Ne pas avoir enterré le passé : Chronique d’une belle-mère en France prise au piège entre le deuil, l’amour impossible, et les fantômes de la famille parfaite

Mets ton bonnet, il fait moins dix dehors. Tu vas attraper froid.

Catherine tendit un bonnet tricoté ce même bonnet bleu à pompon quAimée avait choisi elle-même dans la boutique, il y a un mois.

Tu nes pas ma mère, tu comprends ?

Le cri déchira le silence de lentrée. Aimée lança le bonnet au sol avec une telle rage quon aurait dit quil était brûlant.

Aimée, je voulais juste
Et tu ne le seras jamais ! Jamais, tu mentends !

La porte claqua violemment. Les vitres en tremblèrent, et un souffle de froid sinsinua dans lappartement, venu de la cage descalier.

Catherine resta sans bouger dans lentrée. Le bonnet gisait à ses pieds, ridicule, froissé, inutile. Des larmes chaudes et amères lui montèrent à la gorge. Elle mordit ses lèvres, leva la tête vers le plafond. Ne pas pleurer, surtout pas maintenant

Six mois plus tôt, elle avait imaginé tout autre chose. Des dîners en famille dans la petite salle à manger. Des discussions à cœur ouvert. Peut-être de longues balades à la campagne ensemble. Laurent avait parlé si tendrement de sa fille une enfant brillante, un peu renfermée depuis la mort de sa mère. « Elle a juste besoin de temps », disait-il. « Elle souvrira. »
Mais le temps passait. Aimée restait fermée.

Dès le premier jour où Catherine avait franchi le seuil non plus comme invitée mais comme épouse, la jeune fille avait dressé une muraille de silence. Toute tentative de rapprochement se heurtait à une froide indifférence. Proposer de laider pour les devoirs « Je men occupe seule. » Linviter à se promener « Jai pas le temps. » Complimenter sa nouvelle coupe de cheveux un regard long, méprisant, puis le silence.

Jai déjà une mère, avait déclaré Aimée dès le deuxième matin de leur vie commune.
Ils prenaient leur petit-déjeuner, Laurent, pressé, buvait son café à grandes gorgées.

Je lai eue, et je laurai toujours. Toi, tu nes personne ici.

Laurent avait failli sétouffer. Il avait bredouillé une excuse. Catherine avait tenté un sourire crispé, douloureux et sétait tue.

Chaque jour, la situation empirait.

Aimée ne haussait plus la voix devant son père. Elle était passée maître dans lart de lignorance : elle croisait Catherine sans même remarquer sa présence, répondait à ses questions dun mot à peine, quittait la pièce dès quelle entrait.

Papa était différent avant, avait-elle un jour laissé tomber, dun ton las, pendant le dîner. Avant toi, il était normal. On parlait ensemble. Maintenant
Elle nacheva pas. Son regard se perdit dans son assiette. Laurent pâlit aussitôt, et Catherine posa sa fourchette la bouchée lui restait en travers de la gorge.

Laurent courait de lune à lautre, comme un animal traqué. Chaque soir, il rejoignait Catherine dans la chambre leur chambre, même si elle narrivait jamais à la considérer tout à fait sienne et lui demandait dêtre patiente.

Elle nest quune enfant, elle souffre. Il faut lui laisser du temps.

Puis il allait voir Aimée, et lui murmurait de faire des efforts.

Catherine nest pas méchante, elle fait de son mieux. Essaie dau moins laccepter.

Catherine percevait ces dialogues à travers les cloisons. La voix de Laurent lasse, ébréchée, fragile. Les réponses dAimée tranchantes, remplies de colère contenue.

Lui, il se déchirait. Sur ses traits, une ride nouvelle sétait creusée entre les sourcils, plus profonde chaque mois. Il sursautait chaque fois que Catherine et Aimée se retrouvaient en même temps dans la même pièce. La fatigue dessinait des cernes foncés sous ses yeux.

Il ne pouvait pas choisir son camp. Peut-être ne voulait-il pas.

Catherine ramassa machinalement le bonnet, le secoua et le remit sur le portemanteau. Elle avança vers le salon et, comme chaque fois, sarrêta au seuil.

Les photos. Tant de photos dans leurs cadres : sur les étagères, les murs, le rebord des fenêtres. Une femme blonde au sourire doux. La même avec une petite Aimée dans les bras. Avec Laurent, jeune, rayonnant, méconnaissable. Des clichés de mariage, de vacances, de fêtes.
Élise. La première épouse. Disparue trop tôt

Dans les armoires, ses affaires trônaient encore. Robes, pulls, foulards soigneusement pliés entre des sachets de lavande. Ses cosmétiques occupaient leur place dans la salle de bains. Ses chaussons roses, duveteux, attendaient dans lentrée, comme si la maîtresse de maison allait pousser la porte d’une seconde à lautre.

Maman faisait ça bien mieux, lançait Aimée pendant les repas.
Maman ne faisait jamais comme ça.
Maman naurait pas aimé ça.

Chacune de ces phrases frappait Catherine en plein cœur. Elle souriait, opinait, avalait son chagrin avec la soupe du soir. Mais la nuit, elle restait éveillée : comment lutter contre un fantôme ? Contre le souvenir idéalisé dune femme, que le temps ne faisait que magnifier ?

Laurent aimait toujours Élise. Catherine lavait compris depuis longtemps. Il fixait ses photos dun regard si douloureux quelle en avait le souffle coupé. LorsquAimée lui parlait de sa mère, ses traits se refermaient, son visage devenait fermé, étranger.

Pour lui, elle, Catherine, était quoi ? Un essai pour tourner la page ? Un baume contre la solitude ? Juste une femme présente par hasard au bon moment ?

Le soir, pendant que Laurent dormait, elle fixait le plafond. Un plafond étranger, dune maison qui ne serait jamais la sienne. Elle savait lucidement, presque cruellement que ce mariage seffritait. Que Laurent l’avait épousée sans avoir fait le deuil de son passé. QuAimée ne laccepterait jamais.

Elle comprenait, enfin, quelle sétait sans doute trompée plus radicalement quelle ne laurait cru.
Cette pensée simposa, glaciale, quelque part entre trois et quatre heures du matin, alors que Catherine restait dans le noir à écouter la respiration régulière de Laurent. Lui dormait dun sommeil paisible tourné vers le mur, il disparaissait en cinq minutes. Elle, elle était seule, face aux ombres dansantes du lampadaire de la rue et à ce cadre posé sur la commode, toujours là, jamais rangé : la photo dÉlise.

Il fallait arrêter.

La décision vint tout naturellement. Une évidence froide : cette bataille était vaine. On ne lutte pas contre la mémoire. On ne prend pas la place de celle qui, dans cette famille, restera à jamais sacrée.

Catherine se redressa. Laurent ne bougea pas.

Trois jours plus tard, elle prit sa décision. Seule, sans avocat, sans menaces. Elle se présenta à la mairie, papiers en main, signa dune écriture nette la demande de divorce. La fonctionnaire derrière le guichet lui adressa un regard chargé dune pitié professionnelle elle devait en voir passer tant des comme elle, chaque jour.

Cathy

Laurent découvrit les papiers le soir même. Il simmobilisa, bouche bée au milieu de la cuisine, une feuille à la main, blême, désemparé.

Quest-ce que ça veut dire ?
Tout est écrit, répondit Catherine en lavant la vaisselle. Jai demandé le divorce.
Mais Tu aurais pu men parler
Que veux-tu quon discute, Laurent ?

Elle coupa leau, essuya ses mains sur un torchon, le regarda droit dans les yeux.

Je suis fatiguée de vivre dans un mausolée. Fatiguée dêtre la deuxième. Fatiguée de voir ton regard perdu sur ses photos. Fatiguée dentendre ta fille me dire que je ne suis personne.
Aimée nest quune gamine, elle ne comprend pas
Si, elle comprend parfaitement. Et toi aussi. Seulement, tu as peur de ladmettre.

Laurent fit un pas vers elle. Il posa sa main sur son épaule, doucement, comme sur une porcelaine fragile.

Catherine, parlons. Je vais tout arranger. Je vais parler à Aimée, retirer les photos, on repartira à zéro
Tu laimes.

Ce nétait pas une question. Catherine scruta son mari, et vit sa réponse avant même quil nouvre la bouche.

Tu aimes encore Élise. Moi, je ne suis pour toi quun remplaçant ? Une compagne de fortune ? Une femme chargée de préparer le dîner, de laver les chaussettes ?
Ce nest pas vrai
Alors, dis-moi que tu ne laimes plus. Que tu las oubliée. Vraiment ?

Silence.

Laurent lâcha prise. Il recula dun pas. Son visage, livide, soudain vieilli de dix ans.

Catherine hocha la tête. Elle nattendait rien dautre.

Aimée se trouvait dans sa chambre. La porte entrouverte volontairement, qui sait. Au passage, la jeune fille leva à peine les yeux de son téléphone. Un mince sourire, presque imperceptible, effleura ses lèvres. Un sourire de victoire.
Elle avait gagné.

Les heures suivantes ne furent quune succession de gestes mécaniques. Armoire. Cintres. Valise. La robe que Laurent lui avait offerte pour leur anniversaire trois mois plus tôt, une éternité. Le parfum quil avait choisi pour elle, après de longues hésitations. Le livre quils avaient commencé à lire ensemble, jamais terminé.

Catherine pliait ses affaires avec soin, lissant chaque pli. Ne pas penser. Ne pas se souvenir. Juste préparer ses bagages.

La soirée séternisa. Catherine sassit sur le lit, à côté de ses valises bouclées. Deux valises, tout ce quil restait de son rêve de famille.
Elle partit à vingt heures.

Elle commanda un taxi à lavance, descendit seule ses bagages lascenseur glissa sans bruit, pas une porte de limmeuble ne grinça. Elle laissa les clés sur la console de lentrée.
Le conducteur chargea ses affaires, la voiture démarra. Catherine neut pas un seul regard en arrière.
La ville était sombre et déserte. Les réverbères jetaient leur lumière jaune sur les pavés, quelques passants pressés filaient vers le métro. Derrière elle, lappartement, peuplé de souvenirs et de photos, réapprenait à vivre sans elle. Y restaient Laurent, avec son amour jamais oublié, et Aimée, tout entière dévouée à sa mère disparue.

Catherine regardait le paysage défiler derrière la vitre, et respirait. Pour la première fois depuis des mois librement.
La solitude leffrayait. Mais vivre dans lombre dun fantôme leffrayait davantage.
Elle allait recommencer. Debout, fragile, mais libérée. Sans mari, sans illusions, sans famille. Mais sans jamais plus être comparée à une femme parfaite, qui nexistait plus que dans la mémoire de ceux quelle avait aimés.

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