DES VOISINS PAS COMME LES AUTRES : Quand un couple discret d’une cinquantaine d’années emménage dans l’appartement 222 du 8, rue de la Boétie, tout le voisinage de l’immeuble découvre, derrière leur politesse exemplaire et leur apparente tranquillité, des habitudes et jeux amoureux bien surprenants – au point de devenir le sujet favori des conversations à dîner chez les Smirnov du 221 et les Kazakov du 223, qui, eux aussi, finissent par redécouvrir la passion au quotidien grâce à ces étranges voisins.

VOISINS BIZARRES

Dans lappartement 222, au huitième étage du 13 rue Victor Hugo, de nouveaux voisins se sont installés. Un couple marié dune cinquantaine dannées à peine. Tous les deux sont petits et minces. Lui porte une barbe sel et poivre et un manteau gris. Elle, on la voit souvent en jupe longue et béret fleuri. Poli, toujours un sourire dans lascenseur et il tient la porte si vous débarquez avec trois sacs de courses.
Et le détail non négligeable dans limmobilier moderne : ils sont discrets.
Du moins, cest ce quon croyait Jusquà ce que, environ quinze jours plus tard, les Morel de la 221 et les Girard de la 223 entendent les nouveaux voisins très distinctement.
Évidemment, cela est vite devenu le sujet principal autour de la soupe et du fromage le soir venu.

Voici, par exemple, ce quon racontait chez les Morel, la quarantaine bien avancée, partageant leur patronyme moitié-moitié :

Tu as vu nos nouveaux voisins ?
Oui, dans lascenseur hier.
Et alors, tes impressions ?
Bah, classiques, normaux. Pourquoi ?
Eh bien très démonstratifs, disons.
Comment ça ?
Quand tout le monde bosse, limmeuble est calme et on entend tout. Depuis trois jours, ils font comment dire des jeux dadultes.
Sérieux ?
Mmmh oui, et pas sans imagination ! On se croirait dans un film.
Bah, cest marrant !
Écoute-les la prochaine fois, tu verras ! Bon, ça finit par agacer, ça me coupe dans mon boulot.
Oh, allez, ne sois pas vieux jeu : ils ont cinquante balais et ils “jouent”.
(« Pas comme nous », songea-t-il, mais ça, il le garda pour lui.)

Le week-end suivant, le chef de famille sest retrouvé malgré lui à écouter le spectacle. Cette fois-ci, le scénario, cétait le jardinier et la maîtresse de maison. Les Morel devenaient pivoine rien quà lentendre.

*****

Chez les Girard, le jeune couple du palier : à peine trente ans, cinq années de mariage, un bébé en route.

Étienne, tas vu la nouvelle paire dà-côté ?
Oui, croisé hier dans lescalier. Pourquoi ?
Ils ont lair spéciaux. Elle lui cuisine tous les soirs comme un chef étoilé et lui, il la couvre de cadeaux. Pas un jour sans présent !
Tu sais ça comment ?
Je passe tous les jours devant leur porte ! Ça sent le magret aux figues ou le clafoutis maison jusque sur le palier. Et plusieurs fois, je lai vu rentrer avec fleurs ou un sac cadeau Il court comme à un rendez-vous galant !
Mouais…
Tu crois quils sont vraiment mariés ? Peut-être juste amants
En tout cas, ils vivent ensemble.
Et dans leur cuisine, on entend leurs rires fuser, genre collégiens amoureux à part si on cogne des casseroles, bien sûr.
Bon, jy vais, cest lheure du JT.
Le vendredi, Étienne tomba nez à nez avec le voisin, bouquets en main, bouteille de Bordeaux sous le bras, lœil brillant despoir pour la soirée.

*****

Le temps passe. Voilà bientôt un mois que les étranges voisins vivent au 222.
Les Morel se sont faits à la cacophonie du bonheur. Les autres, eux, prennent un malin plaisir à se renouveler chaque soir ; désormais, soupirs et matelas grincent à croire que cest la dernière nuit de leur vie commune.
Un soir, Violette Morel, le regard fuyant, confie à son mari :

Je suis passée au centre commercial et sans faire exprès, jai fini au rayon lingerie fine. Regarde ce que jai trouvé elle ouvrit son peignoir.

Les yeux de Nicolas Morel pétillent ; machinalement, il se mord la lèvre.

Et moi, jai fait un détour en ville au Sextoys. Tiens, regarde ce que jai ramené, je sais pas si tu aimeras…
Ben, si on ne teste pas, on saura jamais, rougit Violette.

*****

Cest parti ! murmure le voisin du 222, collé à la cloison, loreille en embuscade du côté Morel.

*****

Étienne Girard décide, sur le coup de midi, de filer à la bijouterie. Cela fait un bail quil na pas gâté sa femme. Avant, chaque semaine, cétait un petit quelque chose : même une tablette de chocolat rangée dans le cartable, rien que pour elle.
Soudain, il aperçoit, ô surprise, une doudoune familière.

Camille ! Quest-ce que tu fais là, aussi loin de chez nous ?
Je voulais me balader un peu, marmonne sa femme. Et toi ?
Jai eu envie de toffrir ces boucles doreilles. Tiens, jai pas résisté.
Camille rayonne :
Merci mon amour, murmure-t-elle en lembrassant. Moi aussi, je préparerai des tagliatelles aux crevettes ce soir, tu te rappelles à quel point taimais ça ? Ils ont les meilleures crevettes ici !
Oh là là, jen salive rien que dy penser !
Ne rentre pas trop tard, je prépare pour 19h, comme ça ça naura pas refroidi.
Parfait, répondit Étienne, tout en se promettant dajouter un bouquet de fleurs au butin.

*****

Ça avance ? demande lhomme du 222.
Oui, elle mijote un plat original la femme sourit et là aussi, lopération séduction reprend.

*****

Encore un mois passe, et les Morel paraissent méconnaissables : dix ans envolés ! Ils se dévorent du regard, impatients de retrouver des moments à deux. Parfois même, ils échappent aux enfants et filent louer une chambre à lhôtel, histoire de se ressourcer. Entre eux, les conversations redeviennent pétillantes, la complicité renait.

*****

Chez les Girard, le bébé va arriver dun jour à lautre et eux, les voilà redevenus petits amoureux : ciné, bistrots, expos Camille a retrouvé la graisse de son vieux livre de recettes, et Étienne noublie pas le carré de chocolat hebdomadaire pour madame, au fond du porte-documents. À croire que le JT nexiste plus dans leur vie !

*****

Alors ? chuchote la femme du 222.
Nickel. Ça grince en toute discrétion les enfants sont là, on dirait. Mais franchement, ils se sont bien réveillés, je les écoute tout le temps pour être sûr.
Les autres aussi, ça va : ils roucoulent dans la cuisine comme deux tourtereaux, ça rigole. Et on dirait un restau côté odeurs.
Parfait ! Opération rondement menée en trois mois. Encore deux semaines, et on pourra partir rassurés.
Daccord. Cest qui les prochains ?
Simon, 4 rue Pasteur, appart 65. Dans le 66, famille rouillée qui ne connaît même plus leurs prénoms. Dans le 64 cest la misère conjugale, ennui total en chambre, faut remettre de lambiance !
Bien reçu. Bon, je range pas encore tes cassettes, fais-nous un peu de bruit côté Morel. Je nannule pas la commande restau, et les huiles parfumées sont encore là. Au fait, les roses dont tu as changé leau toute la semaine viennent de faner. Va falloir un nouveau bouquet.
Pas de souci. Tu me masses le dos ce soir avant quon aille dormir?

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DES VOISINS PAS COMME LES AUTRES : Quand un couple discret d’une cinquantaine d’années emménage dans l’appartement 222 du 8, rue de la Boétie, tout le voisinage de l’immeuble découvre, derrière leur politesse exemplaire et leur apparente tranquillité, des habitudes et jeux amoureux bien surprenants – au point de devenir le sujet favori des conversations à dîner chez les Smirnov du 221 et les Kazakov du 223, qui, eux aussi, finissent par redécouvrir la passion au quotidien grâce à ces étranges voisins.
Habillée, nettoyée, maintenant rends-le-moi — Lénka, pardonne-moi, vraiment, tu es une sainte… — Ah oui ? Mais ce n’est pas la sainte que tu épouses, c’est Amandine, celle qui t’a trahi et piétiné. Pourquoi ? — demanda Hélène, indignée, en tentant de masquer la douleur dans sa voix. Igor avala difficilement sa salive, fuyant son regard pour s’accrocher à la nappe, incapable de regarder son ancienne amoureuse dans les yeux. Amoureuse, vraiment ?… — Tu sais, Hélène… Pour moi, tu es comme une sœur. Ou une meilleure amie. Mais Amandine… Je me suis perdu avec elle. Je croyais la détester, que je ne pourrais jamais lui pardonner, mais voilà… Je n’arrive pas à l’oublier. Pardonne-moi… Hélène restait figée. Assise en face d’Igor, le dos droit comme un i, mais sous la table, ses doigts glacés d’émotion tripotaient nerveusement le bord de la nappe. — C’est beau, tout ça, — souffla-t-elle —. Et quand tu disais que tu ne pouvais pas imaginer ton futur sans moi, c’était quoi, de l’amitié aussi ? Et tous ces “je t’aime” à l’oreille, c’était pour la fratrie ? — Hélène… C’était différent. Tu sais ce que j’ai traversé. Il n’y avait plus que toi pour moi alors. Et toi… tu es forte et géniale, — marmonna Igor. — Amandine, elle, est fragile. J’ai craqué, elle n’a pas tenu… Hélène fronça les sourcils. Elle ne comprenait plus rien. Sa patience et sa gentillesse étaient devenues des défauts, des cartons rouges sur le marché des cœurs. Le rôle de l’épouse revenait à celle qui s’était sauvée au premier orage. Mais la vie continuait, même si Hélène avait mal. — D’accord, fais tes valises, pars alors. Que veux-tu que j’y fasse ? — dit-elle, se levant pour rejoindre le couloir. — Hélène, attends ! — s’écria Igor en la suivant. — Tu ne m’en veux pas, au moins ? Hélène était au bord de la rupture. Encore un mot et elle exploserait en sanglots, ou en cris, ou les deux… — Je n’en veux à personne. L’histoire s’arrête là. Je t’ai aidé à décoller, tu es parti. Point final. Elle claqua la porte du salon derrière elle. Inutile de discuter : elle savait qu’elle s’était plongée dans ce bourbier d’elle-même. Tout avait commencé par hasard. Hélène était venue chez sa mère, qui recevait sa vieille amie, Madame Dubois. En voyant Hélène, celle-ci s’était tout de suite animée. — Oh, Hélène, tu as tellement grandi ! Je me souviens de toi haute comme trois pommes… Quelle belle jeune femme ! — lui sourit Mme Dubois. — Alors, comment va la vie ? Il ne faudrait pas tarder à donner des petits-enfants à ta maman ! Hélène était un peu gênée, mais la moitié des amies de sa mère étaient comme ça : bavardes, curieuses de la vie sentimentale. Pour elle, ce n’était même plus de l’indiscrétion, juste une façon d’ouvrir le dialogue. — Je ne suis pas pressée. Je vais bien comme ça. — Oh, vraiment ? Il n’y a personne à l’horizon ? — Non. Et je ne cherche pas particulièrement. — Il faudrait te présenter à mon Igor ! Il dépérit à vue d’œil… Sa femme l’a trahi, quitté dès que ses affaires ont mal tourné. Tant qu’il prospérait, elle était là, mais après… Maintenant, il noie son chagrin dans l’alcool. Je ne sais plus quoi faire, il file un mauvais coton… Hélène avait souvent été conviée à des plans de rencontre, mais cette histoire-là lui avait touché le cœur. Peut-être parce qu’elle-même venait de subir une trahison. Son ex-lui avait aussi été infidèle, et elle avait encore du mal à s’en remettre. La nuit suivante, elle y réfléchit et demanda à sa mère le numéro de téléphone de Mme Dubois. — Ne te lance pas là-dedans, Hélène, tu dois penser à toi, — la mit en garde sa mère. Mais Hélène était têtue. — Il faut tendre la main aux autres, maman, surtout quand ils sont dans la galère. Tout le monde ne peut pas compter sur sa maman… Ce n’est pas grand-chose pour moi, mais ça peut sauver une vie. La mère céda, craignant qu’Hélène ne trouve le contact par d’autres moyens. Deux jours plus tard, Hélène débarquait chez Igor les bras chargés de courses, mais sans une goutte d’alcool. Il ouvrit aussitôt, exhalant un parfum entêtant d’eau de Cologne et d’alcool. — Oh, c’est la brigade du secours aux cœurs brisés ? — plaisanta-t-il. — Hélène, c’est ça ? — Oui, votre mère m’a parlé de vous et j’ai eu envie d’aider. Je comprends, j’ai vécu quelque chose de similaire. En moins d’une heure, Hélène cuisinait en racontant son histoire et en écoutant celle d’Igor. Deux heures plus tard, elle faisait le ménage. Igor, d’abord sceptique, se laissa entraîner. Dès lors, la vie d’Hélène changea. En sortant du travail, elle venait à la rescousse : ménage, cuisine, discussions, parties de cartes et de séries télé. Elle réussit même à l’emmener chez un psy et lui fit refaire sa garde-robe. Cela paraissait convenir à Igor. Un jour, pourtant, il rechuta et s’enfuit boire avec des amis. Hélène, vexée de tant d’efforts pour rien, cessa de venir, espérant qu’il réagirait. Et il réagit. — Hélène… Ne m’en veux pas trop. J’étais triste, alors ils sont venus… Impossible de refuser… — Tu n’avais qu’à m’appeler. Ou venir toi-même. — Je ne voulais pas déranger. Je peux ? — Bien sûr que tu peux ! Igor vint une fois, puis une seconde, puis s’installa carrément chez Hélène. Elle ne protesta pas. Ils se créèrent l’illusion d’une famille. Plus tard, Hélène obtint un job pour Igor, chez un ami patron d’une petite boîte de fenêtres. Igor fit honneur à cette chance, et pour sa première paie, offrit un parfum à Hélène. — C’est pour toi. Tu es mon ange gardien. Je ne sais pas ce que je ferais sans toi… Peut-être qu’il était vraiment amoureux, à ce moment-là. Ou juste reconnaissant. Quoi qu’il en soit, il la regardait avec une telle admiration que Hélène y a cru. Au miracle de l’amour, à la magie de la bonté qui peut non seulement récurer mais transformer une vie. Elle s’est trompée… Et maintenant que tout était fini, Hélène partit chercher du réconfort auprès de sa mère. — Oh ma fille… Que veux-tu… Je t’avais prévenue… — soupira sa mère en la serrant dans ses bras. Mais bientôt Hélène retrouva le sourire et sa mère aussi. — Ne t’en fais pas, les alcoolos ne manquent pas ! Il y en a encore plein à sauver… — Non, merci, — éclata de rire Hélène. — Terminé, je ne joue plus au chevalier servant des princes malchanceux. Je vais sauver les animaux du refuge. Eux, au moins, ils n’ont rien choisi. Six mois plus tard, elle n’accourait plus à l’aide de tous. Elle réservait désormais sa gentillesse à ses proches, même si, dans sa vie, un nouvel arrivant avait surgi. Olivette – cette boule de poils rousse qu’Hélène avait adoptée un mois plus tôt. Elle ne voulait que promenade, croquettes et caresses. En échange, une loyauté sans faille. Un jour, le téléphone sonna : Igor. Hésitation… Finalement, curiosité l’emporta. — Hélène… Salut, tu veux discuter, comme au bon vieux temps ? Tu m’as dit que je pourrais toujours compter sur toi… « Voilà… dès que ça ne va pas, il revient vers moi », pensa Hélène. — Non, Igor. Désolée, mais le sauvetage des naufragés, c’est à eux de s’en charger. Bonne chance. Avant, elle aurait peut-être parlé, mais plus cette fois. C’était du passé. Le présent n’attendait pas : Olivette voulait sortir. Plus tard, elle apprit que Igor avait replongé. Plus de boulot, Amandine partie, retour à la case départ chez maman. — Dommage pour Mme Dubois, — conclut Hélène. Le soir même, elle mit son numéro en liste noire. Six mois plus tard, elle rencontra quelqu’un d’autre – sans valise de problèmes à gérer. C’est là qu’Hélène comprit, une bonne fois pour toutes : Aider, c’est bien, mais mieux vaut séparer les torchons des serviettes et construire une relation d’égal à égal…