Catherine était une jeune femme d’un autre temps et désirait ardemment se marier. Après tout, de nos jours les filles ne veulent plus vraiment de mariage : pourquoi ramener à la maison une truie entière quand une simple saucisse suffirait ? Et de « saucisses », il y en avait à profusion : toutes sortes, tailles et qualités. Le concubinage était devenu banal et n’avait plus rien de honteux comme autrefois. Autrefois existaient la morale, la pudeur, l’orgueil, la décence et beaucoup d’autres choses désormais jugées inutiles. Aujourd’hui, même un Oblomov ne choque plus — on lui envoyait régulièrement de l’argent de son domaine ; rentier, quoi ! Et si l’on donnait un smartphone à un certain Ilya Ilitch, on le qualifierait peut‑être d’influenceur à succès qui s’en est bien tiré ! Quant à la vie de couple : faites comme bon vous semble ! Rencontrez‑vous à l’hôtel, louez des appartements à l’heure — on a tout inventé pour vous ! Il y a le mariage de façade, alors pourquoi courir à la mairie ? On ne sait pas ce qui peut surgir chez le partenaire après la cérémonie : autrefois des chaussettes traînant et l’incapacité à préparer une soupe étaient tragiques ; aujourd’hui il y a pire : infantilisme, syndrome du « fils à maman » et chronique incapacité à assumer chez les prétendants — et chez certaines jeunes femmes, l’« incapable de rien faire » se marie à une admiration de sa propre beauté. Et puis tant d’exigences des deux sexes, pas seulement du pain et des jeux : mangez votre pain vous‑même. Et le shopping, évidemment… Catherine était une heureuse exception : jolie, sans ces retouches modernes et autres augmentations, intelligente, diplômée d’une grande école et avec un bon travail bien rémunéré. Pourtant, étrangement, les hommes ne semblaient pas la remarquer et passaient en rangs serrés, se liant avec d’autres — en somme, retombaient toujours sur les mêmes râteaux. Ne croyez pas qu’elle manquait d’amoureux : elle était charmante ! Simplement, jamais ça ne menait à la mairie, et l’année suivante elle fêterait ses trente ans ! Et à l’époque soviétique on disait que passé cet âge on devenait une vieille primipare ; aujourd’hui on peut être une jeune maman jusqu’à soixante ans. Elle ne voulait pas accoucher « pour elle » sans mari. Catherine croyait aux horoscopes — ou plutôt aux prévisions astrologiques, qui sonnaient plus juste — car les horoscopes sont l’invention d’esprits commerçants pour gagner facilement de l’argent ! En temps troubles, les prédictions sont toujours positives : « mardi matin, rencontre décisive avec un oligarque ! » — alors prenez votre brosse à dents au cas où ses intentions seraient sérieuses… Elle choisissait ses partenaires selon les signes : elle était Sagittaire, signe de feu ; avec les Béliers et les Lions, le Sagittaire était le plus posé. Son premier grand amour remonte à la première année d’études — cet âge est désormais considéré comme puéril — mais ils comprenaient déjà certaines choses : l’éducation sexuelle n’était plus celle d’autrefois. Puis vint le « trou créatif » : il fallait payer le logement, le ticket et se nourrir. Les provisions n’étaient plus offertes ; ses parents lui donnaient de l’argent alors qu’elle vivait déjà seule, mais ce n’était pas suffisant pour deux. Et surprise pour son amoureux : ils vivaient dans l’appartement que sa grand‑mère lui avait offert à seize ans. « Ce n’est pas toi qui feras les courses ? » demanda naïvement le chéri. « Pourquoi moi ? » répondit‑elle. « Mais c’est ton frigo, je ne suis pas le maître ici ! » expliqua Victor — sa logique était imparable. « Si c’est seulement ça, je peux te donner tous les pouvoirs : gère la maison à ta guise ! » répliqua Catherine. Devinez la suite : le cavalier disparut et cessa même de la saluer — ils étaient dans le même cursus. Le mariage n’eut pas lieu, bien qu’elle ait tant espéré. Catherine souffrit car elle aimait Victor, c’était son premier homme, mais le temps et la réalité firent leur œuvre : un second compagnon apparut au troisième cycle, un autre établissement, autre histoire. Serge était bien plus âgé, avait dépassé la trentaine et jurait de l’épouser. Il était divorcé, mais l’amour n’a pas de barrières, n’est‑ce pas ? Sauf que Serge n’avait pas d’emploi stable : c’étaient des temps où la situation nationale n’était pas encore dégénérée, mais sa vie était un enchaînement de complications — « on m’a encore viré », gémissait‑il, et il mangeait pour deux, même sans job. « Peut‑être livreur ? » proposa Catherine timidement. « Je suis analyste ! » répondit‑il fièrement. « Un analyste ne peut‑il pas être livreur ? » rétorqua‑t‑elle — elle avait acheté nourriture avec ses derniers sous. « Demande à ta mère ! Dis que c’est passager ! » « Je le lui dis depuis deux mois ! » « Le temps est une chose extraordinairement longue ! » cita‑t‑il un poète, surpris de sa propre érudition. « Alors ne demande pas à manger ! » dit Catherine, avant de conclure : « Les temps héroïques sont passés — tire‑toi vite ! » La remarque l’outragea ; pour un prétendant ayant un minimum d’amour‑propre, c’était impossible à supporter. Et dire que Yuri était Capricorne, réputé travailleur et fiable ! D’où la méfiance envers les horoscopes. Le troisième, Léo, croyait aux signes et ils se rencontrèrent sur un forum d’astrologie ; leur relation prit de l’ampleur. Mais Léo aimait déformer les mots — « signes‑zodiaques » — et cela irritait Catherine. Il tapait dans un humour qui, à quarante‑one ans, lui paraissait puéril ; au début, il fut timide, puis il s’emballa. Le scandale éclata quand, devant le grand‑père de Catherine — ancien des services secrets d’origine polonaise — Léo commença à railler et à appeler un héros historique par un nom déformé en riant : tout le monde resta bouche bée. « Jésus Marie ! » s’écria le grand‑père, en polonais, outré : « Va‑t’en ! » C’était à l’occasion d’une fête familiale, ils se présentaient déjà comme futurs époux, et la mairie, évidemment, s’éloigna. Léo, Bélier ou Taureau ? En fait il était Taureau — signe de terre, comme le Capricorne — et ce sont les plus susceptibles. Puis apparut Pierre : pas une seule de ses petites manies la dérangeait. Divorcé, sans enfant, séduisant, à l’aise, cultivé, drôle, avec un deux‑pièces bien tenu ; économe, voire un peu radin : il était né sous le signe de la Vierge, autre signe de terre, réputé pour sa prudence — l’idéal pour la vie de famille. Enfin, le grand amour ? Ils firent une demande ; Pierre emménagea chez elle et mit son appartement en location, puis demanda à être inscrit à son adresse. « Pourquoi ? » s’étonna Catherine. « Tu es déjà inscrit chez toi ! » « Comment ça pourquoi ? Nous sommes une famille maintenant, tout doit être commun ! » répondit Pierre. La blague connue lui revint : « Transfère‑moi ton appartement, s’il te plaît ! Pardon, mauvaise entrée : croyez‑vous en Dieu ? » Tout commença par l’amour : « Nous nous aimons… » « D’accord ! » dit‑elle après pause. « Je t’inscris, et tu m’inscris. » « Où ? » demanda‑t‑il. « Dans mon appartement : nous sommes désormais tout l’un pour l’autre ! » « Mais tu n’y habites pas ! » objecta‑t‑il. « Si c’est là le souci, vivons chez l’un puis chez l’autre à tour de rôle : un mois chez moi, un mois chez toi ! » proposa Catherine, futée mais déjà déçue, réalisant qu’elle tenait la main vide. Pierre garda le silence, incapable de riposter. Puis il proposa d’aller au cinéma et elle accepta — il avait payé une avance pour la salle du restaurant, donc tout allait bien. Mais elle ajouta : « Alors tu m’inscris, Pierre ? Il me semble que nous n’avons pas tout réglé. » Il détourna le regard, claqua la porte et partit ; elle ne le retint pas — au moins, elle n’avait pas gaspillé d’argent en noces. Est‑ce ainsi pour tout le monde ? Pourtant, certaines de ses amies s’étaient mariées — l’une pour six mois, l’autre pour un an, une troisième l’avait fait en douce comme dans une plaisanterie… Catherine, elle, « sortait » aussi : parfois plus d’un mois avec un compagnon, et l’amour semblait exister. Mais l’amour, c’est d’abord des actes. Il apparut que ses prétendants n’avaient pas vraiment d’amour pour elle. Comme on dit ailleurs : « il n’y a pas de gens stupides » ? Et même si elle n’avait pas rencontré que des Béliers, ils en avaient plus d’un des têtes de bélier. C’était blessant, mais pas fatal. À plus de trente ans, Catherine cessa d’avoir envie de se marier. Comment dire ? Elle reçut une promotion, changea le deux‑pièces de grand‑mère pour un deux‑pièces plus grand, s’acheta une voiture étrangère et partit en vacances. Elle conclut que sa vie était réussie. Puis on allongea l’âge de la maternité jusqu’à soixante ans : elle aurait tout le temps de devenir mère « pour elle ». Et de toute façon, les « saucisses » tournaient autour d’elle en masse.

Clothilde était une jeune femme à lancienne, qui brûlait du désir de se marier. Après tout, de nos jours, beaucoup de femmes ne veulent plus forcément se marier : à quoi bon ramener chez soi une truie entière quand une seule saucisse suffit ? Autour delle, les « saucisses » ne manquaient pas, de toutes sortes et de tous calibres. La cohabitation était devenue acceptable, presque banale, et on ne voyait plus dans lamour libre une honte comme autrefois. Il fut un temps où la morale, la pudeur, la dignité et la bienséance avaient encore quelque valeur ; aujourdhui, même Oblomov ne passe plus pour un raté : après tout, il touche bien sa rente, non ? Si lon donne un smartphone à un Ilye Ilitch daujourdhui, il est aussitôt promu influenceur à succès. Quant à la vie de couple, la consigne moderne semble être : vivez comme vous voulez ! Rencontrez-vous à lhôtel, louez une chambre à lheure, expérimentez le « mariage de salon » pourquoi courir à la mairie ? On ne sait jamais ce qui sortira de lautre après la cérémonie : autrefois, des chaussettes éparpillées ou lincapacité à préparer une soupe faisaient scandale ; aujourdhui, on découvre pire encore : limmaturité chronique, le « syndrome du petit garçon choyé par maman » ou lart consommé de « ne rien faire » chez certains prétendants et, hélas, chez certaines prétendantes qui ne pensent quà admirer leur reflet. Sans oublier les exigences nouvelles, des deux côtés : plus de pain et de jeux, chacun gère son propre pain. Et puis le shopping, évidemment…

Clothilde faisait figure dagréable exception : agréable physiquement, sans les retouches modernes qui fleurissent partout, intelligente, titulaire dun diplôme prestigieux et salariée dun poste correct avec un salaire décent en euros. Pourtant, étrangement, les hommes semblaient léviter : ils passaient devant elle en file indifférente pour conclure des unions tout à fait différentes, fonçant tête baissée sur les mêmes pièges. Ne croyez pas quelle manquait dadmirateurs elle était jolie mais rien nallait jusquà la mairie. Lannée suivante, elle atteindrait la trentaine, et lon sait, dans certaines familles, que trente ans rime souvent avec urgence : autrefois, on disait « à trente ans, il est temps dêtre mariée et mère ». Aujourdhui on devient mère à cinquante-sixty sans que cela choque ; mais Clothilde, elle, ne voulait pas dun enfant « pour elle » sans mari.

Clothilde croyait aux horoscopes. Plus exactement, elle croyait aux prévisions astrologiques ce terme lui semblait plus sérieux. Les horoscopes, pensait-elle, étaient la trouvaille de gens astucieux pour arrondir leurs fins de mois : en période de crise, tous les pronostics sonnent faux-semblantement positifs « dans la matinée du mardi, rencontre décisive avec un oligarque ! » alors prenez votre brosse à dents au cas où il serait prêt à sengager Elle cherchait donc un partenaire compatible astrologiquement : elle était Sagittaire, signe de feu. Parmi les signes de feu, on trouve aussi les Béliers et les Lions, et le Sagittaire est censé être le plus posé dentre eux.

Sa première grande histoire remonte à la première année de licence : on considère aujourdhui cet âge comme presque puéril que savent ces gamins de dix-huit ans ? mais ils savaient bien des choses, à leur façon. Les cours déducation sexuelle ne sont plus ce quils étaient, et les jeunes ne sont plus naïfs sur les choses du corps. Ensuite, vint le « trou » : il fallait payer le loyer, les charges, le transport, et manger. Et Clothilde découvrit que les courses ne se prenaient pas dans le frigo comme par magie : il fallait dépenser ses propres euros pour se nourrir. Avant cela, ses parents lui donnaient de largent ; elle vivait déjà seule, dans lappartement que sa grand-mère lui avait offert pour ses seize ans, mais lallocation parentale nétait pas suffisante pour deux.

Cette révélation se heurta au compagnon : ils vivaient dans lappartement de Clothilde. À la question naïve du garçon :
Et ce nest pas toi qui vas acheter la nourriture ? il répondit, sincèrement surpris.
Pourquoi moi ? répliqua Clothilde.
Mais le frigo est chez toi, et moi je ne suis pas le propriétaire ici ! expliqua Guillaume, persuadé davoir suivi une logique imparable.
Si cest seulement une question pratique, dit Clothilde, maligne, je peux te confier tous les pouvoirs domestiques : fais, commande, gère, tiens la maison à ta guise !
On devine la suite : le prétendant disparut. Il cessa même de la saluer dans les couloirs, alors quils étaient dans la même promotion et pourtant, lui aussi était signe de feu, quel paradoxe. Bref, pas de mairie. Clothilde avait aimé Guillaume ; cétait son premier homme, et elle en souffrit. Mais la jeunesse et le temps passèrent, et un deuxième compagnon se présenta à elle au troisième cycle : il sappelait Sébastien, venait dune autre université, et était plus âgé la trentaine bien entamée avec de sérieuses paroles : « On se mariera, ma chérie, cest certain ! »

Sébastien était divorcé ; comment lamour aurait-il des barrières ? Il laimait, à en croire ses mots. Pourtant, il navait pas demploi stable. Cétait avant la grande crise ou la fameuse « opération spéciale » médiatisée ; le pays nétait pas encore si compliqué, mais dans la vie de Sébastien tout semblait compliqué en permanence : « Ils mont viré encore, chérie ! Je stresse tant, je vais me goinfrer pour calmer ça » et, en attendant, il mangeait comme si deux personnes vivaient dans le foyer. Clothilde sattristait.
Tu ne pourrais pas au moins être coursier ? osa-t-elle un jour.
Je suis analyste ! répondit-il, avec fierté.
Un analyste ne peut pas faire de la livraison ? rétorqua-t-elle. « Va analyser tes colis », pensa-t-elle, parce quelle avait dépensé ses derniers euros pour acheter des provisions.

Demande à ta mère ! dit-il. Dis-lui que ce sont des difficultés passagères.
Je lui dis depuis deux mois que ce ne sont que des difficultés passagères ! répliqua Clothilde.
Le temps est une chose extraordinairement longue, cita-t-il, fier de son érudition.
Alors ne me demande pas de te nourrir, répliqua-t-elle. Les temps héroïques sont passés : dégage vite ! elle était à la fois instruite et pleine de ressources.
À qui dis-tu ça ? soffusqua Sébastien, blessé. Il navait jamais été ainsi congédié ; dhabitude, cétait lui qui partait. Et voilà que, pour la première fois, on le repoussait !

Il y avait de quoi être vexé : Sébastien, Capricorne selon lastrologie, était censé être travailleur et fiable. Comme quoi, les prévisions astrologiques ne suffisent pas à garantir la sagesse dun homme. Le troisième homme, Léon, croyait lui aussi aux horoscopes : cétait dailleurs la raison pour laquelle ils se rencontrèrent sur un forum astrologique. Leur relation prit une tournure affectueuse, sincère ; mais Léon avait la curieuse manie de déformer les mots : il appelait les signes « zodîak » dune façon qui irritait Clothilde.
Pourquoi ? demanda-t-elle. Pourquoi tu tobstines à déformer les mots ?
Oh, allez ! répondit-il en riant, cest drôle !
Clothilde pensa alors aux mots de sa grand-mère : « Ne te laisse pas marcher sur les pieds, ma fille. » Les babillages de Léon, ses surnoms malvenus « ma petite neigeuse » ou pire, les tournures grotesques quil lançait lassèrent peu à peu la jeune femme, surtout pour un homme de quarante et un an. Malgré tout, le reste allait bien : tous deux avaient un emploi correct, et Léon avait un fils adulte de son précédent mariage. Au début, il était timide ; puis il se délia et prit de lassurance, trop peutêtre.

Le scandale éclata lors dun déjeuner de famille, en présence du grand-père de Clothilde, ancien agent des services de renseignement et homme aux origines polonaises : Léon, pour amuser la galerie, transforma le nom dune figure historique en un sobriquet grotesque, et riait à gorge déployée : « Allez, riez, ce nest pas grave ! » Le grand-père se leva, outré, et lança des invectives en polonais mêlé de jurons, levant la main au ciel :
Mon Dieu ! Va-ten, espèce de vaurien ! Que mas-tu amené, ma fille ?
La scène se déroulait lors dune fête familiale où déjà on les considérait comme fiancés. Il nest pas surprenant que le passage à la mairie nait pas suivi. Léon, Taureau de son état, était dune grande susceptibilité et voilà qui mit un terme aux préparatifs.

Puis arriva Pierre : pas un seul trait agaçant à reprocher. Divorcé, sans enfants, sympathique, à laise financièrement, cultivé, doté dun bon humour et propriétaire dun petit deuxpièces. Économe mais prévoyant, il était né sous le signe de la Vierge, un signe de terre réputé pour son sens pratique et sa prudence un excellent profil pour la vie familiale. Peutêtre enfin le vrai amour ? Ils déposèrent leur dossier de mariage, Pierre vint sinstaller chez elle et mit son appartement en location. Puis il demanda à Clothilde de linscrire sur son bail et denregistrer son domicile à la mairie.
Pourquoi ? sétonna-t-elle. Tu es déjà déclaré dans ton appartement.
Mais pourquoi ? insista Pierre. Nous sommes amoureux, nestce pas ? Maintenant nous sommes une famille, et tout doit être commun !
Clothilde pensa à une vieille plaisanterie : « Transfèremoi ton appartement, sil te plaît ! Oh pardon, je me suis mal exprimée croyezvous en Dieu ? » Tout cela commençait bien, par lamour, oui mais lidée de tout partager linquiétait.

Très bien, dit-elle après une pause. Tu as dit amour, famille, et tout ce qui est commun daccord. Je tinscris chez moi, et tu minscris chez toi !
Où ça ? demanda Pierre, surpris.
Dans ton appartement, répliqua Clothilde. Nous avons tout en commun maintenant !
Mais tu ny vis pas ! objecta Pierre.
Si cest la question, vivons à tour de rôle : un mois chez moi, un mois chez toi, proposa la jeune femme, pleine de sagacité mais déjà déçue. Pierre se tut, incapable de répondre ; il navait pas prévu cette répartie, et elle lavait proprement pris de court.
Quen pensestu ? demanda Clothilde, scrutant le visage quelle avait jadis trouvé si rassurant. Nestce pas raisonnable ?
Pierre neut rien à répondre : il voyait quinscrire un étranger sur son bail était une lourde concession. Après tout, sa précédente épouse avait disparu en laissant peu et Pierre gardait une tendance à lavarice maladive.

Ils restèrent un moment silencieux. Rien ne pouvait se dérouler « comme avant ». Faire comme si de rien nétait nétait plus envisageable. Clothilde se retira dans la chambre après le dîner, laissant Pierre trouver son chemin dans lembarras. Après un quart dheure, il revint comme si rien ne sétait passé et proposa, candide :
Si on allait au cinéma, Cloti ?
Daccord, répondit-elle. Mais tu vas minscrire, nestce pas ? insistatelle. Il me semble que nous navons pas réglé cela.
Pierre détourna le regard, resta un instant immobile et sortit. Elle ne le retint pas : au moins, ils navaient pas encore dépensé pour une réception. Tout cela était proprement absurde : comment pouvaient-ils parler mariage si lon en était encore à marchander la domiciliation ?

Estce que tout le monde est ainsi ? pensa Clothilde. Pourtant, il y a bien des mariages : parmi ses amies, deux sur trois sétaient mariées, lune pour six mois, lautre pour un an ; la troisième, comme dans une plaisanterie, se mariait à petit feu. Quant à elle, on pouvait dire quelle « sortait », puisquelle avait vécu plus dun mois avec certains compagnons ; et lamour avait bel et bien existé. Mais lamour ne se résume pas aux sentiments : ce sont les actes et les engagements qui comptent. Au fond, ses compagnons navaient presque jamais vraiment aimé Clothilde comme il laurait fallu.

« Dans un autre pays, diraient-ils, il ny a pas de bêtes ? » se répétatelle, un peu drôle, un peu triste. Même quand les hommes nétaient pas des Béliers, ils se comportaient comme des moutons chacun à leur façon. Cétait blessant, oui, mais pas fatal. Avec la trentaine dépassée, Clothilde perdit le désir frénétique de se marier. Cétait étrange, mais cétait ainsi : elle fut promue au travail, échanģa lunique appartement hérité contre un deuxpièces plus confortable, sacheta enfin une voiture étrangère propre et prit un peu de vacances. Elle conclut que sa vie valait la peine dêtre vécue.

De plus, le « temps de la maternité » sétait allongé : on disait désormais quon pouvait envisager dêtre mère jusquà la cinquantaine, voire plus tard il y aurait encore le temps. Et puis, les « saucisses » foisonnaient autour delle : libre à elle de choisir. À la fin, Clothilde comprit que le mariage nétait pas une fin en soi, mais un projet partagé qui nécessite respect, engagement et honnêteté. Elle apprit que lamour nest solide que si lon partage les responsabilités, que la dignité personnelle vaut bien plus que lattente dun titre, et que la liberté de choisir sa route est parfois la plus belle façon de saimer soimême.

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Catherine était une jeune femme d’un autre temps et désirait ardemment se marier. Après tout, de nos jours les filles ne veulent plus vraiment de mariage : pourquoi ramener à la maison une truie entière quand une simple saucisse suffirait ? Et de « saucisses », il y en avait à profusion : toutes sortes, tailles et qualités. Le concubinage était devenu banal et n’avait plus rien de honteux comme autrefois. Autrefois existaient la morale, la pudeur, l’orgueil, la décence et beaucoup d’autres choses désormais jugées inutiles. Aujourd’hui, même un Oblomov ne choque plus — on lui envoyait régulièrement de l’argent de son domaine ; rentier, quoi ! Et si l’on donnait un smartphone à un certain Ilya Ilitch, on le qualifierait peut‑être d’influenceur à succès qui s’en est bien tiré ! Quant à la vie de couple : faites comme bon vous semble ! Rencontrez‑vous à l’hôtel, louez des appartements à l’heure — on a tout inventé pour vous ! Il y a le mariage de façade, alors pourquoi courir à la mairie ? On ne sait pas ce qui peut surgir chez le partenaire après la cérémonie : autrefois des chaussettes traînant et l’incapacité à préparer une soupe étaient tragiques ; aujourd’hui il y a pire : infantilisme, syndrome du « fils à maman » et chronique incapacité à assumer chez les prétendants — et chez certaines jeunes femmes, l’« incapable de rien faire » se marie à une admiration de sa propre beauté. Et puis tant d’exigences des deux sexes, pas seulement du pain et des jeux : mangez votre pain vous‑même. Et le shopping, évidemment… Catherine était une heureuse exception : jolie, sans ces retouches modernes et autres augmentations, intelligente, diplômée d’une grande école et avec un bon travail bien rémunéré. Pourtant, étrangement, les hommes ne semblaient pas la remarquer et passaient en rangs serrés, se liant avec d’autres — en somme, retombaient toujours sur les mêmes râteaux. Ne croyez pas qu’elle manquait d’amoureux : elle était charmante ! Simplement, jamais ça ne menait à la mairie, et l’année suivante elle fêterait ses trente ans ! Et à l’époque soviétique on disait que passé cet âge on devenait une vieille primipare ; aujourd’hui on peut être une jeune maman jusqu’à soixante ans. Elle ne voulait pas accoucher « pour elle » sans mari. Catherine croyait aux horoscopes — ou plutôt aux prévisions astrologiques, qui sonnaient plus juste — car les horoscopes sont l’invention d’esprits commerçants pour gagner facilement de l’argent ! En temps troubles, les prédictions sont toujours positives : « mardi matin, rencontre décisive avec un oligarque ! » — alors prenez votre brosse à dents au cas où ses intentions seraient sérieuses… Elle choisissait ses partenaires selon les signes : elle était Sagittaire, signe de feu ; avec les Béliers et les Lions, le Sagittaire était le plus posé. Son premier grand amour remonte à la première année d’études — cet âge est désormais considéré comme puéril — mais ils comprenaient déjà certaines choses : l’éducation sexuelle n’était plus celle d’autrefois. Puis vint le « trou créatif » : il fallait payer le logement, le ticket et se nourrir. Les provisions n’étaient plus offertes ; ses parents lui donnaient de l’argent alors qu’elle vivait déjà seule, mais ce n’était pas suffisant pour deux. Et surprise pour son amoureux : ils vivaient dans l’appartement que sa grand‑mère lui avait offert à seize ans. « Ce n’est pas toi qui feras les courses ? » demanda naïvement le chéri. « Pourquoi moi ? » répondit‑elle. « Mais c’est ton frigo, je ne suis pas le maître ici ! » expliqua Victor — sa logique était imparable. « Si c’est seulement ça, je peux te donner tous les pouvoirs : gère la maison à ta guise ! » répliqua Catherine. Devinez la suite : le cavalier disparut et cessa même de la saluer — ils étaient dans le même cursus. Le mariage n’eut pas lieu, bien qu’elle ait tant espéré. Catherine souffrit car elle aimait Victor, c’était son premier homme, mais le temps et la réalité firent leur œuvre : un second compagnon apparut au troisième cycle, un autre établissement, autre histoire. Serge était bien plus âgé, avait dépassé la trentaine et jurait de l’épouser. Il était divorcé, mais l’amour n’a pas de barrières, n’est‑ce pas ? Sauf que Serge n’avait pas d’emploi stable : c’étaient des temps où la situation nationale n’était pas encore dégénérée, mais sa vie était un enchaînement de complications — « on m’a encore viré », gémissait‑il, et il mangeait pour deux, même sans job. « Peut‑être livreur ? » proposa Catherine timidement. « Je suis analyste ! » répondit‑il fièrement. « Un analyste ne peut‑il pas être livreur ? » rétorqua‑t‑elle — elle avait acheté nourriture avec ses derniers sous. « Demande à ta mère ! Dis que c’est passager ! » « Je le lui dis depuis deux mois ! » « Le temps est une chose extraordinairement longue ! » cita‑t‑il un poète, surpris de sa propre érudition. « Alors ne demande pas à manger ! » dit Catherine, avant de conclure : « Les temps héroïques sont passés — tire‑toi vite ! » La remarque l’outragea ; pour un prétendant ayant un minimum d’amour‑propre, c’était impossible à supporter. Et dire que Yuri était Capricorne, réputé travailleur et fiable ! D’où la méfiance envers les horoscopes. Le troisième, Léo, croyait aux signes et ils se rencontrèrent sur un forum d’astrologie ; leur relation prit de l’ampleur. Mais Léo aimait déformer les mots — « signes‑zodiaques » — et cela irritait Catherine. Il tapait dans un humour qui, à quarante‑one ans, lui paraissait puéril ; au début, il fut timide, puis il s’emballa. Le scandale éclata quand, devant le grand‑père de Catherine — ancien des services secrets d’origine polonaise — Léo commença à railler et à appeler un héros historique par un nom déformé en riant : tout le monde resta bouche bée. « Jésus Marie ! » s’écria le grand‑père, en polonais, outré : « Va‑t’en ! » C’était à l’occasion d’une fête familiale, ils se présentaient déjà comme futurs époux, et la mairie, évidemment, s’éloigna. Léo, Bélier ou Taureau ? En fait il était Taureau — signe de terre, comme le Capricorne — et ce sont les plus susceptibles. Puis apparut Pierre : pas une seule de ses petites manies la dérangeait. Divorcé, sans enfant, séduisant, à l’aise, cultivé, drôle, avec un deux‑pièces bien tenu ; économe, voire un peu radin : il était né sous le signe de la Vierge, autre signe de terre, réputé pour sa prudence — l’idéal pour la vie de famille. Enfin, le grand amour ? Ils firent une demande ; Pierre emménagea chez elle et mit son appartement en location, puis demanda à être inscrit à son adresse. « Pourquoi ? » s’étonna Catherine. « Tu es déjà inscrit chez toi ! » « Comment ça pourquoi ? Nous sommes une famille maintenant, tout doit être commun ! » répondit Pierre. La blague connue lui revint : « Transfère‑moi ton appartement, s’il te plaît ! Pardon, mauvaise entrée : croyez‑vous en Dieu ? » Tout commença par l’amour : « Nous nous aimons… » « D’accord ! » dit‑elle après pause. « Je t’inscris, et tu m’inscris. » « Où ? » demanda‑t‑il. « Dans mon appartement : nous sommes désormais tout l’un pour l’autre ! » « Mais tu n’y habites pas ! » objecta‑t‑il. « Si c’est là le souci, vivons chez l’un puis chez l’autre à tour de rôle : un mois chez moi, un mois chez toi ! » proposa Catherine, futée mais déjà déçue, réalisant qu’elle tenait la main vide. Pierre garda le silence, incapable de riposter. Puis il proposa d’aller au cinéma et elle accepta — il avait payé une avance pour la salle du restaurant, donc tout allait bien. Mais elle ajouta : « Alors tu m’inscris, Pierre ? Il me semble que nous n’avons pas tout réglé. » Il détourna le regard, claqua la porte et partit ; elle ne le retint pas — au moins, elle n’avait pas gaspillé d’argent en noces. Est‑ce ainsi pour tout le monde ? Pourtant, certaines de ses amies s’étaient mariées — l’une pour six mois, l’autre pour un an, une troisième l’avait fait en douce comme dans une plaisanterie… Catherine, elle, « sortait » aussi : parfois plus d’un mois avec un compagnon, et l’amour semblait exister. Mais l’amour, c’est d’abord des actes. Il apparut que ses prétendants n’avaient pas vraiment d’amour pour elle. Comme on dit ailleurs : « il n’y a pas de gens stupides » ? Et même si elle n’avait pas rencontré que des Béliers, ils en avaient plus d’un des têtes de bélier. C’était blessant, mais pas fatal. À plus de trente ans, Catherine cessa d’avoir envie de se marier. Comment dire ? Elle reçut une promotion, changea le deux‑pièces de grand‑mère pour un deux‑pièces plus grand, s’acheta une voiture étrangère et partit en vacances. Elle conclut que sa vie était réussie. Puis on allongea l’âge de la maternité jusqu’à soixante ans : elle aurait tout le temps de devenir mère « pour elle ». Et de toute façon, les « saucisses » tournaient autour d’elle en masse.
Bien que Lucie ait été une belle-fille et une épouse exemplaire, elle a fini par détruire non seulem…