Le fils nétait pas prêt à devenir père…
« Salope ! Ingrate ! Petite truie ! » hurlait la mère contre sa fille, Lucienne, à chaque fois quelle la croisait. Le ventre désormais arrondi de la jeune fille ne calmait en rien la fureur maternelle, au contraire, il ne faisait que lattiser. « Va-ten de cette maison et ne reviens jamais ! Que je ne te voie plus jamais ici ! »
Sa mère lavait vraiment jetée dehors. Ce nétait pas la première fois que Lucienne se retrouvait sur le trottoir à cause de petits ou grands méfaits, mais cette fois, découvrir sa grossesse ne lui laissait plus despoir : sa mère la chassa pour de bon, promettant de la reprendre uniquement si le malheur avait disparu.
En larmes, traînant derrière elle une petite valise remplie de ses maigres effets, Lucienne se réfugia chez son amoureux, Paul, déboussolé. Mais Paul navait même pas osé avouer à ses propres parents que Lucienne attendait un enfant de lui. Sa mère lui demanda tout de go sil nétait pas trop tard pour « faire quelque chose ». Il était bien entendu bien trop tard : le ventre rond parlait pour elle. Lucienne, épuisée moralement, prête à tout tant elle se sentait seule, se laissa faire. Elle sétait opposée violemment, il y a encore un mois, à lidée de se rendre dans ce genre dinstitution, mais désormais, elle navait plus que le désespoir et la terreur de lavenir.
« Mon fils nest pas prêt à devenir père, » trancha la mère de Paul dun ton sans réplique. « Il est jeune, tu gâcherais sa vie. On taidera du mieux quon peut, mais pour linstant jai demandé à une connaissance de te trouver une place dans un centre daccueil pour filles comme toi, des idiotes enceintes dont personne ne veut. »
Au centre, Lucienne reçut une petite chambre. Là, enfin, elle put souffler, sapaiser, se reposer pleinement. Personne ne la brimait. On la préparait doucement, physiquement et moralement, à laccouchement, un psychologue laccompagnait. Et lorsque le moment vint, quon déposa dans ses bras un minuscule paquet emmailloté, la panique la saisit. Mais peu à peu, elle se calma, observa intensément ce miracle sa petite fille, Aline.
Les fêtes de Noël approchaient. Mais au lieu de la chaleur annoncée par la saison, Lucienne reçut un sombre avertissement : elle devait partir, laisser la place car d’autres attendaient. Une nouvelle fois, la vie la jetait dehors. Elle restait assise dans sa chambre, Aline blottie contre elle la fillette navait quun mois sans savoir où chercher refuge ni comment survivre. La mère de Lucienne navait jamais cédé ; elle refusait de voir la petite-fille, les rayant toutes deux de son existence.
« Eh bien, ma petite, quel soir de Noël triste pour nous » murmura Lucienne en caressant sa fille. Cétait pourtant sa fête préférée. Enfant, elle parcourait les rues de Bordeaux à la veillée, chantant des chants de Noël, frappant aux portes avec les gamins du quartier. Elle en avait toujours retiré une belle somme de francs, la ville retentissait de leurs mélodies et elle ne rentrait jamais les mains vides. Une grande nostalgie sempara delle : pourquoi ne pas renouer avec ce bonheur ? Aller de maison en maison, chanter, retrouver lesprit de fête ? « Pourquoi pas ? » se dit-elle au fond delle-même. Ma fille est calme, je vais la couvrir chaudement, lattacher contre moi, et je vais essayer. Tant pis pour ceux qui ne mouvriront pas la porte, Dieu les garde. »
Dès le lendemain de Noël, Lucienne choisit un quartier résidentiel tranquille de Bordeaux pour chanter. Comme elle sy attendait, on ouvrait peu à une colporteuse de chants si peu ordinaire dans la tradition locale, ce sont les hommes qui passaient. Cependant, dans certains foyers, elle pouvait entrer. Lucienne chantait si sincèrement, dune voix si pure, que les habitants la remerciaient généreusement non seulement en pièces mais aussi en gâteaux, chocolats, fruits. On sattendrissait beaucoup à la vue du bébé ; tous comprenaient que seules la nécessité et la misère poussaient une femme seule avec un nourrisson à pareil chant de porte en porte.
Cétait un labeur harassant daller ainsi de maison en maison. « Encore cette villa, après jarrête. Ce sont sûrement des bourgeois, peut-être aurai-je un beau cadeau, » pensa Lucienne, rassurée par les quelques billets et pièces accumulés dans sa poche, qui lui procuraient un sentiment de sécurité timide.
« Puis-je chanter un Noël pour vous ? » demanda-t-elle lorsque le maître de maison linvita à entrer. Mais lattitude de cet homme la surprit. Dès quelle passa le seuil, il resta figé, scrutant son visage, puis son bébé. Il pâlit, trembla, seffondra sur le grand fauteuil.
« Mathilde ? » murmura-t-il faiblement.
« Pardon ? Non, je mappelle Lucienne Vous devez me confondre. »
« Lucienne ? Mais tu ressembles tant à mon épouse… » balbutia-t-il. « Et ce bébé, cest une fille ? »
« Oui. »
« Javais aussi une fille comme elle Mais elles sont mortes toutes les deux, dans un accident de voiture. Et il y a quelques jours, jai rêvé quelles revenaient Et voilà que tu apparais Est-ce possible ? »
« Je je ne sais pas quoi dire »
« Entrez donc, ne soyez pas gênée. Racontez-moi votre histoire, je vous en prie »
Au début, Lucienne fut mal à laise face à ce monsieur inconnu, si ému, si étrange. Mais elle navait nulle part où aller. Alors, elle pénétra dans le grand salon du vieil homme solitaire. Sur le mur, une photo encadrée montrait effectivement une femme au regard doux et une fillette qui lui ressemblaient bien.
Alors Lucienne se mit à raconter sa vie. Les mots déboulèrent, elle ne pouvait plus sarrêter, détaillant les douleurs, les espoirs, chaque étape de son histoire. Enfin, quelquun prêtait attention à elle. Lhomme ne disait pas un mot, il écoutait, happé par ses paroles, et jetait de temps à autre un œil vers le bébé, qui dormait profondément, un léger sourire aux lèvres, comme si elle sentait déjà quelle était enfin rentrée dans une maison qui, bientôt, deviendrait la sienneLe silence s’installa après son récit, épais mais doux, comme une couverture tirée sur un cauchemar enfin raconté. Lhomme, les yeux brillants, regardait Aline qui babillait dans ses bras. Il tendit lentement une main vers la toute petite fille, hésitant comme sil craignait quun geste trop brusque ne brise le sort fragile de cette rencontre.
« Je crois que vous mêtes envoyées, » murmura-t-il, la voix tremblante. « Ce soir, jai limpression que la vie me rend ce quelle ma pris. »
Il se leva, ramena un plaid épais et couvrit Lucienne et Aline dun geste attentif. Puis, maladroit, il alluma le sapin resté éteint dans un coin du salon, allumant aussi un feu dans la cheminée, dont la chaleur et la lumière chassèrent définitivement la honte et la peur.
Ils burent du chocolat, rompirent une brioche, et le vieil homme raconta à son tour ses souvenirs, ses espoirs brisés, la tendresse qui ne demandait quà sexprimer de nouveau. Lucienne se sentit peu à peu adoptée, recueillie dans cette maison parfumée de zestes dorange et de bois brûlé.
Lorsquelle finit par sendormir, Aline nichée contre elle, Lucienne rêva à une existence nouvelle, moins âpre. Peut-être ici avait-elle trouvé un abri, une famille de hasard que Noël avait réunie. Au matin, le vieil homme proposa, timidement, presque craintivement: « Restez. Le temps quil faudra. Ici, il y a de la place et, je crois, un peu damour à partager. »
Lucienne accepta, émue jusquaux larmes.
Ainsi, la fille indésirable devint, par le miracle des rencontres, ce quelle navait encore jamais cru possible : une fille attendue, une mère aimée, une voix qui sélève enfin dans la douceur dun foyer retrouvé et, ce Noël-là, sur Bordeaux, il sembla quune étoile sétait rallumée.







