Eh bien, ça alors ! ai-je laissé échapper en guise de salut, en voyant sur le seuil une petite grand-mère fluette en jean, affichant un sourire malicieux sur ses lèvres fines. Sous ses paupières plissées, brillaient des yeux pleins de malice.
« La grand-mère de Camille, Josiane Dupuis », me suis-je souvenu. « Mais quand même, débarquer sans prévenir, même pas un coup de fil »
Salut, mon grand ! me lance-t-elle en souriant toujours. Tu me laisses entrer ou je campe devant la porte ?
Oui oui, bien sûr ! me suis-je empressé de répondre. Entrez donc !
Josiane Dupuis traîna dans lappartement une petite valise à roulettes… Un thé bien corsé sil te plaît ! exigea-t-elle, alors que je lui proposais une tasse. Camille travaille, Océane est à la maternelle, et toi, tu glandes ?
Congé forcé ai-je marmonné. Deux semaines de repos imposé, nécessité professionnelle Mon rêve de deux semaines de détente sévaporait. Je lai regardée avec espoir: Vous restez longtemps parmi nous?
Gagné, répondit-elle en brisant mon espoir, pour un bon moment.
Jai soupiré. Je connaissais à peine Josiane Dupuis. Juste aperçue à notre mariage avec Camille venue de Dijon à lépoque. Mais mon beau-père mavait beaucoup parlé delle. Quand il évoquait sa belle-mère, il chuchotait presque, lançant des regards inquiets autour de lui. À croire quil la respectait autant quil la craignait.
Va me faire la vaisselle ordonna-t-elle et prépare-toi: on va faire un tour de reconnaissance de la ville, tu me sers de guide !
Impossible de protester, même pas essayé. Son ton me rappelait la voix du sergent-chef Lemoine au service militaire. Protester contre lui, cétait courir à sa perte.
Tu me feras visiter les quais ! lança Josiane Dupuis. Cest par où le plus simple ? Elle mempoigna le bras, et partit dun pas assuré sur le trottoir, regardant tout autour avec curiosité.
En taxi, ai-je haussé les épaules.
Dun geste vif, elle porta deux doigts à sa bouche et lança un coup de sifflet strident. Un taxi sarrêta net.
Mais enfin, grand-mère, on ne siffle pas comme ça en pleine rue Qu’est-ce que les gens vont penser? lui dis-je en laidant à sinstaller à lavant.
Ils ne penseront rien, répondit la petite mamie à cheveux blancs, tout sourire. Ils croiront que cest toi qui manques de manières !
Le chauffeur éclata de rire avec elle, et ils tapèrent dans leurs mains comme de vieux amis complices.
Tes un bon gars, Paul, poursuivit ma belle-grand-mère, enquanto nous longions la Seine. Ta grand-mère doit être une dame posée, très distinguée; moi, jen suis incapable. Mon mari, feu le papy de Camille, sest habitué à ma nature excentrique, mais non sans efforts. Il adorait les livres, il était discret, et voilà que je débarque dans sa vie! Je lembarquais randonner, sauter en parachute Le deltaplane, par contre, impossible, ça le terrorisait. Il mattendait à la descente, bras dessus bras dessous avec sa fille, pendant que moi, je tournais dans le ciel.
Tout étonné, jécoutais Josiane raconter sa jeunesse. Camille ne mavait jamais parlé des folies de sa grand-mère. Sa vie semblait avoir été pleine daventures. Et tant de choses devenaient claires sur son caractère!
Elle me lança un regard perçant :
Toi, le saut en parachute, tu connais ?
À larmée. Quatorze sauts, avouai-je, non sans fierté.
Voilà qui force le respect ! hocha-t-elle. Et de murmurer une chanson :
« On tombera longtemps ensemble,
Ce joli saut, pour le frisson »
Je connaissais lair, jai enchaîné :
« Le nuage de soie blanche,
Vole en mouette sur nos fronts »
Et là, jai senti un lien naître entre cette aïeule peu commune et moi; la gêne avait complètement disparu.
On va sarrêter manger un morceau, lança-t-elle. Viens, la baraque là-bas minspire, ça sent le bon barbecue, tu sens ça ?
Le chef un homme trapu, le cheveu brun et lair malicieux enfilait à grands gestes de généreux morceaux de viande sur des broches. On aurait dit quil pouvait embrocher ses adversaires avec autant de satisfaction. En le voyant, jai failli lancer un « Olé ! » et proposer un bal musette improvisé.
À peine assis, Josiane me lança ce regard coquin et entonna dune voix étonnamment claire :
« Hola, monsieur le chef,
On aimerait bien fêter un mariage ! »
Le chef eut un sursaut, puis, illuminé par la fantaisie contagieuse de ma grand-mère, reprit le refrain:
« Fêter un mariage,
Hola, monsieur le chef ! »
Régalez-vous, madame, fit-il, dévoilant une dentition éclatante, posant devant nous plats de brochettes, pain de campagne et beaux bouquets dherbes fraîches. Deux verres de Côtes-du-Rhône vinrent parfaire le tout, avant quil ne sincline, main sur le cœur.
Lodeur de viande grillée attira un chaton gris, qui, timidement, sapprocha de la table, les yeux pleins despoir.
Cest exactement ce quil nous fallait, sourit Josiane. Approche, mon petit. Puis, se tournant vers le chef : Un peu de viande crue pour notre ami, coupée tout petit sil vous plaît !
Pendant que le chat se régalait, Josiane me fit la leçon :
Vous élevez une petite fille chez vous, cest merveilleux, mais sans chat à la maison, comment lui apprendrez-vous la gentillesse, lattention, la compassion? Voilà ton allié !
De retour, Josiane entreprit de laver lanimal, pendant que je courais acheter tout le nécessaire: litière, écuelles, griffoir, petit panier moelleux. Quand je revins, la maison bondissait de cris de joie: Camille et Océane sautaient au cou de leur grand-mère, tandis que le chat rebaptisé Gustave observait ses nouveaux humains, perché sur le canapé.
Tiens, Océane, un petit ensemble dété ! distribuait les cadeaux Josiane. Pour toi, Camille rien ne plaît plus à un mari que de la jolie dentelle dans larmoire de sa femme !
La semaine suivante, Océane nest pas allée à la maternelle : partie tous les matins avec sa grand-mère, les deux rentraient éreintées mais radieuses, complices comme jamais.
Paul et le chat Gustave les attendaient à la maison. Le soir venu, Camille rejoignait le groupe pour leur promenade quotidienne, Gustave sur les talons.
Jai à te parler, Paul, me dit un soir Josiane, soudain grave. Demain je repars, il est temps. Ceci, tu le donneras à Camille une fois que je serai partie. Elle me tendit une enveloppe. Cest mon testament. Lappartement et tous mes biens pour elle, et à toi, la bibliothèque que mon mari a réunie toutes ces années. Quelques perles rares, des dédicaces de grandes plumes
Pourquoi, Josiane ? protestai-je, mais elle marrêta de la main.
Je nai rien dit à Camille, mais à toi si: jai des soucis au cœur, cest sérieux. Ça peut sarrêter net maintenant ; il faut préparer les choses.
Vous ne devriez pas rester seule ! mexclamai-je.
Je ne le suis jamais, sourit-elle. Il y a ma fille tout près, ta belle-mère dans la ville à côté. Prends soin de Camille et dOcéane. Tu es un homme bien, fiable. Et puis, pour toi je suis doublement ta belle-mère, non ? elle me donna une tape sur lépaule avant de rire à gorge déployée.
Vous pourriez rester encore un peu tentai-je.
Josiane me remercia dun sourire, mais sa tête sinclina, résolue.
Toute la famille la raccompagna, même Gustave dans les bras dOcéane semblait attristé.
Une nouvelle fois, Josiane porta deux doigts à la bouche et siffla. Un taxi pila.
Allons-y, mon gendre, tu maccompagnes à la gare ! ordonna-t-elle en embrassant Camille et Océane avant de sinstaller à lavant.
Le chauffeur la contemplait, ébahi par sa façon si peu ordinaire de faire arrêter un taxi.
Quest-ce que tu regardes ? grognai-je. Jamais vu une dame distinguée ?
La petite mamie sèche secoua ses boucles argentées, éclata de rire et vint taper très fort dans ma main.
*Dans mon carnet ce soir, je retiens une chose: ne jamais sous-estimer une grand-mère française. Derrière les rides, il y a des réserves dénergie insoupçonnées, et une tendresse inépuisable. Il men restera un souvenir fort: parfois, dans la vie de famille, la belle-famille au carré révèle des trésors damour et daventure.*Quand le train sest ébranlé, jai guetté jusquà ce que la silhouette de Josiane disparaisse, petit bras levé derrière la vitre, sourire espiègle indécrottable. Dans le taxi du retour, une brise traversa la fenêtre ; il me sembla quelle sentait la lavande et le feu de bois un parfum denfance, de légendes familiales, de ce courage tranquille qui traverse les générations.
À la maison, Camille ouvrit lenveloppe dun air ému. On lut ensemble les mots de Josiane, maladroitement tracés, vibrants de vie: « Soyez fous, osez laventure, même en famille. Et noubliez jamais: une vie sage est fort ennuyeuse! »
Cette nuit-là, cest Gustave le chat qui grimpa sur mon oreiller et se roula contre ma joue. Camille, blottie tout contre moi, murmura: « Elle a raison, tu sais. Le bonheur, cest oser bousculer un peu sa routine à deux, ou à trois ou même à quatre! »
Au petit matin, Océane, coiffée de travers, affirma solennellement quon devait partir randonner sur la Butte, comme laurait voulu son arrière-grand-mère. Gustave, collier de ficelle neuve autour du cou, naurait raté ça pour rien au monde. On ferma la porte derrière nous: rires, sac à dos, complicités.
Sous la lumière dorée, il me sembla entendre, porté par le vent, un court sifflement vif, joyeux, comme une promesse lancée à la vie. Jy répondis, instinctivement, sans me retourner.
Désormais, chez nous, personne ne sous-estimait plus une grand-mère française ni lart de faire surgir, au cœur du quotidien, le goût de laventure.






