– Pas de souci, Pierre ! Ne sois pas triste ! Au moins, tu as célébré le Nouvel An avec éclat !

Allez, Lucien! Ne te laisse pas abattre! Au moins le réveillon a été splendide!

Cest enfin la ville natale qui soffre à lui. Il descend du quai de la gare de Lyon, franchit la place de la gare et se dirige dun pas pressé vers larrêt de bus. Il na même pas prévenu sa femme, Amélie, quil arriverait aujourdhui.

Lhumeur de Lucien est morose, car il vient davoir une dispute âpre avec Hélène, sa bellemère. Celleci le rabroue sans cesse, le traite dégoïste et dinsensible.

Pourquoi «insensible»? Il avait pourtant voulu la féliciter pour le Nouvel An, mais elle avait mis son portable en mode avion. Elle sest vexée!

Il a passé trois jours à tenter de la joindre, sans succès; elle na jamais décroché. Alors, lassé, il a aussi cessé dappeler.

Et, au passage, elle na même pas osé souhaiter la bonne année à ses parents et à sa sœur, encore moins à Lucien. Il sapprête à le dire dès quil franchira le seuil.

Ce nest pas que la faute dAmélie; Hélène a aussi ses travers, alors il faut quelle réponde! Comme on dit, la meilleure défense, cest lattaque.

Revigoré, il pénètre limmeuble de son ancien appartement, le cœur battant comme un cri de guerre.

Lappartement laccueille dans un silence oppressant.

«Eh! Qui est encore en vie? Amélie, je suis rentré!» crietil à tuetête, mais aucun écho ne revient.

Il fouille la cuisine: la femme nest pas là. Il passe dans le salon, puis la chambre: toujours vide. Mais le décor a changé: le berceau denfant a disparu, le buffet avec sa commode et le parc à langer, cadeau des parents dAmélie, sest évaporé.

Il se précipite vers le placard: la moitié où se suspendaient les vêtements dAmélie est à présent vide.

«Elle a perdu la tête? Elle me laisse?» se ditil, incrédule.

Il compose le numéro de la bellemère, aucune réponse. Il essaye la voisine, Camille, amie dAmélie. Silence. Finalement, il décroche enfin le portable de Michel, le mari de Camille.

«Michel, salut! Passe le combiné à Camille, je narrive pas à la joindre,» implore Lucien.

«Camille est au village avec son petit, on a fêté le Nouvel An làbas, le réseau y est capricieux,» explique Michel.

«Je suis arrivé hier pour changer de service aujourdhui. Ils se reposent encore,» répond Michel. «Pourquoi tu cherches Camille?»

«Parce que je veux savoir où est ma petite Amélie. Je suis venu depuis les parents, mais elle nest plus chez elle. Tout ce quon a acheté pour le bébé a disparu,» précise Lucien.

«Ta femme était sur le point daccoucher, non? Tu es parti en vacances pendant les fêtes, en la laissant seule?» sinterroge Michel, surpris.

«Elle na pas voulu partir. On lui a donné une date: le 1011 janvier. On aurait pu faire le trajet,» réplique Lucien.

«Bravo, mon vieux! Tu nas plus quun statut de veuf,» ricane lami.

«Quoi?» restetil sans voix.

«Probablement que tu nes plus marié. Appelle lhôpital, elle y est sûrement,» conseille Michel.

Dix jours auparavant.

«Je ne comprends pas, Lucien», expliquait sa mère au téléphone, «pourquoi rester à la maison pendant les fêtes? Amélie ne veut pas venir, tu dois y aller seul. Sa date daccouchement approche, tu pourras revenir à temps.»

«Et la famille? Tante Véronique et oncle Serge arriveront, Nathalie et Victor, Olga et Pavle, moi, mon père, Vika et Gleb»

«Vika a réservé pour nous un hôtel à la campagne, au cœur de la forêt, du 30janvier au 2février.»

«Le 31, un banquet avec des artistes invités. Jai tout payé, tu rendras largent plus tard. Reste chez nous jusquà Noël, et le 8 tu repartiras. Tu seras à temps pour la date dAmélie.»

Amélie refuse obstinément :

«Lucien, je peux être prise nimporte quel jour. Imagine: tout le monde samuse et soudainement Et lhôtel hors ville, lambulance arriveratelle à temps?»

«Non, je ne pars pas.»

«Ma mère dit que les femmes mesurent le courage à la maladie, la naissance dun enfant à lexploit. Elle nous a tout donné, même en congé maternité, elle na jamais manqué dénergie.»

Lucien comprend quAmélie a raison, mais il imagine la nuit du Nouvel An, seul à la maison, un maigre repas, Amélie ne cuisinant même pas. La solitude le pèse. Pendant ce temps, la parenté fera la fête en salle, chantant, dansant, éclatant de rire.

Il décide donc de partir seul.

À lhôtel campagnard, lambiance est folle. Vers minuit, alors que le Nouvel An sinstalle, Lucien sort de la salle de bal, se rend au hall pour appeler Amélie, mais elle ne répond pas.

«Très bien, je suis vexé, mais cest aussi de ma faute. Elle aurait pu être là, samuser avec tout le monde,» se ditil, amer.

Le lendemain, sa mère lengage dans une nouvelle tirade :

«Amélie ne ta même pas téléphoné, elle na pas souhaité la bonne année à ton père. Tu las laissée à labandon, mon fils.»

«Elle ne comprend pas ce quest la vraie famille. Nous sommes tous ici, elle est seule. Quelle reste un moment à réfléchir.»

Ce soir-là, Amélie ne pense quà Lucien, pas à ses beauxparents ni à la foule. Ses parents, apprenant que leur fille est seule pour les fêtes, linvitent à passer le réveillon chez eux. Aucun grand banquet ne les attend.

Son frère, ingénieur à Paris, travaille en continu et ne pouvait pas prendre de longues vacances, alors les parents se contentent dun intime réveillon à deux.

Le 31, à neuf heures du soir, Amélie et sa mère dressent la table, et soudain, Amélie ressent des contractions.

Ils appellent lambulance. Sa mère part avec elle, son père suit en voiture.

Cette fois, Amélie passe le réveillon à lhôpital, ses parents attendent dans le hall du service. Elle vient daccoucher

«Le bébé?» demande le standard.

«Il est né hier soir, à minuit trente,» répond linfirmière.

«Qui la récupéré?», interroge Lucien.

«Un jeune homme, nous ne consignons pas ce détail dans le registre,» répond la secrétaire.

Lucien comprend que seuls les parents dAmélie peuvent récupérer le nouveau-né. Il achète un bouquet de roses et se rend chez eux.

Le père ouvre la porte.

«Oui?»

«Bonsoir, je suis venu voir Hélène,» déclare Lucien.

«Pourquoi?» demande le père.

«Je suis son mari,» répondil, la voix tremblante.

«Amélie!» sexclame le père. «Un inconnu se présente comme ton mari. Tu veux le rencontrer?»

«Non, quil sen aille,» répond Amélie, depuis lintérieur de lappartement.

Le père, les bras grands, le renvoie.

«Quil parte, adieu, jeune homme!»

Lucien reste un instant, puis compose à nouveau.

Cette fois, cest la bellemère qui ouvre: une femme grande, robuste, à la voix puissante. Lucien la redoute un peu.

«Tu ne comprends pas,?» demandetelle.

«Laissezmoi entrer,» commencetil courageusement. «Jai le droit»

Avant quil ne termine, elle arrachée le bouquet des mains du mari et le frappe à plusieurs reprises.

«Le droit que tu réclames, lavocat texpliquera! Nappelle plus, mon petitenfant dort,» crietelle, jetant le bouquet au sol et refermant la porte.

Lucien repart, le cœur lourd, les roses éclatées comme des épines. Sur le chemin, il se frotte le visage: le cadeau était beau, mais piquant.

De retour chez lui, il sonne la mère au téléphone.

«Tu imagines? Ils ne mont même pas laissé entrer, pas même voir mon fils.»

«Ne tinquiète pas, ma fille reviendra avec le bébé. Ne lui envoie pas dargent, laissela se débrouiller,» la conseilletelle. «Reposetoi, demain tu travailles.»

Lucien se contente dun dîner de raviolis achetés au dépanneur, puis sendort. Il ne sait pas que cest la dernière nuit quil passera sous ce toit.

Le jour suivant, en revenant du travail, il trouve toutes ses affaires empaquetées dans des cartons noirs, prêtes à être sorties de lescalier.

La bellemère lui ouvre la porte du deuxpièces quils partageaient.

«Alors, mon gendre? Tu te souviens de ladresse de la résidence universitaire, ou je dois te la rappeler? Emballe tes affaires, la femme de ménage vide tout demain.»

Lucien est contraint de déménager en cité universitaire. Le tribunal a prononcé le divorce. Il voulait louer un appartement, mais le salaire, déjà diminué du versement des pensions alimentaires et de 5000 de soutien à lancienne épouse, le laissait à peine vivre.

«Sois plus économe! Il te faut économiser pour ton futur logement,» lui conseille Michel. «Ne te décourage pas, Lucien! Au moins le Nouvel An a été mémorable!»

Amélie a passé trois ans chez ses parents, qui lont aidée à garder le petit Sacha. Le temps quelle retrouve un travail, ils ont repris lappartement quils louaient. Après les travaux, aucune trace de Lucien et de son passé ny subsiste.

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– Pas de souci, Pierre ! Ne sois pas triste ! Au moins, tu as célébré le Nouvel An avec éclat !
– On ne t’attendait pas – dit ma sœur en refermant la porte