Mon mari propose de fêter la Saint-Sylvestre chez ses parents qui ne peuvent pas me supporter.

Sébastien propose de fêter le réveillon chez ses parents, où on ne me supporte pas.

Sébastien, tu es sérieux ou cest une de ces blagues de fin dannée ratées? sinterrompt Amélie, la louche à la main, oubliant quelle allait verser la soupe. La vapeur monte du faitout, se dépose sur ses lunettes, mais elle ne les essuie même pas.

Sébastien est assis à la table de la cuisine, le téléphone collé à loreille, faisant semblant de consulter la météo. Ses épaules sont voûtées comme sil attendait un choc.

Amélie, ma mère vient de téléphoner Elle pleurait, murmure Sébastien sans lever les yeux. Elle dit que ton père ne va pas mieux, la tension monte. Ils sont seuls dans cet appartement, cest comme une crypte. Cest le Nouvel An, la fête de famille. On ne peut pas franchir nos principes une fois?

Amélie pose doucement la louche sur le reposelouche, prend une grande inspiration, expire.

Franchir les principes? demandetelle dune voix étrangement calme. La dernière fois, le 8mars, ta mère a dit devant tout le monde que je parais dix ans plus vieille que toi, alors quon a le même âge. Puis elle a «accidentellement» renversé un verre de vin sur ma nouvelle blouse. Tu appelles ça des principes?

Elle a un caractère commence Sébastien.

Ce nest pas un caractère, cest un talent, coupe Amélie. Un talent pour gâcher ma vie. Elle ne me supporte pas. Pourquoi aller là où je suis détestée? Pour rester dans un coin, mâcher une salade fanée et écouter tes récits sur ta vieille petite amie Lucie?

Sébastien pose enfin le téléphone et regarde sa femme. Dans ses yeux brille la même imploration qui me fait toujours fléchir. Dix ans de mariage mont appris à décoder ce regard: celui dun grand enfant qui ne veut pas résoudre les problèmes, qui veut seulement que tout le monde se réconcilie et mange des bonbons.

Amélie, je le promets, je resterai à tes côtés. Pas de Lucie. Si elle ouvre la bouche, on part immédiatement. Promis. Mais vraiment, ils sont vieux. Et si ce réveillon était le dernier?

Ce stratagème fonctionne à chaque fois. La colère dAmélie cède la place à une fatigue résignée. Elle sait quelle va accepter, non pour la bellemère, mais pour cet homme doux, timide, quelle aime malgré son incapacité à poser des limites avec sa mère.

Si on y va, ditelle lentement, les yeux dans les siens, jai une condition. On part avec ma voiture. Les clés restent dans ma poche. Au premier signe dimpolitesse, je me lève et je pars, avec ou sans toi. Daccord?

Sébastien rayonne, se lève dun bond et la serre fort.

Bien sûr! Amélie, tu es la meilleure! Jappelle ma mère, je lui dis de se préparer. Elle sera ravie, tu verras!

Amélie esquisse un sourire crispé et se libère des bras. La joie de Madame Dupont à lidée de notre venue ne rivalise quavec celle dun inquisiteur découvrant sa proie.

Les trois semaines qui précèdent la fête défilent dans une agitation qui adoucit un peu langoisse. Amélie senferme dans le travail pour ne pas penser au voyage. Elle choisit des cadeaux neutres mais chers: une couverture en laine dagneau pour le père, un coffret de thés de prestige dans une boîte en étain pour la mère. Sébastien parcourt les magasins, ajoutant à la liste interminable dictée par sa mère au téléphone: mayonnaise dune marque précise, petits pois dune variété rare, jambon dune fabrique qui aurait fermé pendant la crise.

Le 31décembre, la ville est recouverte de neige. De gros flocons mouillés collent aux vitres, les balayeurs peinent à enlever la boue gelée. Amélie conduit prudemment, scrutant les feux rouges qui sétirent à la sortie. Sébastien, à côté, serre un sac de mandarines contre ses genoux et tapote nerveusement le tableau de bord.

Tu as dit à ta mère quon apporterait de laspic? demande Amélie sans quitter la route. Elle a passé hier six heures à préparer un aspic translucide, dont elle est fière.

Je lai dit, acquiesce Sébastien, toussant légèrement. Elle a répondu quelle en a déjà. Mais je lai convaincue! Jai insisté sur le fait que le tien est meilleur.

Daccord, soupire Amélie. Alors le mien ira au chien, sil est encore en vie.

Toutou est mort depuis deux ans, Amélie.

Alors aux voisins.

Ils arrivent chez les parents vers vingt heures. Un immeuble typique de la banlieue, aux fenêtres sombres et à lodeur doignons frits dans le hall, les accueille. Lascenseur est hors service, ils montent donc à pied jusquau cinquième étage, chargeant sacs et paquets.

La porte souvre sur Madame Dupont, vêtue de sa robe de soirée scintillante quelle porte à chaque cérémonie depuis quinze ans. Ses cheveux gris sont coiffés comme un casque dacier.

Vous voilà, vous navez pas pris la poussière, lancetelle, bloquant le passage à Amélie. Sébastien, mon fils, comme tu as maigri! Tu nas plus que les yeux! On ne te nourrit pas ici?

Sébastien lembrasse sur la joue et essaie de se faufiler dans le couloir.

Maman, calmezvous Je vais bien. Bonsoir! Joyeux réveillon!

Joyeux réveillon, Madame Dupont, répond Amélie poliment, cherchant à passer derrière. Vous êtes ravissante.

La bellemère la dévisage avec un mélange de mépris et de pitié, comme si Amélie venait en sabots sales à un bal royal.

Et toi, Amélie, te voilà remise en forme. Tu conduis, tu ne marches plus. Viens, prends les pantoufles usées du père, il ny a pas dinvités, la voisine Vera est passée hier et a déchiré les dernières.

Amélie avale à contrecoeur le compliment sur son poids, enfile de grosses pantoufles masculines. Monsieur Dupont, le père, sort du salon, un homme discret qui vit caché derrière le journal ou la télé.

Bonjour, les enfants, marmonnetil en serrant la main de Sébastien. Allons à la table, la mère a tout préparé comme pour un mariage.

Lappartement ressemble à un musée du vivreensemble dantan: tapis accrochés aux murs, cristaux dans la vitrine, air chargé dodeurs de médicaments et de meubles anciens. Au centre, une table recouverte dune nappe blanche déborde de plats, mais la place dAmélie est coincée entre le canapé et le téléviseur, impossible à libérer sans déranger les convives.

Assiedstoi, Sébastien, près de ton père, ordonne Madame Dupont. Et toi, Amélie, viens tasseoir au bord, tu aideras à servir les plats chauds.

Amélie sinstalle, même si elle navait pas prévu de «courir». Autour delle, la salade russe, le hareng sous la fourrure, les tranches de pain, les canapés aux crevettes. Un plat daspic trône au centre, le sien, solitaire, à côté dun immense bol daspic de la bellemère.

Lheure passe paisiblement, la télé diffuse des chansons de Noël, Monsieur Dupont sert le champagne, Sébastien parle de son travail. Madame Dupont écoute son fils, le menton posé sur la main, mais dès quAmélie ose parler, son visage se durcit.

et on a reçu une prime, raconte Sébastien.

Bravo, mon fils! Même un sou que tu ramènes à la maison. Et toi, Amélie, tu dépenses tout? Cette robe coûte la moitié de ton salaire, non?

Amélie pose délicatement sa fourchette.

Jai acheté cette robe avec ma prime, Madame Dupont. Mon projet a remporté le premier prix du concours darchitectes.

La bellemère fait semblant de ne pas entendre.

Ah, les jeunes sont si extravagants. Tu te souviens, Sébastien, de Lucie? Quelle bonne ménagère! Elle cousait, tricotait, faisait des économies. Et ses tartes fondaient dans la bouche, pas comme les plats à emporter daujourdhui.

Sébastien sétouffe avec une salade et regarde sa femme, inquiète. Amélie mâche lentement un concombre, les yeux rivés sur la télé. Elle promet dendurer, mais ce ne sont que des mots.

Maman, pourquoi parler de Lucie? Ça fait une éternité, tente de calmer Sébastien. Amélie cuisine très bien. Goûte son aspic.

Il tend la cuillère vers le plat dAmélie. Madame Dupont intercepte sa main.

Ne touche pas! Laissele, cest le mien, je lai préparé depuis cinq heures du matin. Le tien, cest du magasin, avec de la gélatine industrielle.

Cest maison, répond Amélie dune voix douce mais ferme. Sans gélatine.

Qui encore fait sans gélatine? hausse la voix la bellemère. Personne na le temps, tout le monde travaille, construit sa carrière. Les enfants ils devraient naître plus tôt, avant que le temps ne passe. Sinon à quarante ans on a des petits qui nous appellent «grandpère».

Le sujet des enfants blesse. Ils envisagent den avoir, mais rien na abouti, les médecins conseillent la patience. Madame Dupont connaît bien ce problème.

Maman! semporte Sébastien. Nous fermons ce sujet.

Questce que jai dit? sétonne la bellemère, les mains sur le cœur. Je ne fais que souhaiter du bien! Je veux des petitsenfants avant de mourir, sinon je ne verrai pas la lignée se poursuivre. Cest de légoïsme, votre faute.

Monsieur Dupont boit un verre de vodka, préférant rester en retrait, sachant quon ne peut retenir une mère en furie.

La tension sépaissit. La nourriture perd de son goût, le champagne devient acide. Amélie regarde lhorloge: deux heures avant le son des cloches.

Au fait, les cadeaux, sanime soudain Madame Dupont. Sébastien, sors ce coffret du placard.

Sébastien apporte un sac. La bellemère en sort une chemise en coton de qualité.

Voilà, mon fils. Du vrai coton, pas ces synthétiques. Amélie, tu devrais repasser les chemises de ton mari de temps en temps, on ne voit pas un gamin sans chemise.

Amélie regarde la chemise parfaitement repassée que porte son mari.

Merci, maman, marmonnetil.

Et pour toi, Amélie, tend la bellemère un petit sac en plastique.

Amélie louvre. Il contient un lot de torchons à motifs de porcelets et une crème pour les pieds «antifissures».

Merci, forcetelle. Cest vraiment utile.

Bien sûr que cest utile! sexclame Madame Dupont. Je vois que tes talons sont secs, je les ai vus lété à la campagne. Prends soin de toi, les hommes aiment les femmes bien entretenues. Lucie était toujours comme une poupée, la peau de velours.

Ça suffit! hurle Amélie, renversant sa fourchette contre la porcelaine comme un coup de feu dans le silence.

Que veuxtu dire par «ça suffit»? demande innocemment la bellemère, les yeux brillants. Je dis la vérité. Une mère ne conseille jamais mal. Amélie, modère ton attitude. Tu es chez nous. Sébastien ta tirée hors du bord, tu devrais être reconnaissante.

Maman, arrête! sécrie Sébastien. Amélie sest débrouillée avant même de me rencontrer!

Oh, tu la défends! lance Madame Dupont, le visage rougi. Je vois comment elle me regarde! Comme de la saleté! Elle arrive, reine, avec son aspic, pensant impressionner? Je le jette aux toilettes, il sent le vinaigre! Vous avez gâché le repas!

Le silence retentit, seulement les vieilles horloges de la pièce qui tictaquent et le souffle lourd de Monsieur Dupont.

Amélie se lève lentement, ses gestes sont fluides malgré le tourbillon intérieur. Elle regarde son mari. Sébastien est désemparé, les yeux passant de la mère à la femme. Il ouvre la bouche, mais Amélie le devance.

Sébastien, ditelle dune voix posée. Les clés de la voiture sont dans ma poche. Je pars. Tu viens?

Amélie, où la nuit, la neige Maman, excusetoi!

Moi?! pousse un cri Madame Dupont. Face à cette impolie? Que ça roule! Que le chemin soit large! Enfin, on pourra profiter de la famille sans étrangers!

Sébastien reste figé, les yeux alternant entre la mère et la femme. Son visage montre la lutte entre la peur de la mère et la peur de perdre sa compagne.

Attends, Amélie, calmonsnous murmuretil.

Cest la fin. Amélie comprend cela comme si un projecteur léclairait. Il ne partira pas. Il restera, mangera la salade, écoutera les critiques, hocherait la tête, parce que «ma mère est vieille».

Je te comprends, acquiesce Amélie.

Elle sort dans le couloir, retire les grosses pantoufles du père, enfile ses bottes, met son doudoune. La voix de la bellemère résonne depuis la cuisine: «Tu vois, je lai dit! La hystérique! Tu las laissée hors du réveillon!»

Amélie ouvre la porte dentrée. Lair glacial du hall la frappe, rafraîchissant ses pensées. Elle ne sent aucune douleur, seulement un immense soulagement. Comme si elle avait déposé un sac de pierres quelle portait depuis dix ans.

Elle descend les escaliers, sort dans la rue. La neige continue de tomber, recouvrant la cour dun voile blanc. La voiture, recouverte de neige, lattend. Elle démarre, le chauffage se met en marche. En attendant que le parebrise se dégivre, elle sort son téléphone. Trois appels manqués de Sébastien. Elle désactive le son et le laisse sur le siège voisin.

En quittant le parking, elle aperçoit au cinquième étage la silhouette de son mari qui regarde en bas. Amélie ne fait pas signe. Elle allume la radio. Une chanson de Noël joyeuse, pleine de miracles, passe.

La route vers chez elle est vide. La ville sinstalle déjà autour des tables, prête à accueillir le coup des douze coups. Amélie conduit, sourit, imagine son petit appartement tranquille. Elle se voit enlever le maquillage, enfiler son pyjama préféré, verser un verre de vin et lancer le film quAlors, alors que la première cloche retentit, Amélie sourit, verse un verre de rouge et se promet de ne jamais laisser le passé gâcher ses réveillons.

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Mon mari propose de fêter la Saint-Sylvestre chez ses parents qui ne peuvent pas me supporter.
Encore une année entière côte à côte… Dernièrement, Arkadi Ivanovitch ne sortait plus seul dans la rue. Depuis le jour où, parti à la polyclinique, il avait oublié où il habitait et même son propre nom. Il s’était dirigé dans une autre direction, errant longtemps dans le quartier jusqu’à ce que son regard soit attiré par un bâtiment familier : l’ancienne manufacture horlogère où Arkadi avait travaillé près de cinquante ans. Devant cet édifice, il savait qu’il le connaissait, mais impossible de se souvenir pourquoi ou qui il était, jusqu’à ce qu’un jeune collègue, Julien Akoulov, l’aborde en l’appelant « Mon vieux ! Arkadi, tu nous manques, on se rappelait encore tout récemment quel maître et mentor tu étais… » Quelque chose se délia dans l’esprit d’Arkadi, les souvenirs revinrent d’un coup, Dieu merci… Julien fut ravi et proposa, voyant Arkadi fatigué, de le ramener en voiture. Depuis ce jour, Nathalie, sa femme, ne le laissa plus sortir seul, même si sa mémoire était revenue. Ils sortaient maintenant ensemble pour la promenade, les courses, ou la polyclinique. Mais un jour Arkadi tomba malade, fièvre et forte toux. Nathalie, bien que fatiguée elle-même, courut à la pharmacie et au supermarché. Elle acheta quelques produits et médicaments, mais soudain, prise d’une étrange faiblesse et d’essoufflement, sa sacoche lui parut insupportablement lourde. S’essuyant, elle traîna le sac vers la maison, puis posa le tout sur la neige fraîche, et s’effondra doucement sur le chemin menant chez eux. Sa dernière pensée : « Pourquoi ai-je acheté tant de choses d’un coup… la vieillesse me ramollit le cerveau ! » Heureusement, leurs voisins sortirent de l’immeuble, virent Nathalie allongée dans la neige et appelèrent les secours… Nathalie fut emmenée en ambulance, les voisins prirent son sac et frappèrent à la porte. « Son mari Arkadi doit être à la maison, souffrant sans doute, ça fait plusieurs jours que je ne l’ai pas vu », supposa Madame Nina. Arkadi entendit la sonnette, mais sa toux et la fièvre l’empêchèrent de se lever, le plongeant dans une sorte de rêve éveillé, inquiet de ne pas voir revenir sa chère Nathalie… Subitement il sentit des pas légers, aperçut enfin Nathalie, froide et pâle, qui lui demanda d’ouvrir la porte. Sans raison, il laissa entrer la voisine et Julien, « Pourquoi tu n’ouvrais pas ? » « Où est Nathalie ? Elle était là à l’instant ! » « Elle est en réanimation à l’hôpital, » s’étonna Nina. Julien devina qu’Arkadi délirait, et le rattrapa juste avant qu’il ne s’évanouisse… La voisine et Julien appelèrent les urgences, diagnostic : malaise dû à la fièvre… Deux semaines plus tard, Nathalie rentra de l’hôpital, amenée en voiture par Julien. Lui et la voisine avaient pris soin d’Arkadi, qui se remit peu à peu. L’essentiel : ils étaient réunis. Une fois enfin seuls, Arkadi et sa femme contenaient leurs larmes, se réjouissant de la bonté des voisins et de Julien, devenu autrefois un homme grâce à Arkadi. « Dans quelques jours, c’est le Nouvel An, Arkadi, quelle chance d’être encore ensemble, » souffla Nathalie en se blottissant contre lui. « Dis-moi, comment as-tu fait pour venir ici depuis l’hôpital et m’inciter à ouvrir à mes sauveurs ? Sans toi, j’aurais pu mourir… » osa demander Arkadi. Nathalie, surprise, répondit : « Vraiment ? On m’a dit que j’avais fait une mort clinique… Je me rappelle aussi être venue vers toi, comme en rêve, à l’hôpital puis chez nous… » « Quels miracles nous arrivent dans notre grand âge… Je t’aime comme avant, peut-être plus encore, » murmura Arkadi en lui serrant les mains. Ils restèrent longtemps silencieux, craignant d’être séparés à nouveau… La veille du Réveillon, Julien vint avec des pâtisseries, puis ce fut au tour de Nina de passer boire le thé, et l’atmosphère était chaude et émue. Le Nouvel An, Arkadi et Nathalie le fêtèrent ensemble, « Tu sais, j’ai fait le vœu que si nous passions cette nuit ensemble, alors cette année serait la nôtre. On va encore vivre, » dit Nathalie. Et ils éclatèrent de rire, heureux de cette pensée. Une année entière encore à vivre ensemble, c’est si précieux, c’est le vrai bonheur.