matthieu.
La honte au ventre, Simon évita la maison dAline pendant quelques jours. Dehors, un hiver de chef-dœuvre. Aline chauffait son plâtre pour ne pas geler la nuit.
Un soir, on frappa à la porte. La vieille dame, méfiante, répondit. Un homme se tenait là.
Bonsoir, mamie. Vous me laissez passer la nuit ? Jallais à Saint-Romain, je me suis perdu.
Quel est ton nom, mon garçon ? Je ny vois pas grand-chose.
Boris.
Aline fronça les sourcils.
Je ne connais pas de Boris ici
Je viens darriver, jai acheté la maison du vieux Daniel. Ma voiture sest ensablée, jai fini à pied sous la neige.
La maison Daniel, tu las achetée ? Ah, bon.
Elle fit entrer le visiteur, alluma la bouilloire. Sans voir que son hôte lorgnait avec appétit le buffet familial, où tout le village range monnaie, bijoux et souvenirs.
Alors quelle remuait la soupe, lhomme en profita pour ouvrir les tiroirs du buffet.
Que fais-tu là, Boris ?
Je vérifie. Avec la réforme monétaire, il ne faut pas garder de vieux billets !
La vieille dame se crispa.
Balivernes. Il ny a pas eu de réforme ! Qui es-tu ?
Lhomme brandit un couteau sous son menton.
Silence, la vieille. Donne-moi tout : argent, or, à manger !
Aline trembla : un fugitif, sûrement. Elle était fichue
Mais soudain la porte éclata : un grand loup surgit dans la pièce et bondit sur le voleur. Il hurla, le foulard lempêcha dêtre mordu. Il sortit son couteau et blessa Riton à lépaule. Le loup recula, lautre détala à toutes jambes.
À cet instant, Simon déboulait dans la cour, prêt à faire amende honorable. Il croisa un homme, visage livide, qui fuyait en maudissant le diable. Simon pénétra chez Aline, trouva Riton en sang sur le carrelage et comprit lhistoire. Il file prévenir la gendarmerie.
Le bandit fut arrêté et condamné à quelques années de plus.
Quant à Riton, il devint le héros du village. On lui apportait de la viande et des biscuits, il recevait même des caresses des enfants. On ne lattacha plus jamais : il était libre, mais rentrait toujours chez Aline, surtout après les sorties à la chasse avec Simon.
Un jour, devant la maison dAline, on vit un 4×4 noir. Dans la cour, quelquun fendait du bois, cétait Etienne ! À la vue de Simon, il ouvrit grand les bras.
Le soir, ils se retrouvèrent tous autour de la table, Aline rayonnante. Etienne la convainquit daller à Paris pour lopération des yeux.
Eh bien, puisque cest comme ça soupira Aline. Cet été, mon petit-fils doit venir, je veux le voir à nouveau. Simon, tu surveilleras la maison, et Riton, nest-ce pas ?
Simon acquiesça. Riton sétendit devant la cheminée, la tête bien posée entre ses pattes. Cétait là, auprès de ses amis, quétait sa vraie place.
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