Mon fils n’est pas prêt à être père… « Salope ! Petite ingrate ! » hurlait la mère à sa fille Nathalie, sans retenue. Le ventre arrondi de sa fille ne calmait en rien la fureur maternelle, bien au contraire, il l’attisait encore plus. « Va-t’en de chez moi et ne reviens jamais ! Que je ne te revoie plus ! » La mère l’a vraiment mise à la porte. Ce n’était pas la première fois qu’elle renvoyait Nathalie dehors pour une bêtise, mais cette fois, être « enceinte » c’était la punition suprême : qu’elle ne revienne que « quand tout serait réglé ». En larmes, avec une petite valise, Nathalie est allée rejoindre son amoureux, complètement perdu. Il s’avéra que Nizar n’avait même pas annoncé à ses parents que Nathalie était enceinte de lui. La mère de Nizar s’empressa de demander s’il était encore temps de faire quelque chose. Bien sûr que non, le ventre était bien visible déjà. Nathalie, en état de choc, était prête à tout pour qu’on l’aide. Un mois plus tôt, elle rejetait encore catégoriquement l’idée de sa mère, maintenant elle ne ressentait que détresse et angoisse pour l’avenir. — Mon fils n’est pas prêt à être père ! trancha la mère de Nizar. Il est trop jeune, tu risques de lui gâcher la vie. Bien sûr, nous t’aiderons comme nous pourrons. Pour l’instant, j’ai demandé à une amie de t’arranger une place au centre d’hébergement pour jeunes filles enceintes en difficulté, — celles dont personne ne veut. Au centre, Nathalie eut droit à une petite chambre. Elle put enfin souffler, se reposer, se préparer moralement et physiquement à l’accouchement avec l’aide d’un psychologue. Lorsque ce moment arriva, que le tout petit paquet fut posé dans ses bras, Nathalie eut peur, elle paniqua. En se reprenant, elle s’est mise à observer ce petit miracle : sa fille. Noël approchait, mais au lieu d’une bonne nouvelle, Nathalie apprit qu’elle devait trouver une solution : on attendait d’autres filles pour occuper sa place. Avec la petite Ève d’un mois lovée contre elle, Nathalie se retrouvait seule, sans solution, ne sachant comment survivre, où dormir. Sa mère n’avait pas voulu entendre parler d’elle ni de la petite-fille. — Dis donc, ma petite, comme notre réveillon est triste… murmurait Nathalie à sa fille, elle qui aimait tant cette fête. Petite, elle avait l’habitude d’aller chanter de porte en porte, elle connaissait toutes les chansons, c’était l’occasion pour elle de gagner un peu d’argent avec les enfants du quartier. Elle eut très envie de retrouver cet esprit : sortir, chanter, ressentir la féérie de Noël. « Et pourquoi pas ? » pensa-t-elle. « Mon bébé est calme, je l’enroule bien au chaud, je la garde près de moi, et j’y vais, ça me fera du bien. Ceux qui ne m’ouvriront pas la porte, tant pis pour eux. » Le lendemain du réveillon, Nathalie choisit un quartier résidentiel paisible pour ses chants de Noël. Comme elle le pressentait, on lui ouvrit rarement la porte, car la tradition voulait qu’on attende les groupes de garçons. Mais parfois, elle parvenait à entrer, chantait d’une voix sincère, et les hôtes la remerciaient généreusement — argent, friandises, mais surtout une vraie compassion à la vue du bébé. Tous comprenaient que ce n’était pas de gaieté de cœur qu’une jeune maman se lançait dans une telle aventure. Aller de maison en maison n’était pas de tout repos. « Je vais encore aller frapper à cette villa-là, on dirait qu’ils sont riches — peut-être qu’ils feront un joli geste », se dit Nathalie, plus sereine maintenant que la poche replie de quelques billets lui avait redonné espoir. — Permettez-moi de chanter Noël ! lança-t-elle quand le propriétaire ouvrit la porte. Mais l’attitude de l’homme la surprit : il resta fixé sur son visage, puis sur le bébé, pâlit, chancela, s’assit, troublé : — Nadège ? demanda-t-il doucement. — Quoi ? Non, je m’appelle Nathalie… Vous me confondez sûrement avec quelqu’un d’autre. — Nathalie ? Mais tu ressembles tant à ma femme… Et ce bébé… C’est une fille ? — Oui. — Moi aussi, j’avais une fille… Elles sont mortes toutes les deux… accident de voiture. Et justement, il y a quelques jours, j’ai rêvé que ma femme et ma fille revenaient… Et puis vous… Est-ce possible ? — Je… je ne sais pas quoi dire… — Mais entrez donc ! Ne soyez pas gênée, racontez-moi votre histoire s’il vous plaît… D’abord, Nathalie fut inquiète devant cet inconnu au comportement trop émotif. Puis elle décida qu’elle n’avait de toute façon nulle part où aller. Elle entra dans la grande pièce. Au mur, la photo d’une femme et d’une petite fille : la défunte, qui lui ressemblait tant… Alors Nathalie se raconta, tout, en détail, pour la première fois, sans s’interrompre. Enfin, quelqu’un s’intéressait à elle. L’homme écoutait, silencieux, ne perdant pas une miette du récit, jetant parfois un regard attendri sur l’enfant qui dormait et souriait parfois en dormant. Sûrement sentait-elle qu’elle était rentrée à la maison, qui, bientôt, serait la leur…

Le fils nétait pas prêt à devenir père…

« Salope ! Ingrate ! Petite truie ! » hurlait la mère contre sa fille, Lucienne, à chaque fois quelle la croisait. Le ventre désormais arrondi de la jeune fille ne calmait en rien la fureur maternelle, au contraire, il ne faisait que lattiser. « Va-ten de cette maison et ne reviens jamais ! Que je ne te voie plus jamais ici ! »

Sa mère lavait vraiment jetée dehors. Ce nétait pas la première fois que Lucienne se retrouvait sur le trottoir à cause de petits ou grands méfaits, mais cette fois, découvrir sa grossesse ne lui laissait plus despoir : sa mère la chassa pour de bon, promettant de la reprendre uniquement si le malheur avait disparu.

En larmes, traînant derrière elle une petite valise remplie de ses maigres effets, Lucienne se réfugia chez son amoureux, Paul, déboussolé. Mais Paul navait même pas osé avouer à ses propres parents que Lucienne attendait un enfant de lui. Sa mère lui demanda tout de go sil nétait pas trop tard pour « faire quelque chose ». Il était bien entendu bien trop tard : le ventre rond parlait pour elle. Lucienne, épuisée moralement, prête à tout tant elle se sentait seule, se laissa faire. Elle sétait opposée violemment, il y a encore un mois, à lidée de se rendre dans ce genre dinstitution, mais désormais, elle navait plus que le désespoir et la terreur de lavenir.

« Mon fils nest pas prêt à devenir père, » trancha la mère de Paul dun ton sans réplique. « Il est jeune, tu gâcherais sa vie. On taidera du mieux quon peut, mais pour linstant jai demandé à une connaissance de te trouver une place dans un centre daccueil pour filles comme toi, des idiotes enceintes dont personne ne veut. »

Au centre, Lucienne reçut une petite chambre. Là, enfin, elle put souffler, sapaiser, se reposer pleinement. Personne ne la brimait. On la préparait doucement, physiquement et moralement, à laccouchement, un psychologue laccompagnait. Et lorsque le moment vint, quon déposa dans ses bras un minuscule paquet emmailloté, la panique la saisit. Mais peu à peu, elle se calma, observa intensément ce miracle sa petite fille, Aline.

Les fêtes de Noël approchaient. Mais au lieu de la chaleur annoncée par la saison, Lucienne reçut un sombre avertissement : elle devait partir, laisser la place car d’autres attendaient. Une nouvelle fois, la vie la jetait dehors. Elle restait assise dans sa chambre, Aline blottie contre elle la fillette navait quun mois sans savoir où chercher refuge ni comment survivre. La mère de Lucienne navait jamais cédé ; elle refusait de voir la petite-fille, les rayant toutes deux de son existence.

« Eh bien, ma petite, quel soir de Noël triste pour nous » murmura Lucienne en caressant sa fille. Cétait pourtant sa fête préférée. Enfant, elle parcourait les rues de Bordeaux à la veillée, chantant des chants de Noël, frappant aux portes avec les gamins du quartier. Elle en avait toujours retiré une belle somme de francs, la ville retentissait de leurs mélodies et elle ne rentrait jamais les mains vides. Une grande nostalgie sempara delle : pourquoi ne pas renouer avec ce bonheur ? Aller de maison en maison, chanter, retrouver lesprit de fête ? « Pourquoi pas ? » se dit-elle au fond delle-même. Ma fille est calme, je vais la couvrir chaudement, lattacher contre moi, et je vais essayer. Tant pis pour ceux qui ne mouvriront pas la porte, Dieu les garde. »

Dès le lendemain de Noël, Lucienne choisit un quartier résidentiel tranquille de Bordeaux pour chanter. Comme elle sy attendait, on ouvrait peu à une colporteuse de chants si peu ordinaire dans la tradition locale, ce sont les hommes qui passaient. Cependant, dans certains foyers, elle pouvait entrer. Lucienne chantait si sincèrement, dune voix si pure, que les habitants la remerciaient généreusement non seulement en pièces mais aussi en gâteaux, chocolats, fruits. On sattendrissait beaucoup à la vue du bébé ; tous comprenaient que seules la nécessité et la misère poussaient une femme seule avec un nourrisson à pareil chant de porte en porte.

Cétait un labeur harassant daller ainsi de maison en maison. « Encore cette villa, après jarrête. Ce sont sûrement des bourgeois, peut-être aurai-je un beau cadeau, » pensa Lucienne, rassurée par les quelques billets et pièces accumulés dans sa poche, qui lui procuraient un sentiment de sécurité timide.

« Puis-je chanter un Noël pour vous ? » demanda-t-elle lorsque le maître de maison linvita à entrer. Mais lattitude de cet homme la surprit. Dès quelle passa le seuil, il resta figé, scrutant son visage, puis son bébé. Il pâlit, trembla, seffondra sur le grand fauteuil.

« Mathilde ? » murmura-t-il faiblement.

« Pardon ? Non, je mappelle Lucienne Vous devez me confondre. »

« Lucienne ? Mais tu ressembles tant à mon épouse… » balbutia-t-il. « Et ce bébé, cest une fille ? »

« Oui. »

« Javais aussi une fille comme elle Mais elles sont mortes toutes les deux, dans un accident de voiture. Et il y a quelques jours, jai rêvé quelles revenaient Et voilà que tu apparais Est-ce possible ? »

« Je je ne sais pas quoi dire »

« Entrez donc, ne soyez pas gênée. Racontez-moi votre histoire, je vous en prie »

Au début, Lucienne fut mal à laise face à ce monsieur inconnu, si ému, si étrange. Mais elle navait nulle part où aller. Alors, elle pénétra dans le grand salon du vieil homme solitaire. Sur le mur, une photo encadrée montrait effectivement une femme au regard doux et une fillette qui lui ressemblaient bien.

Alors Lucienne se mit à raconter sa vie. Les mots déboulèrent, elle ne pouvait plus sarrêter, détaillant les douleurs, les espoirs, chaque étape de son histoire. Enfin, quelquun prêtait attention à elle. Lhomme ne disait pas un mot, il écoutait, happé par ses paroles, et jetait de temps à autre un œil vers le bébé, qui dormait profondément, un léger sourire aux lèvres, comme si elle sentait déjà quelle était enfin rentrée dans une maison qui, bientôt, deviendrait la sienneLe silence s’installa après son récit, épais mais doux, comme une couverture tirée sur un cauchemar enfin raconté. Lhomme, les yeux brillants, regardait Aline qui babillait dans ses bras. Il tendit lentement une main vers la toute petite fille, hésitant comme sil craignait quun geste trop brusque ne brise le sort fragile de cette rencontre.

« Je crois que vous mêtes envoyées, » murmura-t-il, la voix tremblante. « Ce soir, jai limpression que la vie me rend ce quelle ma pris. »

Il se leva, ramena un plaid épais et couvrit Lucienne et Aline dun geste attentif. Puis, maladroit, il alluma le sapin resté éteint dans un coin du salon, allumant aussi un feu dans la cheminée, dont la chaleur et la lumière chassèrent définitivement la honte et la peur.

Ils burent du chocolat, rompirent une brioche, et le vieil homme raconta à son tour ses souvenirs, ses espoirs brisés, la tendresse qui ne demandait quà sexprimer de nouveau. Lucienne se sentit peu à peu adoptée, recueillie dans cette maison parfumée de zestes dorange et de bois brûlé.

Lorsquelle finit par sendormir, Aline nichée contre elle, Lucienne rêva à une existence nouvelle, moins âpre. Peut-être ici avait-elle trouvé un abri, une famille de hasard que Noël avait réunie. Au matin, le vieil homme proposa, timidement, presque craintivement: « Restez. Le temps quil faudra. Ici, il y a de la place et, je crois, un peu damour à partager. »

Lucienne accepta, émue jusquaux larmes.

Ainsi, la fille indésirable devint, par le miracle des rencontres, ce quelle navait encore jamais cru possible : une fille attendue, une mère aimée, une voix qui sélève enfin dans la douceur dun foyer retrouvé et, ce Noël-là, sur Bordeaux, il sembla quune étoile sétait rallumée.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

16 − 9 =

Mon fils n’est pas prêt à être père… « Salope ! Petite ingrate ! » hurlait la mère à sa fille Nathalie, sans retenue. Le ventre arrondi de sa fille ne calmait en rien la fureur maternelle, bien au contraire, il l’attisait encore plus. « Va-t’en de chez moi et ne reviens jamais ! Que je ne te revoie plus ! » La mère l’a vraiment mise à la porte. Ce n’était pas la première fois qu’elle renvoyait Nathalie dehors pour une bêtise, mais cette fois, être « enceinte » c’était la punition suprême : qu’elle ne revienne que « quand tout serait réglé ». En larmes, avec une petite valise, Nathalie est allée rejoindre son amoureux, complètement perdu. Il s’avéra que Nizar n’avait même pas annoncé à ses parents que Nathalie était enceinte de lui. La mère de Nizar s’empressa de demander s’il était encore temps de faire quelque chose. Bien sûr que non, le ventre était bien visible déjà. Nathalie, en état de choc, était prête à tout pour qu’on l’aide. Un mois plus tôt, elle rejetait encore catégoriquement l’idée de sa mère, maintenant elle ne ressentait que détresse et angoisse pour l’avenir. — Mon fils n’est pas prêt à être père ! trancha la mère de Nizar. Il est trop jeune, tu risques de lui gâcher la vie. Bien sûr, nous t’aiderons comme nous pourrons. Pour l’instant, j’ai demandé à une amie de t’arranger une place au centre d’hébergement pour jeunes filles enceintes en difficulté, — celles dont personne ne veut. Au centre, Nathalie eut droit à une petite chambre. Elle put enfin souffler, se reposer, se préparer moralement et physiquement à l’accouchement avec l’aide d’un psychologue. Lorsque ce moment arriva, que le tout petit paquet fut posé dans ses bras, Nathalie eut peur, elle paniqua. En se reprenant, elle s’est mise à observer ce petit miracle : sa fille. Noël approchait, mais au lieu d’une bonne nouvelle, Nathalie apprit qu’elle devait trouver une solution : on attendait d’autres filles pour occuper sa place. Avec la petite Ève d’un mois lovée contre elle, Nathalie se retrouvait seule, sans solution, ne sachant comment survivre, où dormir. Sa mère n’avait pas voulu entendre parler d’elle ni de la petite-fille. — Dis donc, ma petite, comme notre réveillon est triste… murmurait Nathalie à sa fille, elle qui aimait tant cette fête. Petite, elle avait l’habitude d’aller chanter de porte en porte, elle connaissait toutes les chansons, c’était l’occasion pour elle de gagner un peu d’argent avec les enfants du quartier. Elle eut très envie de retrouver cet esprit : sortir, chanter, ressentir la féérie de Noël. « Et pourquoi pas ? » pensa-t-elle. « Mon bébé est calme, je l’enroule bien au chaud, je la garde près de moi, et j’y vais, ça me fera du bien. Ceux qui ne m’ouvriront pas la porte, tant pis pour eux. » Le lendemain du réveillon, Nathalie choisit un quartier résidentiel paisible pour ses chants de Noël. Comme elle le pressentait, on lui ouvrit rarement la porte, car la tradition voulait qu’on attende les groupes de garçons. Mais parfois, elle parvenait à entrer, chantait d’une voix sincère, et les hôtes la remerciaient généreusement — argent, friandises, mais surtout une vraie compassion à la vue du bébé. Tous comprenaient que ce n’était pas de gaieté de cœur qu’une jeune maman se lançait dans une telle aventure. Aller de maison en maison n’était pas de tout repos. « Je vais encore aller frapper à cette villa-là, on dirait qu’ils sont riches — peut-être qu’ils feront un joli geste », se dit Nathalie, plus sereine maintenant que la poche replie de quelques billets lui avait redonné espoir. — Permettez-moi de chanter Noël ! lança-t-elle quand le propriétaire ouvrit la porte. Mais l’attitude de l’homme la surprit : il resta fixé sur son visage, puis sur le bébé, pâlit, chancela, s’assit, troublé : — Nadège ? demanda-t-il doucement. — Quoi ? Non, je m’appelle Nathalie… Vous me confondez sûrement avec quelqu’un d’autre. — Nathalie ? Mais tu ressembles tant à ma femme… Et ce bébé… C’est une fille ? — Oui. — Moi aussi, j’avais une fille… Elles sont mortes toutes les deux… accident de voiture. Et justement, il y a quelques jours, j’ai rêvé que ma femme et ma fille revenaient… Et puis vous… Est-ce possible ? — Je… je ne sais pas quoi dire… — Mais entrez donc ! Ne soyez pas gênée, racontez-moi votre histoire s’il vous plaît… D’abord, Nathalie fut inquiète devant cet inconnu au comportement trop émotif. Puis elle décida qu’elle n’avait de toute façon nulle part où aller. Elle entra dans la grande pièce. Au mur, la photo d’une femme et d’une petite fille : la défunte, qui lui ressemblait tant… Alors Nathalie se raconta, tout, en détail, pour la première fois, sans s’interrompre. Enfin, quelqu’un s’intéressait à elle. L’homme écoutait, silencieux, ne perdant pas une miette du récit, jetant parfois un regard attendri sur l’enfant qui dormait et souriait parfois en dormant. Sûrement sentait-elle qu’elle était rentrée à la maison, qui, bientôt, serait la leur…
Svetlana éteint son ordinateur et s’apprête à partir. — Madame Andreïevna, une jeune femme souhaite vous voir. Elle dit que c’est privé. — Faites-la entrer, je veux bien la recevoir. Une jeune femme brune et frisée, en jupe courte, entre dans le bureau. — Bonjour, je m’appelle Christine. Je viens vous proposer un marché. — Bonjour, Christine. Un marché ? Mais nous ne nous connaissons pas… — Avec vous, non. Mais avec votre mari, Kostya, si. Christine s’approche du bureau et y dépose une feuille. Svetlana la lit : « Christine Lefèvre, grossesse 5-6 semaines. » — Qu’est-ce que c’est ? Je ne comprends pas… Pourquoi me montrez-vous ça ? — C’est clair pourtant. Je suis enceinte de votre mari. Svetlana la regarde, interloquée. Quel choc ! — Et que voulez-vous de moi ? Mes félicitations ? — Non. Je veux de l’argent. Si votre mari compte pour vous… — Pour quel motif exactement ? — Je me fais avorter et je disparais de sa vie. Il n’est pas au courant, je viens d’abord vous voir. Si vous refusez, il viendra chez moi, puisque vous ne pouvez pas avoir d’enfant et que ça me concerne. Je sais tout sur vous. Alors ? Svetlana prend le temps de digérer l’information. Elle se perd dans ses pensées. — Et combien voulez-vous pour votre secret ? — Trois cent mille euros. Une bagatelle pour vous. Ainsi, votre mari reste et vous vieillissez ensemble tranquillement… — Quel altruisme ! Merci pour ce cadeau… Bon, Christine, laissez-moi votre numéro, je vais réfléchir. — Mais ne tardez pas, le temps presse pour l’avortement… Christine écrit son numéro, quitte la pièce. — Madame Andreïevna, vous partez ? Le personnel d’entretien attend… Svetlana plie le papier, le range dans son sac, dit au revoir puis quitte l’immeuble. Elle s’installe dans sa voiture, songeuse. Qui est cette Christine ? Et si Kostya avait vraiment mis cette fille enceinte ? De retour à la maison, elle relit toutes les preuves, réfléchit. Son mari ne va pas tarder… — Chérie, je suis rentré ! Qu’est-ce qui sent si bon ? — Viens, tu verras… Kostya entre dans la cuisine. Svetlana l’observe, jambes croisées, le regard perçant. — Quoi ? Pourquoi tu me regardes comme ça ? — Kostya, qui est Christine Lefèvre ? — Une collègue d’une société partenaire. Tu veux savoir quoi ? — Elle est enceinte de toi. Tiens, regarde. Kostya lit le papier, abasourdi. — Ce n’est pas possible… Je n’ai rien fait avec elle. Comment est-ce possible ? — À toi de le dire. Elle me demande trois cent mille euros pour un avortement, sinon tu iras vers elle. Voilà ce qu’elle affirme. — Je n’y comprends rien… Elle invente n’importe quoi ! Je te jure sur ma casquette de baseball que je suis innocent… — Moi aussi, je sens qu’elle ment. Elle veut juste se faire de l’argent. — Je suis prêt à toutes les vérifications : il n’y a rien à cacher. Tu es la seule qui compte pour moi… — Je t’ai compris. Dînons maintenant. Le lendemain, Svetlana invite Christine à son bureau. — Christine, Kostya ne peut pas être le père. Je lui fais confiance. Vous pouvez faire ce que vous voulez, y compris avorter. — Vous êtes bien naïve… Croyez-vous si supérieure ? Vous avez quarante ans, on trouve toujours plus jeune et plus jolie. — Autre chose à ajouter ? — Oui. Vous pouvez acheter cet enfant. Faites vos tests, c’est Kostya le père. Je suis sûre. — Mais il n’a rien eu avec vous ? Expliquez ! — D’accord, la vérité… Il y a six semaines, lors d’un séminaire, j’ai drogué Kostya avec l’aide de ma sœur pharmacienne, l’ai ramené chez moi, et voilà… Il ne se rappelle de rien, mais j’ai tout sur vidéo. Christine montre la vidéo à Svetlana, preuve à l’appui. — Pour moi, avorter n’est rien, mais j’adore l’argent facile. Et vous n’irez pas à la police, c’est trop risqué pour vous. Vous pouvez acheter l’enfant pour trois cent mille euros. Svetlana est désorientée. — Christine, c’est du chantage, vous devriez aller en prison ! — On fait ce qu’on peut pour survivre… Je vous rappelle dans trois jours. Christine sort. Svetlana essaie de se calmer. Le soir, elle expose tout à son mari, qui tombe des nues. — On m’a piégé… Je la poursuivrai ! — On va d’abord vérifier que tu es bien le père. Après on décidera… Peut-être que c’est un signe du destin… Ils font les analyses, qui confirment la paternité. — Alors, on paie pour l’enfant ? — On peut trouver une mère porteuse moins chère. On ne voulait pas faire comme ça. Mais si c’est un signe, on prend cet enfant. — Trois cent mille euros, pas un de plus. — Sinon pas un centime—et comptez-vous heureuse qu’on ne porte pas plainte. Après l’accouchement, Christine abandonne l’enfant. Kostya et Svetlana l’adoptent. — Merci d’avoir donné un fils à mon mari, dit Svetlana en guise d’au revoir. Le petit Alexis s’installe chez eux, et ils sont heureux, se rappelant la prédiction de la vieille dame devant l’église : “Un enfant viendra à vous d’une façon extraordinaire…” Quelques mois plus tard, Svetlana découvre aux infos que Christine a été retrouvée morte à son domicile. La vie finit toujours par rattraper ceux qui la trichent…