Cher journal,
Il y a plusieurs années, jai vécu seule avec mon fils Louis, après mon divorce, dans un pays étranger, loin de la France. Le mal du pays me tenait compagnie, javais ce sentiment de solitude profonde, comme si je nappartenais à aucun endroit. Chaque soir, je montais sur mon vieux vélo et je pédalais longtemps, parcourant les rues inconnues, les avenues que je ne connaissais que de nom. Le cœur serré, je regardais les maisons bien entretenues, les massifs de fleurs devant les portes, les silhouettes derrière les rideaux où les fenêtres brillaient. Je me disais : « Voilà des gens qui vivent heureux, satisfaits », et je rêvais davoir, moi aussi, un tel quotidien. Ma famille était restée de lautre côté de la frontière, mon mariage sétait effondré, et les amitiés se sont dissipées, comme on le voit souvent après une séparation. Je me sentais abandonnée et triste.
Parmi toutes ces façades, une maison au bout dune rue inconnue, dans un culdesac sombre, attirait mon regard. Ce nétait même pas vraiment une maison que lon distinguait bien, mais surtout une fenêtre. Derrière les arbres, cette lucarne restait toujours allumée, même quand les autres habitations sassombrissaient. Le temps passa, et en tournant les virages de la ville, je me retrouvais régulièrement devant cette rue, immobile, à observer à travers les feuillages cette lumière persistante, me disant que derrière cette fenêtre il y avait famille, amour, bonheur. Puis je reprenais mon vélo et regagnais mon logis, froid, sombre, vide.
Un soir, jai décidé davancer jusquau bout du culdesac pour découvrir ce qui se cachait là. Je suis allée tout droit, suis tombée dans une impasse en forme de T, puis ai tourné à gauche et me suis retrouvée sur une rue familière qui menait, à droite, à ma propre maison. Au départ, je nai rien compris. Je pensais être loin, perdue dans un lieu inconnu, alors quen réalité, à cause du réseau circulaire des rues, je métais embrouillée et navais pas réalisé à quel point jétais proche de mon domicile. Je suis repartie à lendroit où je marrêtais toujours pour contempler cette fenêtre enchantée.
Alors que le brouillard se dissipait, tout linconnu est devenu soudain familier : les arbres, les maisons voisines, et surtout la fenêtre. Cétait la fenêtre de ma propre maison, celle qui brillait à travers les arbres et le jardin de la maison dà côté. Mon fils, qui navait pas encore couché, laissait la lumière allumée, mattendant à mon retour de promenade à vélo. Comme un voile levé de mes yeux, jai compris que je me tenais un instant dans cette rue magique inconnue, et linstant daprès, jétais juste derrière ma propre porte. Cette fenêtre, tel un phare damour dans lobscurité, ma guidée tout ce temps.
Je suis rentrée, ai enlacé Louis, lai embrassé avant quil ne sendorme, et jai réalisé que tout ce que je désiraisamour, famille, bonheurétait déjà là, dans ma maison. Jétais simplement aveugle, je ne le voyais pas, je ne le chérissais pas.
Cette nuit, je me sens enfin en paix, le cœur allégé, et je sais que la lumière qui brillait était toujours celle de mon foyer.







