Elle survivra dehors, tinquiète pas pour elle
Encore en retard !
Véronique lâcha son sac et sappuya contre le mur de lentrée. Ses jambes protestaient après dix heures debout la saison des bilans comptables la laissait aussi fraîche quun croissant oublié au soleil.
Madame Geneviève, cest la clôture trimestrielle, je vous lavais dit ce matin
« Elle lavait dit », ricana la belle-mère, pinçant les lèvres dun air qui voulait tout dire : coupable, point final.
Pierre jeta un œil depuis le salon, esquissa un sourire penaud à sa femme et disparut aussitôt. Geneviève tourna les talons, laissant derrière elle un nuage de mécontentement et une odeur de tisane à la camomille.
Véronique ôta ses escarpins et traîna jusquà la cuisine. Deux ans quils squattaient ce F3 chez la mère de Pierre, deux ans à économiser pour lapport du prêt immobilier. Et deux ans que les économies fondaient plus vite quune boule de glace sur la Promenade des Anglais. Un coup la machine à laver rendait lâme « trop vieille, il en faut une neuve, une vraie ». Un coup la salle de bain « le carrelage est fissuré, on ne peut pas vivre comme ça ». Un coup la télé « Pierre a mal aux yeux avec ce vieux machin ».
Véronique ouvrit le frigo, contempla le tupperware de pommes de terre refroidies, referma la porte. Pas faim.
Un « miaou » feutré monta du sol. Minette une boule de poils grise avec une tache blanche sur le poitrail se frotta contre ses chevilles, le dos arqué, ronronnant comme une vieille 2CV.
Salut, ma belle, dit Véronique en la prenant dans ses bras, enfouissant son nez dans la fourrure tiède. Tu mattendais ?
Minette lui donna un coup de tête sous le menton, redoublant de ronrons. Huit ans plus tôt, Geneviève lavait ramassée chaton devant limmeuble. Aujourdhui, Minette était devenue une madame respectable, fourrure épaisse, et une passion pour les coussins moelleux.
Véronique emmena la chatte dans leur chambre, sinstalla sur le lit, et Minette se roula aussitôt contre elle. Dans cet appartement où chaque geste était surveillé et commenté, le chat restait le seul être à se réjouir de la présence de Véronique. Pas de reproches, pas de silences lourds.
Elle caressait la fourrure douce, songeant quencore six mois, huit au pire, et ils partiraient. Cétait sûr, ils partiraient.
Mais les mois furent tout sauf simples. Les changements sinfiltrèrent sans bruit. Dabord, Geneviève se contenta de gronder Minette pour avoir sauté sur la table. Puis elle la chassa du salon « des poils partout, on étouffe ». Ensuite, interdiction de dormir sur le canapé.
Cest un meuble, pas une niche à chat ! Elle dormira par terre, ça ne va pas la tuer.
Véronique acheta un coussin tout doux à Minette, mais la chatte se planquait dans les coins, sursautait au moindre bruit. Avant, elle régnait sur lappartement ; maintenant, elle filait dune pièce à lautre, évitant la maîtresse de maison.
Un soir, Véronique était assise dans le fauteuil, Minette sur les genoux, scrollant sur son téléphone. Le chat ronronnait, la tête sous ses doigts.
Véronique !
Geneviève apparut dans lencadrement, visage tordu dindignation.
Enlève-moi cette bestiole ! Combien de fois faut-il le dire ? Arrête de la trimballer partout ! Des poils sur les vêtements, des puces
Minette na pas de puces, répondit Véronique en continuant de caresser le chat. Je lemmène chez le véto tous les six mois.
Peu importe ! Cest un animal, tu comprends ? Un animal ! Arrête de la dorloter !
Minette se raidit, oreilles couchées. Véronique la posa au sol, et la chatte fila sous le lit.
Geneviève hocha la tête, satisfaite, et séloigna. Véronique serra les poings, les ongles plantés dans la paume.
Les économies grimpaient lentement. Encore un peu, et lapport serait là. Véronique épluchait les annonces, faisait des calculs, rêvait dun petit studio dans le 14e rien de luxueux, mais à elles. Et Minette viendrait, évidemment. Elle pourrait squatter le canapé, dormir sur loreiller, explorer chaque recoin.
Bientôt, ma belle, murmurait Véronique quand Minette venait se blottir contre elle la nuit. Bientôt, on partira. Patience.
Ce soir-là, tout commença comme dhabitude. Véronique rentra du boulot, se changea, ouvrit lappli bancaire pour vérifier le solde.
Et là, le choc.
Presque tout largent avait disparu
Pierre !
Son mari apparut, lair coupable, comme sil sexcusait davance.
Véro, je voulais ten parler
Où est largent ?
Maman Le médecin lui a conseillé daller à la mer. Pour le cœur, tu comprends ? Cure, soins Elle ne va pas bien, alors jai pensé
Tu as pensé, éclata Véronique, son rire grinçant. Tu as pensé ! Deux ans quon économise, deux ans ! Et toujours une raison de tout dépenser !
Véro, cest ma mère
Et moi, je suis qui ? Je compte pour du beurre ?
Il se taisait, les yeux baissés, balançant dun pied sur lautre. Trente ans, incapable de dire « non » à sa mère. Toujours elle qui décidait de lusage de leur argent. Toujours
Une seule fois, dit Véronique en sapprochant, une seule fois, tu as pris mon parti ? Tu lui as dit quon avait droit à notre vie ?
Pierre leva les yeux, perdus, suppliants.
Cest ma mère, Véro. Je ne peux pas
Tu ne peux jamais rien.
Véronique tourna les talons, claqua la porte, sadossa, ferma les yeux.
Un frottement discret Minette vint se frotter à sa main.
Véronique sallongea, le chat se blottit contre elle, tête posée sur sa paume. La seule créature ici à avoir besoin delle.
Elle caressait la fourrure grise, fixant le plafond. Les larmes coulaient, se perdaient dans ses cheveux.
Le matin fut étrange, silencieux. Dhabitude, Geneviève faisait un vacarme denfer dans la cuisine, allumait la télé à fond, monologuait. Là, rien.
Véronique sortit de la chambre et sarrêta net.
Geneviève était dans le couloir, un gros sac-poubelle à la main. Un coin du bac à litière dépassait.
Où est Minette ?
La belle-mère leva les sourcils, lair sincèrement perplexe.
Minette ? Ah, le chat. Je lai mise dehors.
Quoi ?
Elle me saoule. Des poils partout, elle miaule la nuit, elle mange comme quatre. Huit ans que je la supporte, ça suffit. Elle vivra dehors, cest pas la fin du monde. Les chats, cest increvable.
Geneviève parlait comme si elle jetait un vieux torchon.
Vous vous avez jeté le chat ?
Pas jeté, libéré. Quelle chasse les souris, ça lui fera les pattes. Elle sest trop habituée au confort ! Elle ma remplacée par toi ! Toujours collée à tes basques. Maintenant, elle verra ce quelle a perdu !
Véronique ne se souvint pas comment elle se retrouva dehors. Chaussons, pantalon de pyjama, t-shirt de Pierre peu importe. La cour, les entrées, les buissons.
Minette ! Minette, minou-minou !
Lair glacé brûlait ses poumons. Les chaussons trempés, la boue, les flaques. Elle fouilla tout le quartier, derrière les poubelles, sous les voitures.
Le sous-sol. La porte était entrouverte.
Elle se glissa dans lobscurité humide, odeur de moisissure et de tuyaux rouillés.
Minette ?
Un « miaou » plaintif résonna derrière les tuyaux.
Véronique se faufila entre les planches, les vieux seaux. Minette était recroquevillée dans un coin, minuscule boule grise, les yeux énormes, terrifiés. En voyant Véronique, elle miaula encore, un son qui ressemblait à des sanglots.
Viens, ma belle. Viens ici.
Minette sortit de sa cachette, tremblante. Véronique la serra contre elle, le chat sagrippa à son t-shirt, ronronnant de façon chaotique.
Ça va aller. Je tai retrouvée. Tout ira bien.
Geneviève bloquait la porte.
Où tu lemmènes ?
À la maison.
Jai dit : pas de chat ici. Elle ne remettra plus les pattes chez moi.
Véronique sarrêta devant elle, Minette serrée contre sa poitrine.
Laissez-moi passer.
Non. Choisis : le chat ou lappart.
Madame Geneviève
Quoi ? la belle-mère tordit la bouche. Tu crois que je ne vois pas comme tu la chouchoutes ? Plus que ton mari ! Chat de gouttière, bru de passage vous êtes faites pour vous entendre. Deux squatteuses qui pensent avoir des droits ici.
Véronique avança. Geneviève, surprise, recula dun demi-pas suffisant. Véronique se faufila dans lappartement, le chat serré contre elle.
Hé ! Où tu vas ? Je tai dit
Véronique entra dans la chambre, sortit une valise, commença à la remplir. Linge, t-shirts, jeans. Les papiers, le chargeur.
Geneviève réapparut.
Quest-ce que tu fais ?
Je fais mes bagages. Ça ne se voit pas ?
Et tu vas où ?
Véronique ferma la valise, attrapa la caisse de transport. Minette y entra delle-même, comme si elle avait compris.
Véro, Pierre surgit derrière sa mère. On peut discuter ? Ne pars pas comme ça
Si, Pierre. Cest exactement comme ça quil faut faire.
Elle passa devant eux, sans se retourner. Sac sur lépaule, caisse dans la main.
Dehors, elle sortit son téléphone, composa un numéro.
Marion ? Cest Véro. Je peux squatter chez toi deux-trois jours ? Oui, cest arrivé. Je texplique tout. Merci.
Le taxi arriva en sept minutes. Véronique sinstalla à larrière, posa la caisse à côté. Minette la regardait à travers la grille, les yeux verts pleins de confiance, pas de peur.
Marion les accueillit avec une théière et une boîte de biscuits. Elle écouta, hocha la tête, resservit du thé. Minette sadapta en une demi-heure renifla les coins, trouva une tache de soleil sur le rebord de la fenêtre, se roula en boule.
Reste le temps quil faut, dit Marion.
Trois jours plus tard, Véronique trouva un studio. Petit, dans un vieil immeuble, vue sur la zone industrielle et des voisins bruyants. Mais pas cher, et les animaux acceptés.
Elle déménagea en taxi, installa le bac à litière dans la salle de bain, les gamelles dans la cuisine. Minette explorait lappartement vide, se frottait aux murs, miaulait.
On va sy faire, dit Véronique en sasseyant à côté delle. On achètera des meubles. On mettra des rideaux. Ce sera cosy.
Minette grimpa sur ses genoux et se remit à ronronner.
Pierre signa le divorce sans discuter. Rien à partager les économies envolées, aucun bien commun. Geneviève, daprès les potins, racontait partout que sa belle-fille était ingrate et était partie « à cause dun chat ».
Véronique ne protestait pas. Au fond, cétait vrai.
Lannée passa, longue et rapide à la fois. Travail, maison, week-ends avec un livre sur le canapé. Minette dormait à ses pieds, laccueillait le soir, ronronnait à la tombée du jour. Largent saccumulait pour de vrai, cette fois, sans dépenses surprises pour des cures ou des télés.
Au printemps, Véronique trouva un nouvel appartement. Un studio dans une résidence neuve, avec un large rebord de fenêtre pour sasseoir, un balcon pour les pots de fleurs.
Signature, prêt, paperasse à nen plus finir. Et enfin la clé. La clé de son chez-elle.
Véronique ouvrit la porte, laissa entrer Minette. La chatte inspecta les pièces, renifla chaque recoin. Sauta sur le rebord de la fenêtre, sassit, queue enroulée autour des pattes, et fixa sa maîtresse.
Alors, ça te plaît ?
« Miaou », répondit Minette.
Véronique sassit à côté delle. Le soleil couchant baignait la pièce dune lumière dorée. Murs nus, sol poussiéreux, odeur de peinture et de neuf.
Deux ans dans un appart prêté. Un an en location. Et maintenant, à elle.
Minette sauta sur ses genoux, frotta sa tête contre son menton. Le ronronnement emplit la pièce vide, rebondit sur les murs.
Véronique sourit et gratta le chat derrière loreille.
La seule chose vraiment précieuse sortie de ce mariage ronronnait sur ses genoux. Et franchement, cétait bien suffisant.







