DIFFÉRENTS DESTINS
La femme que Pierre avait épousée était singulière, pour ne pas dire étrange. Belle, certes ; cétait une vraie Parisienne, blonde naturelle aux yeux noirs, avec une silhouette sculpturale, généreuse et élancée. Au lit, elle était un véritable brasier aussi. Au début, cétait la passion, on ne pensait quà vivre linstant. Puis, il y eut la grossesse. Alors, comme il se doit, ils se sont mariés.
Leur fils est né, blond lui aussi, avec ce regard noir intense. Tout sest déroulé comme pour la plupart des familles : les langes, les couches, les premiers pas, les premiers mots. Camille se montrait une mère attentive, maternant leur petit Victor avec tendresse, jeune maman typique.
Mais en grandissant, quand Victor est devenu adolescent, tout a changé. Camille sest brusquement passionnée pour la photographie. Elle photographiait tout, sinscrivait à des ateliers, ne quittait plus son appareil.
Quest-ce qui te manque, franchement ? Tu es avocate, tu as de quoi faire, disait Pierre.
Avocate, pas avocat, corrigeait Camille.
Oui, bon, avocate… Tu devrais consacrer plus de temps à ta famille, au lieu de vadrouiller je-ne-sais-où.
Pierre lui-même ignorait ce qui lirritait autant. Camille ne négligeait rien : la maison tenait debout, le dîner était prêt, la propreté, lécole de Victor Lui, il rentrait du travail, sécroulait sur le canapé devant la télévision, dans la normalité la plus bourgeoise. Mais lagacait cette impression : il lui semblait que sa femme disparaissait vers un monde où il navait pas de place. Présente, mais inaccessible. Elle ne regardait jamais la télévision avec lui, ne commentait rien. Elle le servait puis séclipsait, jamais vraiment avec lui.
Tu es ma femme, oui ou non ? sénervait-il, la surprenant encore devant son ordinateur.
Camille se murait dans le silence.
Elle aimait également voyager dans des terres exotiques ; elle prenait ses congés pour sillonner le monde, sac au dos, appareil photo en bandoulière. Pierre ny comprenait rien.
Viens donc chez nos amis à la campagne. Ils ont construit un sauna, leur vin de prune est délicieux. Il serait temps de songer à acheter un pavillon nous aussi.
Camille refusait, mais invitait Pierre à laccompagner dans ses voyages. Il a essayé une fois. Mauvaise pioche : tout était étranger, la langue incompréhensible, la nourriture trop épicée. Quant aux paysages, il ny voyait aucun intérêt.
Alors Camille est partie seule, de plus en plus souvent. Elle est même partie de son cabinet.
Et la retraite, tu y penses ? sindignait Pierre. Pour qui tu te prends ? Tu crois que tu seras une grande photographe ? Tu sais combien il faut dargent pour se faire un nom dans ce milieu ?
Camille ne répondait pas. Une seule fois, elle confia timidement :
Jaurai ma première exposition. Personnelle.
Tout le monde fait une expo, grommela Pierre. Bravo, quel exploit.
Il se rendit tout de même au vernissage. Il ny comprenait rien. Des visages quelconques, parfois même laids, des mains ridées, des mouettes au-dessus de leau Tout cela paraissait aussi étrange que Camille elle-même.
Il se moqua d’elle ce jour-là. Mais elle acheta à Pierre une voiture. Voilà, tu vois, nous sommes une famille, cest pour toi. Elle-même navait jamais appris à conduire, ce fut pour lui quelle fit ce cadeau. Avec largent de ses photographies, elle avait décroché des commandes.
Là, Pierre eut peur. Il se sentit mal à laise. Quelle créature avait-il donc épousée ? Doù sortaient ces sous ? Des hommes ? Voyons, comment gagner une voiture avec des photos ? Elle batifole ? Même si ce nest pas le cas, ça finira ainsi.
Il tenta même de léduquer, une gifle légère, presque involontaire. Mais Camille attrapa un couteau de cuisine, le balaya au hasard : deux points de suture sur le ventre. Heureusement, elle na pas pensé à poignarder, hystérique. Après, elle sexcusa. Il ne leva plus jamais la main depuis.
Elle adorait les chats, les arrachait à la rue, les soignait, leur trouvait des familles. Chez eux, il y en avait toujours deux. Doux, câlins, certes, mais au fond, ce ne sont que des animaux ! Comment peut-on aimer des chats plus que son propre mari ?
Un jour, son chat mourut, entre ses bras à la clinique, elle navait rien pu faire. Camille était effondrée. Elle pleurait, buvait son Cognac, se blâmait pendant des jours. Pierre nen pouvait plus, il lâcha, excédé :
À ce niveau-là, pleure donc aussi pour les cafards !
Il croisa alors son regard, lourd, et se tut. Laisse-la seffondrer.
Les amis le plaignaient, les amies de Camille aussi prenaient parti pour Pierre. Tous disaient que Camille avait perdu la tête. Cest alors quil trouva du réconfort auprès de la voisine, Élodie, amie denfance de Camille en prime. Élodie était simple à comprendre : vendeuse de son état, pas portée sur lArt, toujours disponible pour discuter ou autre. Elle avait bien tendance à boire un peu trop, mais il ne sagissait pas de lépouser
Il attendait que Camille sen aperçoive, quelle sindigne, que la scène de jalousie explose, quelle casse la vaisselle. Ainsi, il pourrait lui reprocher aussi : « Et toi alors ? Où disparais-tu ? » Puis viendraient les pardons, la famille se ressouderait, et Élodie disparaîtrait.
Mais Camille restait muette. Juste, son regard devenait dur. Au lit, plus rien. À peine Pierre essayait de la caresser quelle se refermait, puis elle sinstalla dans une chambre séparée.
Victor, leur fils, avait grandi ; après ses études à la Sorbonne, il était resté étrange, à limage de sa mère : noir dyeux, blond, mystérieux.
Alors, les petits-enfants, cest pour quand ? demandait Pierre.
Victor riait doucement : je voudrais accomplir quelque chose, rencontrer un vrai amour, alors tu attendras encore, papa. Étranger, inaccessible. Il avait la nature maternelle. Entre Camille et lui, une harmonie muette. Pierre se sentait déplacé, mal à laise face à ces yeux noirs impénétrables. Il retournait chercher consolation chez Élodie.
Un jour, Camille découvrit la liaisonune voisine lui raconta. Il ne se cachait plus vraiment. Ce soir-là, Pierre rentra, trouva Camille assise à la table, fumant. Elle murmura, dune voix presque éteinte :
Pars. Va-ten de chez moi.
Ses yeux noirs, terribles, cernés. Pierre partit chez Élodie. Il sattendait à ce que Camille le rappelle, le supplie. Une semaine plus tard, elle écrivit sur WhatsApp, il fallait parler. Pierre se réjouit, se parfuma. Mais Camille, à la porte :
Demain, nous irons déposer la demande de divorce.
La suite parut irréelle. Les papiers, les signatures, il céda sa part de lappartement, qui venait de la famille de Camille
Et tu feras quoi, à présent ? Vivre seule comme une divorcée ? demandait Pierre, amer. Il faillit ajouter « qui voudra de toi ? », mais sen abstint.
Camille sourit, pour la première fois depuis des années. Un vrai sourire, sincère :
Je pars à Paris. On ma proposé un projet denvergure là-bas.
Ne vends pas lappartement, supplia-t-il, sans trop savoir pourquoi. Où reviendras-tu ?
Je ne reviendrai pas, répondit-elle paisiblement, déjà absente. Tu sais, jaime un autre homme depuis longtemps. Lui aussi est photographe, à Paris. Avec lui je me sens vivante, curieuse. Jai longtemps hésité, tu comprends Jétais mariée, tromper cest pas pour moi. Et puis, pourquoi divorcer si on na pas de vrais soucis ? Mais nous sommes trop différents, toi et moi. Est-ce quon divorce pour cela ? Ou pas ?
Non, pas pour ça, confirma Pierre.
Eh bien, nous, si, on divorce, sourit-elle. Jai été furieuse quand jai su pour Élodie. Et puis jai compris, tout cela est pour le mieux. Je serai heureuse, toi aussi. Épouse-la si tu veux, je vous souhaite du bonheur.
Et elle est partie.
Je népouserai pas Élodie, dit Pierre dans son dos.
Mais Camille nentendit plus.
Depuis, aucune nouvelle delle, ou presque. Une fois lan, un bref message sur WhatsApp : « Bon anniversaire ! Beaucoup de santé et de bonheur. Merci pour notre fils. »Le temps a filé, les saisons, les années. Pierre na jamais épousé Élodie. Leur liaison sest doucement dissoute, sans heurts ni véritables regrets. Les amis, fatigués des ragots, invitent moins souvent. Lui garde lappartement trop grand, silencieux, chaque recoin chargé du parfum passé de Camille, les placards qui résonnent creux, une tasse oubliée. Les deux chats ont vieilli, puis sen sont allés. Pierre na pas voulu les remplacer.
Parfois, en marchant dans la ville, il tombe sur une affiche : « Camille Bastien, Regards du bout du monde ». Il hésite, entre, ne dit rien, se fond dans la foule des admirateurs, contemple les visages, les mains, léclat dailleurs que sa femme a saisi. Il reconnaît, dans certains portraits, un sourire, une lumière denfance ; il comprend alors, dans un silence doux-amer, que Camille ne lui avait jamais vraiment appartenu. Son œil, son cœur, étaient tournés vers le dehors, loin des murs quil avait souhaité bâtir autour delle.
Victor, de temps en temps, téléphone. Il mène sa vie, passionné, souvent en déplacement. Un rire au téléphone, une confidence : « Je crois que je suis amoureux, papa vraiment amoureux. » Pierre sourit, rassuré, nostalgique. Il sent, à ces moments, un fil ténu, solide, qui le relie au monde.
Un soir, seul chez lui, Pierre trouve au fond dun tiroir une vieille photo que Camille avait prise de lui et Victor, un été. Tous deux se penchaient vers un chaton apeuré, mains tendues, visages rapprochés, pareils lun à lautre. Il reste longtemps à fixer ce souvenir figé, le cœur serré et, pour la première fois depuis longtemps, apaisé.
Alors Pierre réalise que chacun suit sa route, parfois côte à côte, souvent à distance, seffleurant à peine. Mais nul ne peut retenir lautre sans risquer de tout perdre. Il referme le tiroir, se sert un verre de cognac, lève son regard vers la nuit parisienne.
Là-bas, quelque part, Camille avance, libre. Ici, il demeure, un peu moins seul, plus humble, prêt à accueillir, qui sait, la lumière dun autre destin.
Et pour la première fois, il se surprend à remercier le hasard davoir croisé un jour la route de cette femme étrangère et lumineuse, qui lui a montré, à sa manière silencieuse, quil existe mille façons daimer et de partir.







