Ce n’était pas le destin… Le train roulait depuis deux jours. Les voyageurs avaient eu le temps de faire connaissance, de partager plusieurs tasses de thé et de résoudre une dizaine de mots croisés. Les discussions philosophiques sur la vie avaient commencé : le fameux « syndrome du compagnon de voyage » si typique dans les trains, où l’on entend des histoires qu’on n’entendrait nulle part ailleurs qu’en wagon. J’étais assise sur la banquette latérale, tandis que dans le compartiment voisin, trois mamies échangeaient des recettes de pâte à tarte et des techniques de tricotage de chaussettes. Le train passait sur un pont dévoilant un paysage enchanteur : ciel limpide, soleil radieux, large fleuve aux vaguelettes lumineuses. Sur la berge verdoyante, traversée de soie, s’élevait une église de pierre blanche coiffée de bulbes dorés. Les femmes se turent. L’une d’elles fit un signe de croix. — Ah, laissez-moi vous raconter une histoire, lança alors sa voisine. À vous d’y croire… ou pas. C’est arrivé il y a quelques années, un printemps… je vis seule, sans enfants, mon mari est décédé depuis longtemps. Notre village n’est pas grand mais s’étire de part et d’autre de la rivière. Pour aller à l’épicerie ou à la poste, il faut passer le petit pont. Ce matin-là, mon frère m’a appelée – il faisait un détour exprès lors d’un déplacement rien que pour me voir ! On ne s’était pas vus depuis cinq ans, il habite loin. J’étais si heureuse ! Je me suis empressée d’attraper quelques provisions, de la farine, du sucre, histoire de faire des gâteaux pour mon invité. J’ai enfilé vite-fait mon manteau, pas même fermé, juste rabattu, sauté dans mes bottes et filé dehors… Arrivée à la rivière, j’ai réfléchi : le pont, c’est un détour… et si je traversais sur la glace ? Les nuits étaient encore bien froides. Plus loin, près du pont, des pêcheurs installés me rassuraient : s’ils supportaient tout leur matériel, pourquoi pas moi ? Je descends au bord, j’avance d’un pas, puis deux… la glace ne craque pas. Ça va tenir, me dis-je, c’est un endroit étroit… Vous me croirez ou non — je n’ai pas immédiatement compris que j’étais passée au travers ! Un coup de froid, le souffle coupé, et voilà. Je remonte, mais mon manteau m’entraîne, heureusement qu’il n’était pas fermé ! Je l’ai enlevé dans l’eau, j’ai pu reprendre mon souffle. C’est effrayant d’attraper le bord de la glace qui cède sous vous avec un horrible craquement… Impossible de crier, ma voix s’était éclipsée. Je vois ma voisine sur la berge, le regard fixé sur moi… J’ai levé la main vers elle, espérant qu’elle appellerait les pêcheurs. Mais elle… a reculé lentement, est repartie ! Je me disais : c’est la fin, mon frère va arriver et ne me trouvera pas… Un dernier effort — de nouveau la glace s’effondre. Et soudain, je vois un homme courir vers moi. Personne n’était là l’instant d’avant ! D’où sort-il ? Il s’allonge sur la glace, tend la main, me crie : — Venez, madame ! Allez, vous pouvez y arriver ! Je ne sais d’où m’est venue la force, la glace craquait aussi sous l’homme. Il file alors vers la berge, arrache une jeune bouleau, revient, se rallonge, me pousse l’arbre… Je le saisis, mais les branches glacées m’échappent. Il me tend l’arbre de nouveau : — Accrochez-vous à la souche, à la souche ! Je m’y accroche, il me tire, telle une racine arrachée. Je reste allongée sur la glace, en larmes. L’homme se penche vers moi : — Alors, tout va bien, madame ? Je hoche la tête, incapable de parler. — Dieu soit loué, reprit-il. Rentrez chez vous, n’ayez pas peur, vous ne tomberez pas malade. Je me relève, essuie mes larmes. Je me retourne : disparu, impossible de voir où il a filé – d’un côté comme de l’autre, rien à l’horizon, pourtant les pêcheurs accouraient… Un pêcheur m’a raccompagnée chez moi. Je me suis changée, j’ai bu du thé brûlant. Quoiqu’il en soit, j’avais toujours besoin d’aller à l’épicerie. Je repasse le pont, arrive devant le commerce, et là : la fameuse voisine sur le seuil, me regardant comme une revenante, se signant… — T’es pas morte, alors ? — Et toi, pourquoi n’as-tu pas appelé à l’aide ? — J’ai pensé qu’en venant vers toi, je me noierais aussi, et jamais je n’aurais eu le temps de prévenir les pêcheurs… Si tu devais te noyer, c’est que c’était ton destin. Mais tu ne t’es pas noyée, tant mieux ! Mon frère n’est resté qu’un jour, je ne lui ai rien raconté. Après son départ, j’ai interrogé tout le village : à qui ce monsieur était-il venu rendre visite ? Ce n’était ni un habitant, ni un visiteur connu, il était habillé étrangement, d’un grand manteau à capuche… Nos maisons sont peu nombreuses, même les invités des voisins, on les connaît tous. Cet homme, je l’avais déjà vu quelque part, mais où ? Je suis allée dans le village d’à côté, à l’église, allumer un cierge pour ce miracle. En entrant… stupéfaction : sur l’icône, c’était lui, mon sauveur — Saint Nicolas ! Je me suis effondrée, puis j’ai longuement parlé avec le curé… — Voilà de vrais miracles. Je ne suis en effet jamais tombée malade depuis, pas même un rhume, conclut la femme. À vous de croire… ou pas.

Le train avançait depuis deux jours. Les voyageurs avaient eu le temps de faire connaissance, de boire maintes tasses de thé, de compléter des dizaines de mots croisés. Bientôt, on se mit à philosopher sur la vie. Ce syndrome du compagnonnage surgit si naturellement sur les rails français, où lon confie des histoires étranges quon noserait jamais souffler ailleurs que dans un wagon bercé par le roulis.

Jétais assise sur la banquette latérale, tandis que dans le compartiment voisin, trois grand-mères échangeaient leurs secrets pour la pâte à choux et la technique du jacquard aux aiguilles. Le train franchit un vaste viaduc révélant un paysage fabuleux. Un ciel limpide, lair doux, une large rivière mordorée par des vaguelettes légères. Sur une hauteur ourlée dherbes de velours, une grande basilique de pierre blanche dominait, ses dômes dorés éclaboussant la lumière.

Subitement, les femmes se turent. Lune fit le signe de croix.
Oh, laissez-moi vous conter une histoire, souffla sa voisine, croyez-la ou non

Elle sétait produite, il y a quelques printemps. Jhabite seule, pas denfants, mon mari nest plus. Notre village, charmant mais modeste, sétire paresseusement sur deux berges bordant la Marne. Pour atteindre la supérette ou la poste, il faut traverser la vieille passerelle de fer. Ce matin-là, mon frère mappela il partait en déplacement et ferait volontairement un détour pour me voir. Cela faisait cinq ans que nos routes sétaient séparées, lui vit si loin

Mon cœur sautait ! Je me suis empressée dattraper mon manteau ma vieille pelisse en laine, même pas boutonnée, juste rabattue, les sabots aux pieds, et me voilà partie. Je devais passer acheter farine et sucre, cuire une tarte pour mon invité. Je filais, bravant le vent matinal, quand je me suis arrêtée au bord de la rivière. « Faire tout un détour pour la passerelle ? Et si je passais tout droit par la glace ? » Les journées devenaient clémentes, mais les nuits demeuraient gelées. Plus loin, près de la passerelle, des pêcheurs assis sur la banquise me rassuraient sils ne senfoncent pas avec leur attirail, pourquoi pas moi, menue et légère ?

Avec lenteur, jai descendu la berge. Premier, puis second pas, la glace restait muette, nulle fissure. « Ça ira, » pensais-je, « cest un passage étroit, cest vite fait. »

Vous croirez pas, poursuivit la conteuse, je nai pas compris aussitôt soudain, jétais engloutie, la froideur me brûlait la peau et lair me fuyait dun cri bref. Je luttais pour remonter, mais ma pelisse me tirait vers le fond. Heureusement que je ne lavais pas boutonnée ! Je lai arrachée dans leau, et cest devenu plus facile de refaire surface. Lhorreur, cest dagripper la glace et de la voir craquer sous ses doigts glacés, encore et encore, sans pouvoir crier ma voix avait disparu.

Jai aperçu sur la rive ma voisine Aimée : elle mobservait fixement. Jai levé la main, espérant quelle irait chercher les pêcheurs. Mais non, elle a reculé, puis sest éloignée lentement ! « Voilà, » ai-je songé, « la fin. Je vais couler et mon frère ne me retrouvera pas. »

Mon dernier élan ! Mais la glace rompt à nouveau. Soudain, je vois un homme courir vers moi. Il ny avait personne un instant plus tôt doù surgit-il, comment ma-t-il vue ?

Il se couche sur la glace, tend la main, crie :
Par ici ! Viens, tu en es capable !
Je ne sais où jai puisé ma force. Mais la glace craquait sous lui aussi. Il file vers la berge, arrache dun coup sec un jeune bouleau, puis revient vers moi ramper sur la banquise, larbre en avant.
Il me pousse le bouleau, jattrape les branches, mais elles glissent sous mes doigts, durcies par le gel instantané.
Lhomme retourne le tronc, hurle :
Agrippe-toi à la souche !
Je saisis la racine, et il me hisse hors de leaucomme on tire une betterave de la terre. Allongée, glacée, les larmes me gelaient les joues. Lhomme se pencha, demanda tout bas :
Toujours en vie, ma brave dame ?
Jacquiesçai, muette.

Dieu merci, répondit-il, retourne vite chez toi, tu ne tomberas pas malade, tu verras.

Je me suis redressée, jai repris mon souffle déjà, il avait disparu. Où aurait-il pu aller ? La rivière était à découvert dun bout à lautre, personne dautre autour, bien avant le pont les pêcheurs accouraient.

Un des pêcheurs ma raccompagnée à la maison. Je me suis changée promptement, ai avalé un bol de thé brûlant. Mais il fallait bien retourner faire les courses…

Je suis repartie, cette fois en traversant le pont. Arrivée au magasin, jai trouvé Aimée sur le pas de la porte, à me regarder comme un fantôme, se signant prestement :
Tu nes pas morte, toi ?
Et toi, pourquoi nas-tu pas appelé au secours ? ai-je lancé.
Jai pensé : si je mapproche, on coule ensemble, et je naurai jamais le temps dalerter les pêcheurs. Si tu dois te noyer, cest le destin. Mais tu ten es sortie. Tout sest bien fini, non ?

Mon frère ne resta quun jour, je nai rien confié de mon aventure. Après son départ, jai cherché le mystérieux homme, demandant à qui il aurait rendu visite. Il nétait pas du village, ni vêtu comme ici portait-il une cape, un manteau à capuche ? Le soir, je ne reconnus aucun hôte parmi nos voisins même les étrangers, ici, on les connaît.

Je suis allée dans le bourg voisin, jusquà léglise, décidée à allumer un cierge pour ce miracle. Mais à peine franchi le seuil, bouleversée, jai vu au-dessus de lautel la même figure que mon sauveur le bon saint Nicolas au manteau sombre. Jai flanché devant licône, puis je me suis confiée longuement au prêtre.

De vrais miracles, conclut la femme, et pour dire vrai, je ne suis même pas tombée malade, pas un éternuement depuis ce jour-là. Croyez-en ce rêve étrange ou nonDans le wagon, un silence suspendu coula, laissant résonner la toute petite brume de la voix dans lair tiède. Les voyageuses se regardèrent, mi-frissonnantes, mi-sourire aux lèvres, chacune cueillant à sa façon la part de laventure, la tendresse dun sauvetage, labsolu mystère.

Puis le train ralentit, traversant un rideau de peupliers dargent. Lune des dames reprit le fil de la conversation en murmurant :
Parfois, sur la route, on croit quil ne nous reste que le hasard. Mais ny voyez-vous pas une tendre main posée, juste au bon endroit ?

On se mit à rire doucement, la chaleur du thé tiédit dans les tasses. Latmosphère légère enveloppait lincident, lui donnant presque lair dune bénédiction. Une jeune fille, jusque-là absorbée par la contemplation du paysage, releva les yeux, émue et songeuse.
Ce sont de très belles histoires qui voyagent en train, dit-elle tout bas.

Plus loin, la silhouette blanche de la basilique sévanouit derrière une colline. Le compartiment reprit sa rumeur de vie, mais chacun gardait en lui la certitude inavouée quau détour du prochain viaduc, sous larche dun vieux pont ou dans une brume matinale, un miracle est toujours possible même entre deux gares, à la croisée dun regard et dun espoir.

Le train poursuivit sa course, emportant les histoires dans son sillage nacré, et, dans le cœur des voyageurs, une invisible lumière resta, doucement posée comme la main dun saint, sur lépaule dun passant.

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Ce n’était pas le destin… Le train roulait depuis deux jours. Les voyageurs avaient eu le temps de faire connaissance, de partager plusieurs tasses de thé et de résoudre une dizaine de mots croisés. Les discussions philosophiques sur la vie avaient commencé : le fameux « syndrome du compagnon de voyage » si typique dans les trains, où l’on entend des histoires qu’on n’entendrait nulle part ailleurs qu’en wagon. J’étais assise sur la banquette latérale, tandis que dans le compartiment voisin, trois mamies échangeaient des recettes de pâte à tarte et des techniques de tricotage de chaussettes. Le train passait sur un pont dévoilant un paysage enchanteur : ciel limpide, soleil radieux, large fleuve aux vaguelettes lumineuses. Sur la berge verdoyante, traversée de soie, s’élevait une église de pierre blanche coiffée de bulbes dorés. Les femmes se turent. L’une d’elles fit un signe de croix. — Ah, laissez-moi vous raconter une histoire, lança alors sa voisine. À vous d’y croire… ou pas. C’est arrivé il y a quelques années, un printemps… je vis seule, sans enfants, mon mari est décédé depuis longtemps. Notre village n’est pas grand mais s’étire de part et d’autre de la rivière. Pour aller à l’épicerie ou à la poste, il faut passer le petit pont. Ce matin-là, mon frère m’a appelée – il faisait un détour exprès lors d’un déplacement rien que pour me voir ! On ne s’était pas vus depuis cinq ans, il habite loin. J’étais si heureuse ! Je me suis empressée d’attraper quelques provisions, de la farine, du sucre, histoire de faire des gâteaux pour mon invité. J’ai enfilé vite-fait mon manteau, pas même fermé, juste rabattu, sauté dans mes bottes et filé dehors… Arrivée à la rivière, j’ai réfléchi : le pont, c’est un détour… et si je traversais sur la glace ? Les nuits étaient encore bien froides. Plus loin, près du pont, des pêcheurs installés me rassuraient : s’ils supportaient tout leur matériel, pourquoi pas moi ? Je descends au bord, j’avance d’un pas, puis deux… la glace ne craque pas. Ça va tenir, me dis-je, c’est un endroit étroit… Vous me croirez ou non — je n’ai pas immédiatement compris que j’étais passée au travers ! Un coup de froid, le souffle coupé, et voilà. Je remonte, mais mon manteau m’entraîne, heureusement qu’il n’était pas fermé ! Je l’ai enlevé dans l’eau, j’ai pu reprendre mon souffle. C’est effrayant d’attraper le bord de la glace qui cède sous vous avec un horrible craquement… Impossible de crier, ma voix s’était éclipsée. Je vois ma voisine sur la berge, le regard fixé sur moi… J’ai levé la main vers elle, espérant qu’elle appellerait les pêcheurs. Mais elle… a reculé lentement, est repartie ! Je me disais : c’est la fin, mon frère va arriver et ne me trouvera pas… Un dernier effort — de nouveau la glace s’effondre. Et soudain, je vois un homme courir vers moi. Personne n’était là l’instant d’avant ! D’où sort-il ? Il s’allonge sur la glace, tend la main, me crie : — Venez, madame ! Allez, vous pouvez y arriver ! Je ne sais d’où m’est venue la force, la glace craquait aussi sous l’homme. Il file alors vers la berge, arrache une jeune bouleau, revient, se rallonge, me pousse l’arbre… Je le saisis, mais les branches glacées m’échappent. Il me tend l’arbre de nouveau : — Accrochez-vous à la souche, à la souche ! Je m’y accroche, il me tire, telle une racine arrachée. Je reste allongée sur la glace, en larmes. L’homme se penche vers moi : — Alors, tout va bien, madame ? Je hoche la tête, incapable de parler. — Dieu soit loué, reprit-il. Rentrez chez vous, n’ayez pas peur, vous ne tomberez pas malade. Je me relève, essuie mes larmes. Je me retourne : disparu, impossible de voir où il a filé – d’un côté comme de l’autre, rien à l’horizon, pourtant les pêcheurs accouraient… Un pêcheur m’a raccompagnée chez moi. Je me suis changée, j’ai bu du thé brûlant. Quoiqu’il en soit, j’avais toujours besoin d’aller à l’épicerie. Je repasse le pont, arrive devant le commerce, et là : la fameuse voisine sur le seuil, me regardant comme une revenante, se signant… — T’es pas morte, alors ? — Et toi, pourquoi n’as-tu pas appelé à l’aide ? — J’ai pensé qu’en venant vers toi, je me noierais aussi, et jamais je n’aurais eu le temps de prévenir les pêcheurs… Si tu devais te noyer, c’est que c’était ton destin. Mais tu ne t’es pas noyée, tant mieux ! Mon frère n’est resté qu’un jour, je ne lui ai rien raconté. Après son départ, j’ai interrogé tout le village : à qui ce monsieur était-il venu rendre visite ? Ce n’était ni un habitant, ni un visiteur connu, il était habillé étrangement, d’un grand manteau à capuche… Nos maisons sont peu nombreuses, même les invités des voisins, on les connaît tous. Cet homme, je l’avais déjà vu quelque part, mais où ? Je suis allée dans le village d’à côté, à l’église, allumer un cierge pour ce miracle. En entrant… stupéfaction : sur l’icône, c’était lui, mon sauveur — Saint Nicolas ! Je me suis effondrée, puis j’ai longuement parlé avec le curé… — Voilà de vrais miracles. Je ne suis en effet jamais tombée malade depuis, pas même un rhume, conclut la femme. À vous de croire… ou pas.
C’était un de ces matins tranquilles où le monde semblait figé sous une épaisse couverture de neige …