Le dernier été à la maison Vladimir est arrivé un mercredi, alors que le soleil chauffait déjà les tuiles du toit au point qu’elles craquaient doucement. Le portail, tombé de ses gonds depuis trois ans, gisait de travers ; il l’enjambe et s’arrête devant le perron. Trois marches, la plus basse complètement pourrie. Il pose prudemment le pied sur la seconde, teste la solidité, puis continue. Dedans, l’air pue le renfermé et la souris. La poussière recouvre les rebords de fenêtre d’une couche égale, et une toile d’araignée s’étire de la poutre jusqu’au vieux buffet du salon. Vladimir entrouvre la fenêtre, force un peu sur le cadre, puis laisse entrer d’un coup les effluves d’ortie chauffée et d’herbe sèche du jardin. Il fait le tour des quatre pièces, dresse sa liste mentale : laver les sols, vérifier la cheminée, réparer la plomberie de la cuisine d’été, jeter tout ce qui a pourri. Ensuite seulement, appeler André, maman, les neveux et nièces. Leur dire : « Venez en août, qu’on passe ici un mois, comme avant ». Avant… c’était il y a vingt-cinq ans, quand papa était encore en vie et que toute la famille se retrouvait ici chaque été. Vladimir se souvient des confitures dans la bassine de cuivre, des frères qui remontaient des seaux d’eau du puits, de maman qui lisait à haute voix sur la terrasse le soir. Puis papa est mort, maman a rejoint la ville auprès du fils cadet, la maison a été clouée. Vladimir repassait une fois l’an, vérifiait qu’on n’avait rien volé, puis repartait. Mais ce printemps, un déclic : il faut essayer de retrouver ça. Une dernière fois, au moins. La première semaine, il travaille seul. Débouche la cheminée, change deux planches du perron, astique les fenêtres. Fait l’aller-retour au bourg pour acheter peinture et ciment, négocie avec l’électricien pour la remise aux normes. Le maire, croisé devant le tabac, le regarde avec un sourire en coin : — Tu fais tout ça pour cette ruine, Vladimir ? Tu vas la vendre de toute façon ! — Je ne vends pas avant l’automne, répond Vladimir, et il s’éloigne. André arrive le samedi soir, avec sa femme et leurs deux enfants. Sort de la voiture, observe la cour et grimace. — Tu veux sérieusement qu’on reste ici un mois ? — Trois semaines, rectifie Vladimir. Les enfants profiteront de l’air. Et toi aussi. — Mais, il n’y a même pas de douche ! — Il y a le sauna. Je l’allumerai ce soir. Les enfants, un garçon de onze ans et une fille de huit, traînent des pieds vers la balançoire que Vladimir a suspendue hier au vieux chêne. La femme d’André, Claire, file dans la cuisine avec un sac de provisions. Vladimir aide à décharger les bagages. André garde l’air boudeur, mais ne dit rien. Maman arrive le lundi, conduite par le voisin. Elle entre, s’arrête au milieu du salon et soupire. — Tout est si petit, murmure-t-elle. J’avais le souvenir de plus grand. — Ça fait trente ans, maman. — Trente-deux. Elle traverse la cuisine, effleure le plan de travail. — Il faisait toujours froid ici. Papa disait qu’il mettrait le chauffage, il n’a jamais eu le temps. Vladimir ne perçoit pas de nostalgie dans la voix de sa mère, mais de la lassitude. Il lui sert un thé, l’installe sur la terrasse. Sa mère contemple le jardin, raconte l’eau à porter, le dos fourbu par la lessive, les ragots des voisines. Vladimir écoute et comprend : pour elle, cette maison n’est pas un nid, mais une vieille plaie. Le soir, quand sa mère part se coucher, Vladimir et André restent dehors devant le feu. Les enfants dorment, Claire lit à la bougie — on n’a tiré l’électricité que sur la moitié de la maison. — Pourquoi tu t’accroches à tout ça ? demande André en fixant les braises. — Je voulais qu’on se retrouve. — On se voit bien aux fêtes. — Ce n’est pas pareil. André sourit en coin. — Vladimir, tu rêves encore. Trois semaines ici vont nous rapprocher, tu crois ? — Je ne sais pas, admet Vladimir. J’avais envie d’essayer. André met du temps à répondre, puis dit plus doucement : — Je suis content que tu te sois lancé là-dedans. Mais n’attends pas de miracle. Vladimir n’en attendait pas. Mais il espérait. Les jours suivants passent en corvées. Vladimir répare la clôture, André l’aide à refaire la toiture de l’abri. Le garçon, Thomas, d’abord morose, découvre de vieilles cannes à pêche dans la remise et file à la rivière. La petite, Sophie, donne un coup de main à mamie pour le désherbage, du potager sommaire planté près du mur sud. Un jour, alors qu’ils repeignent la terrasse ensemble, Claire éclate de rire : — On dirait une communauté de vacances. — Une colo avec plus d’impro, ricane André. Mais il sourit. Vladimir voit que la tension retombe. Le soir, tout le monde dîne dehors, maman mijote sa soupe, Claire prépare des tartes à la faisselle du village. On parle bricolage, anti-moustiques, pelouse à tondre, pompe à réparer. Mais un soir, alors que les petits sont couchés, maman déclare : — Votre père voulait vendre la maison. Un an avant de mourir déjà. Vladimir se fige, André hausse les sourcils. — Pourquoi ? — Il était fatigué. Il disait que la maison, c’était un boulet. Il voulait l’immeuble, près de l’hôpital. J’ai refusé. J’ai cru défendre ce qui était à nous… On s’est disputés. Il n’a jamais vendu, puis il est mort. Vladimir repose sa tasse. — Tu t’en veux ? — Je ne sais pas. Je… je suis juste fatiguée de ce lieu. Ça me rappelle que j’ai insisté, et qu’il n’a pas eu la paix. André se penche en arrière, soupire. — Tu ne l’avais jamais dit. — Personne ne posait la question. Vladimir regarde sa mère — voûtée, les mains usées. Il voit soudain que la maison n’est pas un trésor pour elle, mais un poids. — On aurait peut-être dû la vendre, murmure-t-il. — Peut-être, concède sa mère. Mais vous avez grandi ici. Ça compte. — Ça compte pour quoi ? Elle lève les yeux. — Pour vous souvenir d’avant. Avant que la vie vous disperse. Vladimir met du temps à comprendre. Mais le lendemain, en voyant André prendre Thomas dans ses bras au bord de la rivière, et entendre sa mère raconter à Sophie comment elle apprenait à lire ici, sur cette terrasse, il sent autre chose dans sa voix. Un apaisement, peut-être. Le départ est fixé au dimanche. La veille, Vladimir chauffe le sauna ; on sue tous ensemble puis on se retrouve autour du thé sur la terrasse. Thomas demande s’ils reviendront l’an prochain. André jette un regard à Vladimir, sans répondre. Au matin, Vladimir aide à charger les bagages. Sa mère l’étreint : — Merci de nous avoir réunis. — J’espérais mieux. — C’était bien. À notre façon. André lui tape l’épaule. — Vends, si tu veux. Ça ne me dérange pas. — On verra. La voiture disparaît, la poussière retombe. Vladimir rentre ; il fait le tour des pièces, ramasse la vaisselle, sort les poubelles. Ferme les fenêtres, verrouille les portes. Il sort de sa poche un vieux cadenas trouvé dans la remise et le fixe sur la barrière du jardin. Il est rouillé, mais solide. Il demeure devant le portail, observe la maison. Toit droit, perron refait, vitres propres. Elle paraît habitée. Mais Vladimir sait que ce n’est qu’une illusion. Une maison vit tant qu’on y vit. Trois semaines, elle a vécu. C’est peut-être suffisant. Il s’installe dans sa voiture, démarre. La toiture disparaît dans le rétroviseur, cachée par les arbres. Vladimir roule lentement, ruminant déjà l’idée d’appeler l’agente immobilière à l’automne. Mais pour l’instant, il se raccroche à la table dressée, au rire de sa mère, à Thomas brandissant sa prise. La maison a rempli sa mission. Elle les a réunis. Et c’est peut-être assez pour la laisser partir sans souffrir.

Dernier été à la maison

Jarrivai à Saint-Clair ce mercredi-là, vers midi, alors que le soleil pesait sur les tuiles rouges de la vieille maison familiale. Cela faisait trois ans que la petite barrière sétait affaissée et, du bout du soulier, je la franchis et marrêtai au pied du perron. Trois marches, dont la première était presque mangée par le temps. Je testai la seconde, vérifiai quelle tenait, puis grimpai les deux dernières.

Dedans régnait une odeur de renfermé, mêlée à celle de souris de champs. Une fine pellicule de poussière couvrait les rebords des fenêtres, et dans langle du salon, une grande toile daraignée reliait la poutre à lantique buffet. Je forçai la fenêtre : la vieille crémone grinça, puis la pièce se remplit aussitôt de larôme piquant de lortie chauffée et du foin sec du jardin. Jexplorai la maison, pièce par pièce, dressant mentalement la liste des corvées : laver les sols, faire ramoner la cheminée, réparer la tuyauterie de la cuisine dété, jeter tout ce qui avait moisi. Et puis prévenir Antoine, maman, les petits. Leur dire : « Venez en août, on passera le mois ici, comme avant. »

Avant. Cela remontait à vingt-cinq ans, à lépoque où papa était encore là, et tous les étés, la famille se retrouvait sous ce toit. Je revoyais les confitures mijoter dans la bassine de cuivre, les frères porter des seaux pleins depuis le puits, maman lire à voix haute sous la véranda le soir. Papa nétait plus, maman était partie vivre à Limoges chez mon petit frère, la maison avait été fermée. Moi, je passais chaque été, pour voir si on navait pas volé, puis je repartais. Ce printemps, un déclic sétait produit : il fallait essayer de faire revivre tout ça. Une fois, au moins.

La première semaine, je bossai seul. Ramoneur, menuisier, laveur de vitres tout y passa. Jallai jusquà Tulle acheter peinture et ciment, négociai avec René lélectricien pour linstallation. Le maire du village, rencontré à la boulangerie, secoua la tête en me voyant repartir, chargé comme un mulet :

Pourquoi, Paul ? Ce tas de pierres, tu vas finir par le vendre de toute façon !

Je répondis simplement :

Pas avant lautomne, et je tournai les talons.

Antoine fut le premier à arriver, un samedi soir, avec sa femme et leurs deux enfants. Il sortit de la voiture, jeta un œil sur la cour et grimaça un peu.

Tu es sûr que tu veux quon reste ici un mois complet ?

Trois semaines, Antoine, je corrigeai. Les enfants dehors, et toi ça ne pourra que te faire du bien.

Ya même pas de vraie douche ici !

On a le sauna du jardin. Je le prépare ce soir.

Les enfants, un garçon de onze ans, Julien, et une petite fille de huit ans, Clémence, se dirigèrent mollement vers la vieille balançoire que javais retapée la veille sous le grand noyer. Marion, la femme dAntoine, partit sans rien dire vers la maison, trainant son sac avec les commissions. Jaidai à descendre les bagages. Mon frère était soucieux, mais najouta rien de plus.

Maman arriva le lundi, déposée par notre voisin Jean-Pierre. Elle pénétra dans la maison, sarrêta au milieu du salon, contemplative.

Tout paraît si minuscule, murmura-t-elle. Je me souvenais de plus grand.

Tu nes pas venue depuis plus de trente ans, maman.

Trente-deux, souffla-t-elle.

Elle passa à la cuisine, caressa la vieille table ébréchée.

On se caillait ici, la nuit. Ton père disait quil installerait le chauffage, mais il ne la jamais fait.

Dans sa voix, ce nétait pas vraiment de la nostalgie, mais plutôt un grand épuisement. Je lui servis un thé, laidai à sinstaller sur la véranda. Elle regardait le potager, parlant de la galère pour porter leau, du dos brisé par les lessives, des commérages du hameau. Jécoutais, comprenant que cette maison, pour maman, nétait pas un doux refuge, mais une vieille cicatrice.

Ce soir-là, une fois maman couchée, Antoine et moi restâmes sur la terrasse auprès du brasero. Les enfants dormaient déjà, Marion lisait à la bougie, lélectricité nétant installée que dans la moitié nord.

Explique-moi, Paul, demanda Antoine, la tête penchée vers les flammes, pourquoi tinfliger tout ça ?

Je voulais quon se retrouve ici tous ensemble.

On se voit déjà aux fêtes.

Mais ce nest pas pareil.

Antoine eut un sourire en coin.

Tu es incorrigible. Tu crois quavec trois semaines dans ces murs, on sera automatiquement plus soudés ?

Je ne sais pas, avouai-je. Je voulais au moins essayer.

Il garda le silence, puis, plus doucement :

Je suis content que tu aies eu cette idée, sincèrement. Mais nattends pas un miracle.

Moi, je nattendais rien. Mais jespérais.

Les jours suivants se déroulèrent dans les tâches domestiques. Je réparai la clôture, Antoine maida à changer les tuiles sur le toit de labri. Julien ronchonnait, puis découvrit de vieilles cannes à pêche dans la remise et passa ses après-midis à la rivière. Clémence, elle, prêtait main forte à mamie pour désherber les allées du jardin potager contre le mur sud.

Un après-midi, alors quon peignait tous ensemble la rambarde de la véranda, Marion éclata de rire :

On dirait une petite communauté !

Sauf quune communauté, ça a un plan, bougonna Antoine, mais il souriait.

Jobservais, et constatais que lambiance se détendait peu à peu. Le soir, tout le monde dînait sur la terrasse, maman mijotait sa soupe, Marion confectionnait des tartes au fromage blanc achetées au marché. On discutait de petits tracas : où trouver une moustiquaire, tondre ou non le gazon près des fenêtres, la pompe remise en marche ou pas.

Mais un soir, alors que les enfants étaient couchés, maman nous révéla :

Votre père voulait vendre la maison. Un an avant sa mort, il en parlait déjà.

Je restai figé, ma tasse de café à la main. Antoine fronça les sourcils.

Mais pourquoi ?

Il en avait marre. Il disait que la maison, cétait une ancre. Il voulait sinstaller en ville, près de lhôpital. Je my suis opposée. Je pensais que cétait notre racine. On s’est disputés. Finalement il ne la pas vendue, puis il est mort.

Je posai ma tasse.

Tu ten veux ?

Je ne sais pas. Je suis surtout fatiguée Ici, tout me rappelle que jai tenu tête, et quil nen a jamais profité.

Antoine sadossa à la chaise.

Tu ne nous lavais jamais dit.

Vous ne maviez jamais demandé.

Je scrutai le visage de maman, vieille femme courbée, mains calleuses, et soudain compris que ce lieu, pour elle, nétait ni un havre, ni une relique, mais un poids.

Peut-être quon aurait dû la vendre, murmurais-je.

Peut-être, souffla-t-elle. Mais vous avez grandi ici. Ça compte

Mais ça compte pour quoi ?

Elle leva vers moi ses yeux pâles.

Pour vos souvenirs, de qui vous étiez avant que la vie nous sépare.

Ce nest que plus tard que je compris ces mots. Le lendemain, alors quavec Antoine et Julien nous pêchions à la rivière, et que le garçon attrapa sa première perche, je vis mon frère serrer son fils dans ses bras, un vrai rire dans la gorge. Le soir venu, entendant maman raconter à Clémence comment, sur cette véranda même, elle avait appris à lire à papa, jai perçu dans sa voix autre chose quune plainte. Un début dapaisement, peut-être.

Le départ était fixé au dimanche. La veille, j’ai chauffé le sauna, on sy retrouva tous, puis on but un thé sur la terrasse. Julien demanda si on reviendrait lan prochain. Antoine croisa mon regard, mais resta muet.

Le matin, je les aidai à charger la voiture. Maman me serra dans ses bras.

Merci de nous avoir réunis.

Je voulais que ce soit beau.

Cétait bien, à sa manière.

Antoine me donna une tape sur lépaule.

Vends si tu veux. Je ne my oppose pas.

On verra bien.

La voiture disparut dans le nuage de poussière du chemin. Jarpentai une dernière fois chaque pièce, rangeai la vaisselle restante, sortis les déchets. Je verrouillai rideaux et volets, puis sortis de ma poche le vieux cadenas trouvé dans la grange, lourd et rouillé mais solide, que jaccrochai à la barrière.

Je restai un moment devant la maison. Toiture réparée, perron solide, vitres propres Elle avait lair vivante. Mais je savais bien : une maison ne vit quavec ses habitants. Trois semaines avaient suffi à la ranimer. Et peut-être que cela suffirait.

Je pris la route lentement. Dans le rétroviseur, la toiture disparut derrière un rideau darbres. Je songeais à appeler une agence immobilière à lautomne. Mais, pour linstant, je gardais en mémoire ces soirées autour de la table, les éclats de rire de maman, le visage fier de Julien avec son poisson.

La maison avait rempli sa promesse : elle nous avait rassemblés une fois encore. Cela me suffit, je crois, à la laisser partir, le cœur enfin léger.

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Le dernier été à la maison Vladimir est arrivé un mercredi, alors que le soleil chauffait déjà les tuiles du toit au point qu’elles craquaient doucement. Le portail, tombé de ses gonds depuis trois ans, gisait de travers ; il l’enjambe et s’arrête devant le perron. Trois marches, la plus basse complètement pourrie. Il pose prudemment le pied sur la seconde, teste la solidité, puis continue. Dedans, l’air pue le renfermé et la souris. La poussière recouvre les rebords de fenêtre d’une couche égale, et une toile d’araignée s’étire de la poutre jusqu’au vieux buffet du salon. Vladimir entrouvre la fenêtre, force un peu sur le cadre, puis laisse entrer d’un coup les effluves d’ortie chauffée et d’herbe sèche du jardin. Il fait le tour des quatre pièces, dresse sa liste mentale : laver les sols, vérifier la cheminée, réparer la plomberie de la cuisine d’été, jeter tout ce qui a pourri. Ensuite seulement, appeler André, maman, les neveux et nièces. Leur dire : « Venez en août, qu’on passe ici un mois, comme avant ». Avant… c’était il y a vingt-cinq ans, quand papa était encore en vie et que toute la famille se retrouvait ici chaque été. Vladimir se souvient des confitures dans la bassine de cuivre, des frères qui remontaient des seaux d’eau du puits, de maman qui lisait à haute voix sur la terrasse le soir. Puis papa est mort, maman a rejoint la ville auprès du fils cadet, la maison a été clouée. Vladimir repassait une fois l’an, vérifiait qu’on n’avait rien volé, puis repartait. Mais ce printemps, un déclic : il faut essayer de retrouver ça. Une dernière fois, au moins. La première semaine, il travaille seul. Débouche la cheminée, change deux planches du perron, astique les fenêtres. Fait l’aller-retour au bourg pour acheter peinture et ciment, négocie avec l’électricien pour la remise aux normes. Le maire, croisé devant le tabac, le regarde avec un sourire en coin : — Tu fais tout ça pour cette ruine, Vladimir ? Tu vas la vendre de toute façon ! — Je ne vends pas avant l’automne, répond Vladimir, et il s’éloigne. André arrive le samedi soir, avec sa femme et leurs deux enfants. Sort de la voiture, observe la cour et grimace. — Tu veux sérieusement qu’on reste ici un mois ? — Trois semaines, rectifie Vladimir. Les enfants profiteront de l’air. Et toi aussi. — Mais, il n’y a même pas de douche ! — Il y a le sauna. Je l’allumerai ce soir. Les enfants, un garçon de onze ans et une fille de huit, traînent des pieds vers la balançoire que Vladimir a suspendue hier au vieux chêne. La femme d’André, Claire, file dans la cuisine avec un sac de provisions. Vladimir aide à décharger les bagages. André garde l’air boudeur, mais ne dit rien. Maman arrive le lundi, conduite par le voisin. Elle entre, s’arrête au milieu du salon et soupire. — Tout est si petit, murmure-t-elle. J’avais le souvenir de plus grand. — Ça fait trente ans, maman. — Trente-deux. Elle traverse la cuisine, effleure le plan de travail. — Il faisait toujours froid ici. Papa disait qu’il mettrait le chauffage, il n’a jamais eu le temps. Vladimir ne perçoit pas de nostalgie dans la voix de sa mère, mais de la lassitude. Il lui sert un thé, l’installe sur la terrasse. Sa mère contemple le jardin, raconte l’eau à porter, le dos fourbu par la lessive, les ragots des voisines. Vladimir écoute et comprend : pour elle, cette maison n’est pas un nid, mais une vieille plaie. Le soir, quand sa mère part se coucher, Vladimir et André restent dehors devant le feu. Les enfants dorment, Claire lit à la bougie — on n’a tiré l’électricité que sur la moitié de la maison. — Pourquoi tu t’accroches à tout ça ? demande André en fixant les braises. — Je voulais qu’on se retrouve. — On se voit bien aux fêtes. — Ce n’est pas pareil. André sourit en coin. — Vladimir, tu rêves encore. Trois semaines ici vont nous rapprocher, tu crois ? — Je ne sais pas, admet Vladimir. J’avais envie d’essayer. André met du temps à répondre, puis dit plus doucement : — Je suis content que tu te sois lancé là-dedans. Mais n’attends pas de miracle. Vladimir n’en attendait pas. Mais il espérait. Les jours suivants passent en corvées. Vladimir répare la clôture, André l’aide à refaire la toiture de l’abri. Le garçon, Thomas, d’abord morose, découvre de vieilles cannes à pêche dans la remise et file à la rivière. La petite, Sophie, donne un coup de main à mamie pour le désherbage, du potager sommaire planté près du mur sud. Un jour, alors qu’ils repeignent la terrasse ensemble, Claire éclate de rire : — On dirait une communauté de vacances. — Une colo avec plus d’impro, ricane André. Mais il sourit. Vladimir voit que la tension retombe. Le soir, tout le monde dîne dehors, maman mijote sa soupe, Claire prépare des tartes à la faisselle du village. On parle bricolage, anti-moustiques, pelouse à tondre, pompe à réparer. Mais un soir, alors que les petits sont couchés, maman déclare : — Votre père voulait vendre la maison. Un an avant de mourir déjà. Vladimir se fige, André hausse les sourcils. — Pourquoi ? — Il était fatigué. Il disait que la maison, c’était un boulet. Il voulait l’immeuble, près de l’hôpital. J’ai refusé. J’ai cru défendre ce qui était à nous… On s’est disputés. Il n’a jamais vendu, puis il est mort. Vladimir repose sa tasse. — Tu t’en veux ? — Je ne sais pas. Je… je suis juste fatiguée de ce lieu. Ça me rappelle que j’ai insisté, et qu’il n’a pas eu la paix. André se penche en arrière, soupire. — Tu ne l’avais jamais dit. — Personne ne posait la question. Vladimir regarde sa mère — voûtée, les mains usées. Il voit soudain que la maison n’est pas un trésor pour elle, mais un poids. — On aurait peut-être dû la vendre, murmure-t-il. — Peut-être, concède sa mère. Mais vous avez grandi ici. Ça compte. — Ça compte pour quoi ? Elle lève les yeux. — Pour vous souvenir d’avant. Avant que la vie vous disperse. Vladimir met du temps à comprendre. Mais le lendemain, en voyant André prendre Thomas dans ses bras au bord de la rivière, et entendre sa mère raconter à Sophie comment elle apprenait à lire ici, sur cette terrasse, il sent autre chose dans sa voix. Un apaisement, peut-être. Le départ est fixé au dimanche. La veille, Vladimir chauffe le sauna ; on sue tous ensemble puis on se retrouve autour du thé sur la terrasse. Thomas demande s’ils reviendront l’an prochain. André jette un regard à Vladimir, sans répondre. Au matin, Vladimir aide à charger les bagages. Sa mère l’étreint : — Merci de nous avoir réunis. — J’espérais mieux. — C’était bien. À notre façon. André lui tape l’épaule. — Vends, si tu veux. Ça ne me dérange pas. — On verra. La voiture disparaît, la poussière retombe. Vladimir rentre ; il fait le tour des pièces, ramasse la vaisselle, sort les poubelles. Ferme les fenêtres, verrouille les portes. Il sort de sa poche un vieux cadenas trouvé dans la remise et le fixe sur la barrière du jardin. Il est rouillé, mais solide. Il demeure devant le portail, observe la maison. Toit droit, perron refait, vitres propres. Elle paraît habitée. Mais Vladimir sait que ce n’est qu’une illusion. Une maison vit tant qu’on y vit. Trois semaines, elle a vécu. C’est peut-être suffisant. Il s’installe dans sa voiture, démarre. La toiture disparaît dans le rétroviseur, cachée par les arbres. Vladimir roule lentement, ruminant déjà l’idée d’appeler l’agente immobilière à l’automne. Mais pour l’instant, il se raccroche à la table dressée, au rire de sa mère, à Thomas brandissant sa prise. La maison a rempli sa mission. Elle les a réunis. Et c’est peut-être assez pour la laisser partir sans souffrir.
Pas de mariage en vue