Dernier été à la maison
Jarrivai à Saint-Clair ce mercredi-là, vers midi, alors que le soleil pesait sur les tuiles rouges de la vieille maison familiale. Cela faisait trois ans que la petite barrière sétait affaissée et, du bout du soulier, je la franchis et marrêtai au pied du perron. Trois marches, dont la première était presque mangée par le temps. Je testai la seconde, vérifiai quelle tenait, puis grimpai les deux dernières.
Dedans régnait une odeur de renfermé, mêlée à celle de souris de champs. Une fine pellicule de poussière couvrait les rebords des fenêtres, et dans langle du salon, une grande toile daraignée reliait la poutre à lantique buffet. Je forçai la fenêtre : la vieille crémone grinça, puis la pièce se remplit aussitôt de larôme piquant de lortie chauffée et du foin sec du jardin. Jexplorai la maison, pièce par pièce, dressant mentalement la liste des corvées : laver les sols, faire ramoner la cheminée, réparer la tuyauterie de la cuisine dété, jeter tout ce qui avait moisi. Et puis prévenir Antoine, maman, les petits. Leur dire : « Venez en août, on passera le mois ici, comme avant. »
Avant. Cela remontait à vingt-cinq ans, à lépoque où papa était encore là, et tous les étés, la famille se retrouvait sous ce toit. Je revoyais les confitures mijoter dans la bassine de cuivre, les frères porter des seaux pleins depuis le puits, maman lire à voix haute sous la véranda le soir. Papa nétait plus, maman était partie vivre à Limoges chez mon petit frère, la maison avait été fermée. Moi, je passais chaque été, pour voir si on navait pas volé, puis je repartais. Ce printemps, un déclic sétait produit : il fallait essayer de faire revivre tout ça. Une fois, au moins.
La première semaine, je bossai seul. Ramoneur, menuisier, laveur de vitres tout y passa. Jallai jusquà Tulle acheter peinture et ciment, négociai avec René lélectricien pour linstallation. Le maire du village, rencontré à la boulangerie, secoua la tête en me voyant repartir, chargé comme un mulet :
Pourquoi, Paul ? Ce tas de pierres, tu vas finir par le vendre de toute façon !
Je répondis simplement :
Pas avant lautomne, et je tournai les talons.
Antoine fut le premier à arriver, un samedi soir, avec sa femme et leurs deux enfants. Il sortit de la voiture, jeta un œil sur la cour et grimaça un peu.
Tu es sûr que tu veux quon reste ici un mois complet ?
Trois semaines, Antoine, je corrigeai. Les enfants dehors, et toi ça ne pourra que te faire du bien.
Ya même pas de vraie douche ici !
On a le sauna du jardin. Je le prépare ce soir.
Les enfants, un garçon de onze ans, Julien, et une petite fille de huit ans, Clémence, se dirigèrent mollement vers la vieille balançoire que javais retapée la veille sous le grand noyer. Marion, la femme dAntoine, partit sans rien dire vers la maison, trainant son sac avec les commissions. Jaidai à descendre les bagages. Mon frère était soucieux, mais najouta rien de plus.
Maman arriva le lundi, déposée par notre voisin Jean-Pierre. Elle pénétra dans la maison, sarrêta au milieu du salon, contemplative.
Tout paraît si minuscule, murmura-t-elle. Je me souvenais de plus grand.
Tu nes pas venue depuis plus de trente ans, maman.
Trente-deux, souffla-t-elle.
Elle passa à la cuisine, caressa la vieille table ébréchée.
On se caillait ici, la nuit. Ton père disait quil installerait le chauffage, mais il ne la jamais fait.
Dans sa voix, ce nétait pas vraiment de la nostalgie, mais plutôt un grand épuisement. Je lui servis un thé, laidai à sinstaller sur la véranda. Elle regardait le potager, parlant de la galère pour porter leau, du dos brisé par les lessives, des commérages du hameau. Jécoutais, comprenant que cette maison, pour maman, nétait pas un doux refuge, mais une vieille cicatrice.
Ce soir-là, une fois maman couchée, Antoine et moi restâmes sur la terrasse auprès du brasero. Les enfants dormaient déjà, Marion lisait à la bougie, lélectricité nétant installée que dans la moitié nord.
Explique-moi, Paul, demanda Antoine, la tête penchée vers les flammes, pourquoi tinfliger tout ça ?
Je voulais quon se retrouve ici tous ensemble.
On se voit déjà aux fêtes.
Mais ce nest pas pareil.
Antoine eut un sourire en coin.
Tu es incorrigible. Tu crois quavec trois semaines dans ces murs, on sera automatiquement plus soudés ?
Je ne sais pas, avouai-je. Je voulais au moins essayer.
Il garda le silence, puis, plus doucement :
Je suis content que tu aies eu cette idée, sincèrement. Mais nattends pas un miracle.
Moi, je nattendais rien. Mais jespérais.
Les jours suivants se déroulèrent dans les tâches domestiques. Je réparai la clôture, Antoine maida à changer les tuiles sur le toit de labri. Julien ronchonnait, puis découvrit de vieilles cannes à pêche dans la remise et passa ses après-midis à la rivière. Clémence, elle, prêtait main forte à mamie pour désherber les allées du jardin potager contre le mur sud.
Un après-midi, alors quon peignait tous ensemble la rambarde de la véranda, Marion éclata de rire :
On dirait une petite communauté !
Sauf quune communauté, ça a un plan, bougonna Antoine, mais il souriait.
Jobservais, et constatais que lambiance se détendait peu à peu. Le soir, tout le monde dînait sur la terrasse, maman mijotait sa soupe, Marion confectionnait des tartes au fromage blanc achetées au marché. On discutait de petits tracas : où trouver une moustiquaire, tondre ou non le gazon près des fenêtres, la pompe remise en marche ou pas.
Mais un soir, alors que les enfants étaient couchés, maman nous révéla :
Votre père voulait vendre la maison. Un an avant sa mort, il en parlait déjà.
Je restai figé, ma tasse de café à la main. Antoine fronça les sourcils.
Mais pourquoi ?
Il en avait marre. Il disait que la maison, cétait une ancre. Il voulait sinstaller en ville, près de lhôpital. Je my suis opposée. Je pensais que cétait notre racine. On s’est disputés. Finalement il ne la pas vendue, puis il est mort.
Je posai ma tasse.
Tu ten veux ?
Je ne sais pas. Je suis surtout fatiguée Ici, tout me rappelle que jai tenu tête, et quil nen a jamais profité.
Antoine sadossa à la chaise.
Tu ne nous lavais jamais dit.
Vous ne maviez jamais demandé.
Je scrutai le visage de maman, vieille femme courbée, mains calleuses, et soudain compris que ce lieu, pour elle, nétait ni un havre, ni une relique, mais un poids.
Peut-être quon aurait dû la vendre, murmurais-je.
Peut-être, souffla-t-elle. Mais vous avez grandi ici. Ça compte
Mais ça compte pour quoi ?
Elle leva vers moi ses yeux pâles.
Pour vos souvenirs, de qui vous étiez avant que la vie nous sépare.
Ce nest que plus tard que je compris ces mots. Le lendemain, alors quavec Antoine et Julien nous pêchions à la rivière, et que le garçon attrapa sa première perche, je vis mon frère serrer son fils dans ses bras, un vrai rire dans la gorge. Le soir venu, entendant maman raconter à Clémence comment, sur cette véranda même, elle avait appris à lire à papa, jai perçu dans sa voix autre chose quune plainte. Un début dapaisement, peut-être.
Le départ était fixé au dimanche. La veille, j’ai chauffé le sauna, on sy retrouva tous, puis on but un thé sur la terrasse. Julien demanda si on reviendrait lan prochain. Antoine croisa mon regard, mais resta muet.
Le matin, je les aidai à charger la voiture. Maman me serra dans ses bras.
Merci de nous avoir réunis.
Je voulais que ce soit beau.
Cétait bien, à sa manière.
Antoine me donna une tape sur lépaule.
Vends si tu veux. Je ne my oppose pas.
On verra bien.
La voiture disparut dans le nuage de poussière du chemin. Jarpentai une dernière fois chaque pièce, rangeai la vaisselle restante, sortis les déchets. Je verrouillai rideaux et volets, puis sortis de ma poche le vieux cadenas trouvé dans la grange, lourd et rouillé mais solide, que jaccrochai à la barrière.
Je restai un moment devant la maison. Toiture réparée, perron solide, vitres propres Elle avait lair vivante. Mais je savais bien : une maison ne vit quavec ses habitants. Trois semaines avaient suffi à la ranimer. Et peut-être que cela suffirait.
Je pris la route lentement. Dans le rétroviseur, la toiture disparut derrière un rideau darbres. Je songeais à appeler une agence immobilière à lautomne. Mais, pour linstant, je gardais en mémoire ces soirées autour de la table, les éclats de rire de maman, le visage fier de Julien avec son poisson.
La maison avait rempli sa promesse : elle nous avait rassemblés une fois encore. Cela me suffit, je crois, à la laisser partir, le cœur enfin léger.







