Alors écoute ça, cest lhistoire de Julie, une vraie Parisienne, qui descend du car avec des sacs pleins à craquer et file tout droit vers la maison familiale. Elle pousse la porte en sécriant : « Je suis rentrée ! » Aussitôt, toute la famille se jette vers elle, heureuse de la voir. Sa mère, sautant presque de joie, lui dit : « Julie, ma chérie ! On sentait que tu allais arriver ! »
Le soir venu, alors que tout le monde est réuni autour de la grande table, on frappe à la porte. Sa mère hausse les épaules : « Les voisins qui viennent sûrement nous souhaiter la bonne année. » Elle ouvre et revient accompagnée dinvités inattendus. Julie regarde qui entre dans le salon et nen croit pas ses yeux.
Tu vois, Julie, avant tout ça, elle regardait le paysage défiler à travers la fenêtre du car, silencieuse, lair un peu mélancolique. Sur ses genoux, son énorme sac à carreaux rempli du strict nécessaire du moins, cest ce quelle pensait. Mais sa grand-mère avait glissé tout en haut un sachet de chouquettes encore tièdes, leur parfum sucré envahissant lautocar.
Incorrigible, Julie ouvre sa sacoche et en sort deux chouquettes bien dorées.
Tu veux goûter ? demande-t-elle au garçon dà côté, Paul il lavait laissée prendre la place près de la fenêtre sans broncher, et elle avait direct eu un faible pour lui.
Grave ! répond-il, gourmand et tout sourire.
Moi cest Julie, se présente-t-elle.
Paul, enchanté ! Tu vas à Paris pour les études ?
Ouais ! Ya rien chez nous, à part une petite école dagriculteurs franchement, jme vois pas conduire un tracteur.
Moi aussi, je vais tenter ma chance à la fac, avoue Paul. Mais jaime bien le village quand même
Le voyage dure quatre heures et ils papotent tout le long. Avant de descendre, ils échangent leurs numéros, puis chacun part de son côté en arrivant à Paris.
***
Le temps passe vite avec les concours et les admissions. Julie et Paul réussissent tous les deux, trop heureux davoir intégré leur fac, délaissant les tracas et langoisse des examens derrière eux. À eux les grands projets !
Un jour, Paul appelle Julie. « Hey Julie, tu veux fêter notre admission autour dun café ? »
Julie accepte sans hésiter ; Paul lui plaît, il est drôle, simple, sans prise de tête. Ça change de certains parisiens
Ils se retrouvent dans un café du centre, au nom rigolo « LHippopotame ». Assis près de la fenêtre, ils regardent les bateaux-mouches glisser sur la Seine sous les voix des guides touristiques.
Franchement, tu sais pourquoi ce café sappelle « LHippopotame » ? demande Julie.
Paul éclate de rire : « Peut-être parce quaprès avoir goûté toutes ces pâtisseries, on devient tous des hippopotames ! »
Cest pas faux ! rit Julie, croquant dans son mille-feuille.
Cest vite devenu leur QG ; ils commençaient à dire « On se retrouve à notre table » comme pour marquer leur territoire. Ce soir-là, ils sembrassent pour la première fois doux, intense Julie sen souvient encore.
Avec le temps, ils se voient encore et encore, Julie sent que Paul est le garçon le plus proche delle, après papa-maman bien sûr.
Un jour, alors quils sont en troisième année, Paul lui propose : « Julie, viens habiter chez moi ! Et puis, en été, on se marie ! »
Julie sourit, façon film : « Tu me fais ta demande comme ça ? » Elle se met à citer une vieille comédie : « Tu ne crains pas de me voir traîner partout chez toi ? »
Paul lattrape, lenlace sur le trottoir en riant : « Traîne autant que tu veux, Julie ! »
Julie rentre chez elle, euphorique, dans lappart quelle partage avec deux copines, Claire et Marine.
Dis donc, Julie, tas lair radieuse ! Quest-ce qui tarrive ? demande Claire.
Mes amies ! Je crois que je vais bientôt quitter lappart pour aller vivre avec Paul ! senthousiasme-t-elle.
Faudra nous inviter au mariage ! lance Marine, ravie.
Oh, le mariage cest pour cet été ! Là, on va juste voir comment ça se passe à deux !
Claire sinquiète : « Fais pas ça, Julie ! Attends un peu, tu sais jamais ce qui peut arriver vous êtes bien comme ça pourtant ! »
Julie hausse les épaules : « Claire, texagères tout le monde fait comme ça maintenant ! »
Je ne suis pas une mamie, je tassure ! répond Claire vexée. Ma mère est avocate, alors les histoires de couples qui ne se marient pas, je connais la fin
Bon, allez, ten fais pas ! Je rigolais, sexcuse Julie.
***
Julie essaye de se persuader que tout ça, cest des histoires danciens, que la bague cest secondaire, que leur amour célèbre est rare, mais les doutes semés par ses amies font leur nid, et elle retarde son déménagement chez Paul.
Finalement, Paul arrête dinsister.
Un jour, vers mi-décembre, les trois filles se baladent à Paris sous une neige blanche, les illuminations de Noël rendent la ville féérique. Elles ont froid et tombent pile devant « LHippopotame ».
Venez, ravit Julie, on y va ! Paul et moi adorons y traîner !
Tiens, regarde-là on dirait bien quil est déjà là, dit Marine sombrement, pointant du doigt.
Julie jette un œil : à leur table, Paul discute avec une jeune fille, plus jeune de trois ans peut-être. Ils sourient, Paul fait des blagues et elle éclate de rire.
Julie détourne le regard.
Jvais rentrer, je crois, murmure-t-elle.
On vient avec toi, lui assurent Claire et Marine.
À la maison, elles tentent de la rassurer : « Faut pas te faire des films sûrement un malentendu ! » Mais Julie se souvient de la tendresse dans le regard de Paul. Et puis, leur café, leur table
« Cest presque une trahison ! » rumine-t-elle.
Julie ignore les appels de Paul, demande à ses amies de dire quelle nest pas là si jamais il passe.
Finalement, Paul la croise à la fac :
Julie, quest-ce qui se passe ? Tas quelquun dautre ? lance-t-il, direct.
Julie, outrée, lui répond :
Tu te moques de moi ? Et toi, tas pas quelquun peut-être ? Cest fort comme façon de détourner la question ! Lâche-moi, jai un examen
Elle sen va dun pas rapide. Paul, paumé, rentre chez lui.
***
Julie, ayant bouclé ses partiels en avance, file fêter la New Year à la maison. Sous le toit familial, elle espère guérir ses blessures et oublier la déception.
Elle respire mieux une fois descendue du car près de son village, à lorée des forêts du Jura. Le froid pince, la neige croustille, les arbres, les maisons brillent comme des diamants sous le soleil qui perce le ciel ce matin-là.
Une buée sélève des cheminées, ça sent la bonne soupe. Julie sourit, attrape son sac plein de cadeaux choisis pour maman, papa et mamie, et traverse le jardin. Elle remarque le sapin de la maison, celui planté à sa naissance, qui semble devenir de plus en plus majestueux, décoré à lancienne, comme quand elle était petite.
Bonne année, lance-t-elle en entrant.
Julie, ma fille ! Tout le monde était sûr que tu reviendrais !
La journée est chargée démotion et de retrouvailles. Seul regret, les journées vachement courtes dans le Jura à cinq heures, il fait déjà nuit noire.
Cest pas grave, on va allumer les lumières du sapin, propose papa.
Le soir, alors que la famille dîne ensemble, on frappe à la porte.
Sa mère, pensant que les voisins passent pour les vœux, va ouvrir et revient avec le Père Noël et sa « petite assistante ».
Paul ? sétonne Julie, dévisageant le Père Noël et sa camarade la même quelle avait vue avec lui au café. Mais comment tas su où me trouver ? Quest-ce que cest que ce cirque ?
Paul rit de son gros rire, sa compagne aussi.
Tes copines mont filé ladresse ! Je te présente : voici ma petite sœur, Amélie !
Ta sœur ? demande Julie, ahurie.
Ben oui, ma sœur ! confirme Amélie. On se ressemble un peu, tu trouves pas ?
Julie sent un poids tomber de ses épaules. « Jaurais pu demander au lieu de me faire des films » se moque-t-elle delle-même.
Et là, devant toute la famille et sa sœur, Paul sapproche :
Julie, devant tout le monde, je te demande de devenir ma femme !
Il sort une petite boîte avec une bague.
Julie saute dans ses bras :
Évidemment, jaccepte ! Cest le meilleur Nouvel An de ma vie !
Paul ajoute en souriant :
Il y en aura encore plein dautres, à condition de toujours parler franchement de nos soucis !
Promis, souffle Julie, le cœur léger.







