La Belle-Mère au Carré — Eh bien, ça alors ! — s’exclama Édouard en guise de salut, découvrant sur le seuil une petite grand-mère sèche vêtue d’un jean, les lèvres pincées en un sourire malicieux et le regard pétillant de malice sous des paupières plissées. Il reconnut aussitôt la grand-mère de Claire, Madame Valentine Perrot. « Mais comment cela — sans prévenir, même pas un coup de fil… » — Salut, fiston ! — lança-t-elle toujours souriante. — Tu m’ouvres ? — Oui, bien sûr ! — s’empressa Édouard. — Entrez. Madame Perrot roula un petit bagage à roulettes dans l’appartement. — Pour moi, un thé bien fort ! — ordonna-t-elle alors qu’Édouard lui proposait une tasse. — Claire est au travail, la petite Lola à la maternelle, et toi, tu ne fais rien ? — Congé forcé, — abattit-il d’un air morose. — Deux semaines de « nécessité professionnelle ». Son rêve de vacances s’envolait déjà. Avec espoir, il demanda : — Vous restez longtemps chez nous ? — Tu as deviné, — confirma-t-elle en cassant ses derniers espoirs, — je suis là pour un moment. Édouard soupira. Il ne connaissait sa belle-grand-mère que de vue, seulement à son mariage avec Claire où elle était venue d’une autre ville. Il n’en avait entendu que des histoires par son beau-père, qui, en parlant de sa propre belle-mère, baissait la voix et jetait des regards inquiets — on sentait qu’il la respectait jusqu’à en trembler des genoux. — Va laver la vaisselle, — ordonna-t-elle, — et prépare-toi. Je t’emmène faire le tour de la ville — tu seras mon guide ! Édouard n’osa pas protester, même pas essayer. Elle avait le ton de l’adjudante-cheffe de son régiment à l’armée, et il savait qu’il valait mieux obéir. — Tu me montreras la Seine ! — ordonna Mme Perrot. — C’est par où le plus pratique ? — Elle passa son bras sous celui d’Édouard et s’élança, les yeux curieux. — En taxi, — répondit-il en haussant les épaules. Mme Perrot porta ses doigts en anneau à ses lèvres et siffla un coup strident. Un taxi pile devant eux s’arrêta en trombe. — Faut-il vraiment siffler ? Que vont penser les gens ? — râlait Édouard en l’aidant à monter devant. — Ils ne penseront rien, — s’amusait la menue grand-mère aux cheveux blancs. — Ils diront que c’est toi le mal élevé ! Le chauffeur éclata de rire, échangeant une tape complice avec Mme Perrot. — Tu es un garçon bien éduqué, Édouard, — lui disait la vieille parente alors qu’ils flânaient sur les quais de la Seine. — Ta mamie doit être très correcte, très digne ; moi, je ne sais pas faire. Mon mari, le grand-père de Claire, Dieu ait son âme, en a mis du temps à s’habituer à mon caractère. Lui, c’était un rat de bibliothèque, calme, réservé… et puis je suis arrivée ! Je l’ai traîné en montagne, j’ai même réussi à lui faire essayer le parachute. Seul le parapente le terrorisait — alors il restait sagement à m’attendre avec notre fille pendant que je tournais au-dessus de sa tête. Édouard écoutait, ébahi. Claire ne lui avait jamais parlé des passions de sa grand-mère. — Toi-même, tu as déjà sauté en parachute ? — À l’armée, quatorze sauts, — répondit-il, un brin fier. — Bravo ! J’aime ça. — approuva Mme Perrot, et entonna : « Long sera notre chute, Dans ce saut perpétuel… » Édouard connaissait la chanson, la suivit avec entrain. Leur duo brisa la glace et il ne se sentit plus intimidé face à cette incroyable petite dame. — On se pose ? Tu sens cette odeur ? Le marchand de brochettes, là-bas, me semble fameux ! Le grillardin, brun ténébreux au regard de rapace, embrochait la viande comme s’il transperçait ses ennemis. On avait envie de crier « Ole ! » et de danser jusqu’au bout de la nuit. Assise en face de lui, Mme Perrot lança, d’une voix étonnamment claire : « Salut à toi, mon ami, Ah, chanter à un mariage… » Le chef sursauta, la dévisagea, puis sourire complice, entama le duo : « Chanter à la fête, quelle joie, Gamarjoba, mon gars ! » — Servez-vous, chère madame, — répondit le roi du barbecue avec un sourire éclatant, déposant brochettes, lavash et herbes fraîches sur leur table, ainsi que deux verres de vin glacé. Un chaton gris accourut, attiré par le fumet. — Te voilà, notre invité ! — s’attendrit Mme Perrot. — Approche, petit ! Elle demanda au chef : — Un peu de viande fraîche, coupée fin pour notre ami ! Tandis que le minou dévorait, Mme Perrot morigérait Édouard : — Vous avez une fille ! Comment allez-vous lui apprendre la tendresse sans bête à la maison ? Ce chaton, c’est votre mission ! À la fin de la balade, elle donna le bain au chaton fraîchement adopté et envoya Édouard acheter tous les accessoires nécessaires. À son retour avec l’attirail complet, la maison résonnait de cris de joie : Claire et Lola s’étaient précipitées sur leur grand-mère, enlaçant la nouvelle idole familiale tandis que le chaton, installé sur le dossier du canapé, découvrait ses nouveaux maîtres. — Lola, voilà un bel ensemble d’été, — distribuait la grand-mère — et pour toi, Claire, rien ne fait plus effet auprès de son mari que des dessous en dentelle… La semaine suivante fut consacrée aux escapades : Lola, sans école, passait ses journées dehors avec sa grand-mère. À la maison les attendaient Édouard et le chaton — désormais baptisé Léo. Claire rejoignait la bande le soir pour de longues promenades familiales, Léo compris. — Il faut que je te parle, Édouard, — déclara soudain Mme Perrot, grave. — Demain je pars, il est temps. Tiens, tu remettras ceci à Claire après mon départ. — Un document sous plastique : — Mon testament. L’appartement et tous mes biens pour elle ; et pour toi, la bibliothèque que mon mari a constituée toute sa vie. Il y a des raretés, des livres dédicacés… — Mais enfin, pourquoi ?! — protesta Édouard, mais elle l’arrêta d’un geste. — Je n’ai rien dit à Claire, mais à toi oui : j’ai un gros problème cardiaque. Ça peut finir d’un coup, il faut s’y préparer. — Et seule, ce n’est pas possible ! — Je ne suis jamais seule, — sourit-elle. — Et puis il y a ma fille, ta belle-mère, dans la ville voisine. Toi, prends soin de Claire et élève bien Lola. Tu es un gars bien, solide. Et puis, pour toi, je suis la belle-mère au carré ! — Elle lui donna une petite tape complice sur l’épaule et éclata de rire. — Restez donc encore un peu… Mais Mme Perrot, sourire doux, refusa d’un signe. Tous vinrent la raccompagner, Léo dans les bras de Lola, l’air triste aussi. Sur le trottoir, elle siffla de nouveau entre ses doigts : taxi en arrêt immédiat ! — Allez, mon grand, tu me conduis à la gare ! — ordonna-t-elle, embrassa ses filles et grimpa à l’avant. Le chauffeur observa la mamie d’un air perplexe. — Vous n’avez jamais vu de femmes respectables ? — lança Édouard. La petite grand-mère, secouant sa nuque blanche, partit d’un éclat de rire et tapa joyeusement dans la main qu’Édouard lui tendait.

Eh bien, ça alors ! ai-je laissé échapper en guise de salut, en voyant sur le seuil une petite grand-mère fluette en jean, affichant un sourire malicieux sur ses lèvres fines. Sous ses paupières plissées, brillaient des yeux pleins de malice.

« La grand-mère de Camille, Josiane Dupuis », me suis-je souvenu. « Mais quand même, débarquer sans prévenir, même pas un coup de fil »

Salut, mon grand ! me lance-t-elle en souriant toujours. Tu me laisses entrer ou je campe devant la porte ?

Oui oui, bien sûr ! me suis-je empressé de répondre. Entrez donc !

Josiane Dupuis traîna dans lappartement une petite valise à roulettes… Un thé bien corsé sil te plaît ! exigea-t-elle, alors que je lui proposais une tasse. Camille travaille, Océane est à la maternelle, et toi, tu glandes ?

Congé forcé ai-je marmonné. Deux semaines de repos imposé, nécessité professionnelle Mon rêve de deux semaines de détente sévaporait. Je lai regardée avec espoir: Vous restez longtemps parmi nous?

Gagné, répondit-elle en brisant mon espoir, pour un bon moment.

Jai soupiré. Je connaissais à peine Josiane Dupuis. Juste aperçue à notre mariage avec Camille venue de Dijon à lépoque. Mais mon beau-père mavait beaucoup parlé delle. Quand il évoquait sa belle-mère, il chuchotait presque, lançant des regards inquiets autour de lui. À croire quil la respectait autant quil la craignait.

Va me faire la vaisselle ordonna-t-elle et prépare-toi: on va faire un tour de reconnaissance de la ville, tu me sers de guide !

Impossible de protester, même pas essayé. Son ton me rappelait la voix du sergent-chef Lemoine au service militaire. Protester contre lui, cétait courir à sa perte.

Tu me feras visiter les quais ! lança Josiane Dupuis. Cest par où le plus simple ? Elle mempoigna le bras, et partit dun pas assuré sur le trottoir, regardant tout autour avec curiosité.

En taxi, ai-je haussé les épaules.

Dun geste vif, elle porta deux doigts à sa bouche et lança un coup de sifflet strident. Un taxi sarrêta net.

Mais enfin, grand-mère, on ne siffle pas comme ça en pleine rue Qu’est-ce que les gens vont penser? lui dis-je en laidant à sinstaller à lavant.

Ils ne penseront rien, répondit la petite mamie à cheveux blancs, tout sourire. Ils croiront que cest toi qui manques de manières !

Le chauffeur éclata de rire avec elle, et ils tapèrent dans leurs mains comme de vieux amis complices.

Tes un bon gars, Paul, poursuivit ma belle-grand-mère, enquanto nous longions la Seine. Ta grand-mère doit être une dame posée, très distinguée; moi, jen suis incapable. Mon mari, feu le papy de Camille, sest habitué à ma nature excentrique, mais non sans efforts. Il adorait les livres, il était discret, et voilà que je débarque dans sa vie! Je lembarquais randonner, sauter en parachute Le deltaplane, par contre, impossible, ça le terrorisait. Il mattendait à la descente, bras dessus bras dessous avec sa fille, pendant que moi, je tournais dans le ciel.

Tout étonné, jécoutais Josiane raconter sa jeunesse. Camille ne mavait jamais parlé des folies de sa grand-mère. Sa vie semblait avoir été pleine daventures. Et tant de choses devenaient claires sur son caractère!

Elle me lança un regard perçant :

Toi, le saut en parachute, tu connais ?

À larmée. Quatorze sauts, avouai-je, non sans fierté.

Voilà qui force le respect ! hocha-t-elle. Et de murmurer une chanson :

« On tombera longtemps ensemble,
Ce joli saut, pour le frisson »

Je connaissais lair, jai enchaîné :

« Le nuage de soie blanche,
Vole en mouette sur nos fronts »

Et là, jai senti un lien naître entre cette aïeule peu commune et moi; la gêne avait complètement disparu.

On va sarrêter manger un morceau, lança-t-elle. Viens, la baraque là-bas minspire, ça sent le bon barbecue, tu sens ça ?

Le chef un homme trapu, le cheveu brun et lair malicieux enfilait à grands gestes de généreux morceaux de viande sur des broches. On aurait dit quil pouvait embrocher ses adversaires avec autant de satisfaction. En le voyant, jai failli lancer un « Olé ! » et proposer un bal musette improvisé.

À peine assis, Josiane me lança ce regard coquin et entonna dune voix étonnamment claire :

« Hola, monsieur le chef,
On aimerait bien fêter un mariage ! »

Le chef eut un sursaut, puis, illuminé par la fantaisie contagieuse de ma grand-mère, reprit le refrain:

« Fêter un mariage,
Hola, monsieur le chef ! »

Régalez-vous, madame, fit-il, dévoilant une dentition éclatante, posant devant nous plats de brochettes, pain de campagne et beaux bouquets dherbes fraîches. Deux verres de Côtes-du-Rhône vinrent parfaire le tout, avant quil ne sincline, main sur le cœur.

Lodeur de viande grillée attira un chaton gris, qui, timidement, sapprocha de la table, les yeux pleins despoir.

Cest exactement ce quil nous fallait, sourit Josiane. Approche, mon petit. Puis, se tournant vers le chef : Un peu de viande crue pour notre ami, coupée tout petit sil vous plaît !

Pendant que le chat se régalait, Josiane me fit la leçon :

Vous élevez une petite fille chez vous, cest merveilleux, mais sans chat à la maison, comment lui apprendrez-vous la gentillesse, lattention, la compassion? Voilà ton allié !

De retour, Josiane entreprit de laver lanimal, pendant que je courais acheter tout le nécessaire: litière, écuelles, griffoir, petit panier moelleux. Quand je revins, la maison bondissait de cris de joie: Camille et Océane sautaient au cou de leur grand-mère, tandis que le chat rebaptisé Gustave observait ses nouveaux humains, perché sur le canapé.

Tiens, Océane, un petit ensemble dété ! distribuait les cadeaux Josiane. Pour toi, Camille rien ne plaît plus à un mari que de la jolie dentelle dans larmoire de sa femme !

La semaine suivante, Océane nest pas allée à la maternelle : partie tous les matins avec sa grand-mère, les deux rentraient éreintées mais radieuses, complices comme jamais.

Paul et le chat Gustave les attendaient à la maison. Le soir venu, Camille rejoignait le groupe pour leur promenade quotidienne, Gustave sur les talons.

Jai à te parler, Paul, me dit un soir Josiane, soudain grave. Demain je repars, il est temps. Ceci, tu le donneras à Camille une fois que je serai partie. Elle me tendit une enveloppe. Cest mon testament. Lappartement et tous mes biens pour elle, et à toi, la bibliothèque que mon mari a réunie toutes ces années. Quelques perles rares, des dédicaces de grandes plumes

Pourquoi, Josiane ? protestai-je, mais elle marrêta de la main.

Je nai rien dit à Camille, mais à toi si: jai des soucis au cœur, cest sérieux. Ça peut sarrêter net maintenant ; il faut préparer les choses.

Vous ne devriez pas rester seule ! mexclamai-je.

Je ne le suis jamais, sourit-elle. Il y a ma fille tout près, ta belle-mère dans la ville à côté. Prends soin de Camille et dOcéane. Tu es un homme bien, fiable. Et puis, pour toi je suis doublement ta belle-mère, non ? elle me donna une tape sur lépaule avant de rire à gorge déployée.

Vous pourriez rester encore un peu tentai-je.

Josiane me remercia dun sourire, mais sa tête sinclina, résolue.

Toute la famille la raccompagna, même Gustave dans les bras dOcéane semblait attristé.

Une nouvelle fois, Josiane porta deux doigts à la bouche et siffla. Un taxi pila.

Allons-y, mon gendre, tu maccompagnes à la gare ! ordonna-t-elle en embrassant Camille et Océane avant de sinstaller à lavant.

Le chauffeur la contemplait, ébahi par sa façon si peu ordinaire de faire arrêter un taxi.

Quest-ce que tu regardes ? grognai-je. Jamais vu une dame distinguée ?

La petite mamie sèche secoua ses boucles argentées, éclata de rire et vint taper très fort dans ma main.

*Dans mon carnet ce soir, je retiens une chose: ne jamais sous-estimer une grand-mère française. Derrière les rides, il y a des réserves dénergie insoupçonnées, et une tendresse inépuisable. Il men restera un souvenir fort: parfois, dans la vie de famille, la belle-famille au carré révèle des trésors damour et daventure.*Quand le train sest ébranlé, jai guetté jusquà ce que la silhouette de Josiane disparaisse, petit bras levé derrière la vitre, sourire espiègle indécrottable. Dans le taxi du retour, une brise traversa la fenêtre ; il me sembla quelle sentait la lavande et le feu de bois un parfum denfance, de légendes familiales, de ce courage tranquille qui traverse les générations.

À la maison, Camille ouvrit lenveloppe dun air ému. On lut ensemble les mots de Josiane, maladroitement tracés, vibrants de vie: « Soyez fous, osez laventure, même en famille. Et noubliez jamais: une vie sage est fort ennuyeuse! »

Cette nuit-là, cest Gustave le chat qui grimpa sur mon oreiller et se roula contre ma joue. Camille, blottie tout contre moi, murmura: « Elle a raison, tu sais. Le bonheur, cest oser bousculer un peu sa routine à deux, ou à trois ou même à quatre! »

Au petit matin, Océane, coiffée de travers, affirma solennellement quon devait partir randonner sur la Butte, comme laurait voulu son arrière-grand-mère. Gustave, collier de ficelle neuve autour du cou, naurait raté ça pour rien au monde. On ferma la porte derrière nous: rires, sac à dos, complicités.

Sous la lumière dorée, il me sembla entendre, porté par le vent, un court sifflement vif, joyeux, comme une promesse lancée à la vie. Jy répondis, instinctivement, sans me retourner.

Désormais, chez nous, personne ne sous-estimait plus une grand-mère française ni lart de faire surgir, au cœur du quotidien, le goût de laventure.

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La Belle-Mère au Carré — Eh bien, ça alors ! — s’exclama Édouard en guise de salut, découvrant sur le seuil une petite grand-mère sèche vêtue d’un jean, les lèvres pincées en un sourire malicieux et le regard pétillant de malice sous des paupières plissées. Il reconnut aussitôt la grand-mère de Claire, Madame Valentine Perrot. « Mais comment cela — sans prévenir, même pas un coup de fil… » — Salut, fiston ! — lança-t-elle toujours souriante. — Tu m’ouvres ? — Oui, bien sûr ! — s’empressa Édouard. — Entrez. Madame Perrot roula un petit bagage à roulettes dans l’appartement. — Pour moi, un thé bien fort ! — ordonna-t-elle alors qu’Édouard lui proposait une tasse. — Claire est au travail, la petite Lola à la maternelle, et toi, tu ne fais rien ? — Congé forcé, — abattit-il d’un air morose. — Deux semaines de « nécessité professionnelle ». Son rêve de vacances s’envolait déjà. Avec espoir, il demanda : — Vous restez longtemps chez nous ? — Tu as deviné, — confirma-t-elle en cassant ses derniers espoirs, — je suis là pour un moment. Édouard soupira. Il ne connaissait sa belle-grand-mère que de vue, seulement à son mariage avec Claire où elle était venue d’une autre ville. Il n’en avait entendu que des histoires par son beau-père, qui, en parlant de sa propre belle-mère, baissait la voix et jetait des regards inquiets — on sentait qu’il la respectait jusqu’à en trembler des genoux. — Va laver la vaisselle, — ordonna-t-elle, — et prépare-toi. Je t’emmène faire le tour de la ville — tu seras mon guide ! Édouard n’osa pas protester, même pas essayer. Elle avait le ton de l’adjudante-cheffe de son régiment à l’armée, et il savait qu’il valait mieux obéir. — Tu me montreras la Seine ! — ordonna Mme Perrot. — C’est par où le plus pratique ? — Elle passa son bras sous celui d’Édouard et s’élança, les yeux curieux. — En taxi, — répondit-il en haussant les épaules. Mme Perrot porta ses doigts en anneau à ses lèvres et siffla un coup strident. Un taxi pile devant eux s’arrêta en trombe. — Faut-il vraiment siffler ? Que vont penser les gens ? — râlait Édouard en l’aidant à monter devant. — Ils ne penseront rien, — s’amusait la menue grand-mère aux cheveux blancs. — Ils diront que c’est toi le mal élevé ! Le chauffeur éclata de rire, échangeant une tape complice avec Mme Perrot. — Tu es un garçon bien éduqué, Édouard, — lui disait la vieille parente alors qu’ils flânaient sur les quais de la Seine. — Ta mamie doit être très correcte, très digne ; moi, je ne sais pas faire. Mon mari, le grand-père de Claire, Dieu ait son âme, en a mis du temps à s’habituer à mon caractère. Lui, c’était un rat de bibliothèque, calme, réservé… et puis je suis arrivée ! Je l’ai traîné en montagne, j’ai même réussi à lui faire essayer le parachute. Seul le parapente le terrorisait — alors il restait sagement à m’attendre avec notre fille pendant que je tournais au-dessus de sa tête. Édouard écoutait, ébahi. Claire ne lui avait jamais parlé des passions de sa grand-mère. — Toi-même, tu as déjà sauté en parachute ? — À l’armée, quatorze sauts, — répondit-il, un brin fier. — Bravo ! J’aime ça. — approuva Mme Perrot, et entonna : « Long sera notre chute, Dans ce saut perpétuel… » Édouard connaissait la chanson, la suivit avec entrain. Leur duo brisa la glace et il ne se sentit plus intimidé face à cette incroyable petite dame. — On se pose ? Tu sens cette odeur ? Le marchand de brochettes, là-bas, me semble fameux ! Le grillardin, brun ténébreux au regard de rapace, embrochait la viande comme s’il transperçait ses ennemis. On avait envie de crier « Ole ! » et de danser jusqu’au bout de la nuit. Assise en face de lui, Mme Perrot lança, d’une voix étonnamment claire : « Salut à toi, mon ami, Ah, chanter à un mariage… » Le chef sursauta, la dévisagea, puis sourire complice, entama le duo : « Chanter à la fête, quelle joie, Gamarjoba, mon gars ! » — Servez-vous, chère madame, — répondit le roi du barbecue avec un sourire éclatant, déposant brochettes, lavash et herbes fraîches sur leur table, ainsi que deux verres de vin glacé. Un chaton gris accourut, attiré par le fumet. — Te voilà, notre invité ! — s’attendrit Mme Perrot. — Approche, petit ! Elle demanda au chef : — Un peu de viande fraîche, coupée fin pour notre ami ! Tandis que le minou dévorait, Mme Perrot morigérait Édouard : — Vous avez une fille ! Comment allez-vous lui apprendre la tendresse sans bête à la maison ? Ce chaton, c’est votre mission ! À la fin de la balade, elle donna le bain au chaton fraîchement adopté et envoya Édouard acheter tous les accessoires nécessaires. À son retour avec l’attirail complet, la maison résonnait de cris de joie : Claire et Lola s’étaient précipitées sur leur grand-mère, enlaçant la nouvelle idole familiale tandis que le chaton, installé sur le dossier du canapé, découvrait ses nouveaux maîtres. — Lola, voilà un bel ensemble d’été, — distribuait la grand-mère — et pour toi, Claire, rien ne fait plus effet auprès de son mari que des dessous en dentelle… La semaine suivante fut consacrée aux escapades : Lola, sans école, passait ses journées dehors avec sa grand-mère. À la maison les attendaient Édouard et le chaton — désormais baptisé Léo. Claire rejoignait la bande le soir pour de longues promenades familiales, Léo compris. — Il faut que je te parle, Édouard, — déclara soudain Mme Perrot, grave. — Demain je pars, il est temps. Tiens, tu remettras ceci à Claire après mon départ. — Un document sous plastique : — Mon testament. L’appartement et tous mes biens pour elle ; et pour toi, la bibliothèque que mon mari a constituée toute sa vie. Il y a des raretés, des livres dédicacés… — Mais enfin, pourquoi ?! — protesta Édouard, mais elle l’arrêta d’un geste. — Je n’ai rien dit à Claire, mais à toi oui : j’ai un gros problème cardiaque. Ça peut finir d’un coup, il faut s’y préparer. — Et seule, ce n’est pas possible ! — Je ne suis jamais seule, — sourit-elle. — Et puis il y a ma fille, ta belle-mère, dans la ville voisine. Toi, prends soin de Claire et élève bien Lola. Tu es un gars bien, solide. Et puis, pour toi, je suis la belle-mère au carré ! — Elle lui donna une petite tape complice sur l’épaule et éclata de rire. — Restez donc encore un peu… Mais Mme Perrot, sourire doux, refusa d’un signe. Tous vinrent la raccompagner, Léo dans les bras de Lola, l’air triste aussi. Sur le trottoir, elle siffla de nouveau entre ses doigts : taxi en arrêt immédiat ! — Allez, mon grand, tu me conduis à la gare ! — ordonna-t-elle, embrassa ses filles et grimpa à l’avant. Le chauffeur observa la mamie d’un air perplexe. — Vous n’avez jamais vu de femmes respectables ? — lança Édouard. La petite grand-mère, secouant sa nuque blanche, partit d’un éclat de rire et tapa joyeusement dans la main qu’Édouard lui tendait.
Six mois après avoir perdu mes parents, j’ai été confiée à un orphelinat pendant que ma tante vendait en secret leur appartement sur le marché noir.